LES QUATRE ARTICLES
« donte avec peine ; cependant la chose n'est pas moins vraie. « Quelque joie qu'eussent les catholiques de si heureux événe- « ments, on ne s'en réjouit guère à Rome ; Innocent XI moins « qu'un autre, disant, pour se disculper, qu'il ne pouvait approuver « ni le mot il', ni les moyens de ces conversions à milliers, dont « aucune n'était volontaire ^ » Quoi qu'il en soit. Le Tellier devait gagner son procès, et à la faveur de quelques tempéraments propres à pallier l'usurpation, obtenir de l'assemblée (3 février), un vote favorable à l'extension de la régale. Le pape y répondit, le 11 avril 1(582, par une lettre à la fois éloquente et sévère, où, après avoir rappelé les évoques au sentiment de la liberté et de la dignité, il cassait les actes de l'assemblée. Le Tellier s'en montra particulièment piqué, et l'on songeait à ne pas laisser sans réponse le bref pontifical ; mais les convenances et la volonté du roi empêchèrent l'exécution de ce dessein.
Vint ensuite l'affaire des Quatre articles, suscitée par Golbert, qui « prétendait que la division que l'on avait avec Rome sur la « régale était la vraie occasion de renouveler la doctrine de France « sur l'usage de la puissance des papes- », et de proclamer haute-
^ Mémoires de Legendre.
' Ledieu, Mémoires, t. 11, p, 8 et 9. — Nous n'avons pas besoin de l'aire observer que l'assemblée, tout en prétendant se borner à affirmer les libertés de V Eglise gallicane, n'avait ni mission ni autorité pour définir la jiuidiction du Saint-Siège ; car elle n'était «[u'une très faible minorité dans l'Eglise. Aussi la Sorbonne refiisa-t-elle de la suivre et ne souscrivit-elle à ses décisions que contrainte. L'université de Douai ne craignit pas de protester contre son œuvre, et l'on peut dire que le bon sens public l'a condamnée. La chanson en consacra l'expression sur l'air de 0 filii et fin ce :
La Sorbonne détend la foi, Et le clergé l'édit du roi :
On ne sait qui remportera.
Alléluia.
llarlay, La (^liaisc cl Cliami)vallon, Et le président de Noviou N'ont voulu que le roi cédât.
Alléluia.
ment les principes du gallicanisme. Celle l'ois, ce lut Bossuet qui prit l'inilialive des propositions, ne voulanl pas en laisser reloinhcr Vodieux sur son ami Le; ïellier. Bossuel, dans celle cause qu'il soutint avec plus de talent encore que de conviction, ne fit, en effet, comme l'assemblée, que céder à la pression de la cour, et servir la politique ombrageuse d'un gouvernement jaloux de l'autorité qui régne sur les consciences. Aussi, quand Louis XIV eut obtenu, le 19 mars, la Déclaration du clergé, l'assemblée fut tenue pour rien et bientôt dissoute (29 juin)^ .
Cette soudaine séparation n'avait pas permis aux évéques de traiter de la doctrine ni de la morale. L'assemblée de 1700 parut à Le Tellier une occasion favorable de donner carrière à ses rancunes contre les Jésuites. Il les avait fort maltraités en plusieurs de ses lettres relatives à la Version de Mons, qu'il avait autorisée dans son diocèse, et, averti par son frère Louvois (3 juin 1G88) des « mauvais « offices que pareilles choses pouvaient lui rendre auprès du roi », il avait dû, pour excuser sa conduite, désavouer les écrits que l'on faisait circuler sous son nom : « 11 n'y a point de réguliers, disait-il « à ce sujet, que j'estime plus que les Jésuites pour leur capacité « et pour leurs mœurs. Je sais d'ailleurs que le roi a de la considé- « ration pour leur compagnie. Cette seule raison me déterminerait « à les traiter favorablement » Mais « cette compagnie a des
Qu'où nous tienne pour insensés,
S'ils sont jamais canonisés,
A moins d'un bon mcâ culpâ.
Alléluia.
Les actes de l'assemblée de \^%t furent des actes d'une aveugle courtisanerie, dont la papauté devait avoir raison.
^ Gillet, ibid. — Clément, Hist. de Colbert, t. II, p. 392. — Bientôt cependant, Louis XIV lui-même, qui, le 22 mars, avait publié un édit pour l'enregistrement de la Déclaration du clergé, devait s'accommoder avec le pape Innocent XII, et donner « les ordres nécessaires pour que « les choses contenues dans cet édit. . . ne fussent pas observées ». C'est ce qu'il écrivait au pape le 14 septembre 1693, et ce que confirme le premier président de Harlay en accusant réception des ordres du roi : « Nous ne parlerons plus de cet édit », écrit-il, le 24 septembre, au comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat. (V. Revue des Questions hist., 1" janvier 1883, p. 214.)
CONDAMNATION DES PHOPOSITJONS JANSENISTES. 259
« maximes sur l'autorilé du pape, sur la morale, sur la hiérarchie « et la discipline de l'Eglise, dans lesquelles je n'ai pas ét6 élevé, « et que je crois fausses et pernicieuses à l'Eglise. Je ne souffrirai « pas qu'ils s'échappent en telle matière ; mais, quand cela leur « arrivera, je ne prendrai pas de parti qui puisse faire de l'éclat, « que je n'aie pris la liberté d'expliquer le fait au roi, et reçu ses « ordres, que je suivrai aveuglément en cela comme en toute autre « chose, ainsi que je le dois, puisquHl est mon maître et mon bien- « faiteur » (10 juin 1688). Cependant, moins de douze jours après, sur la question du péché philosophique, le roi avait dû rappeler encore une fois à l'ordre le fougueux prélat, en lui faisant connaître par Louvois loute la peine qu'il avait de le voir en disposition de niorlifier les Jésuites, et le plaisir que lui causerait plus de ménagements à leur égard'.. On peut croire que de tels avis n'avaient par laissé insensible un prélat, un théologien assez étrange pour ériger en principes ses préjugés d'éducation, et pour en subordonner le salut aux ordres de Sa Majesté dans le temps même où il s'en constituait le défenseur vigilant et belliqueux.
Aussi Le Tellier mit-il tout en œuvre pour arriver à la présidence de rassemblée, au risque de contrister un instant Bossuet, qui pouvait plus justement y prétendre. Leurs efforts unis ne furent pas de trop pour amener les évèques à donner quelque attention au progrès du jansénisme et au relâchement des casuistes. Ce ne fut pas non |j1us sans peine qu'ils obtinrent la condamnation de quatre propositions extraites de dilTérents livres jansénistes : « Nous « n'avons pas le temps d'étudier ces propositions, » disait M. de Hennés. « Il n'y a plus de jansénistes, » répétait l'évèque de Chàlons, Gaston de Noailles. Le jansénisme est iin fantôme, écrivait-on à M. de Meaux. Il eût fallu engager une grosse lutte avec la secte : Bossuet et Le Tellier jugèrent prudent de ne point l'inquiéter davantage.
Ce n'était point de ce côté que devait, cette fois, se tourner leur attaque. Pour quatre propositions jansénistes, Bossuet, refaisant l'œuvre de Pascal avec la collaboration du Père Quesnel, du plus dangereux des jansénistes, en avait tiré cent vingt-neuf de plus de
I V. 1rs loUrcsdc Louviti.^, du ,{, <Im l'i cl du -M juin. d;in ; (".illiM, p. 2;j'J à 247.
cent volumes in-iolio, pn-sque tous sortis des mains des Jésuites : c'était là qu'il {'allait frapper et diriger les foudres de l'assemblée. Mais, pour lui faire admcllrc la censure en bloc de ces propositions, il eût fallu moins de raideur dans le caractère, et un grand talent d'insinuation à celui que M""* de Sévigné appelait YOrage. Bossuct, avec toute l'autorité de son génie, ne parvenait pas à rallier tous les esprits. Pour décider la victoire, Le Tellier fit un coup de maître : s'effaçant modestement devant le nouvel archevêque de Paris, Antoine de Noailles% qui venait d'être promu au cardinalat (21 juin), il lui cède la présidence (17 août). Celui-ci l'avait à peine prise (26 août), que l'assemblée prêtait une oreille docile aux prières instantes qu'il lui fit de terminer les débats par une condamnation propre à éclairer la conduite des pasteurs et des confesseurs. Le 4 septembre, la censure des propositions était signée.
Maurice Le Tellier triomphait. « 11 dit partout, écrit l'abbé « Ledieu, qu'il donnera cette barrière aux bons Pères de son dio- « cèse, en publiant la censure en latin et en français avec toutes « ses sauces'^- . » C'était, au fond, le triomphe de la morale janséniste, dont les rigueurs outrées éloignaient les âmes de la vérité et de la vertu. Le diocèse de Reims, comme les autres diocèses de la Champagne, devait l'éprouver sérieusement, et il fallut de longs et persévérants efforts pour y déraciner des consciences les désastreux effets de cette sombre morale ^.
Nouvelle phase du jansénisme : le Cas de conscience. — On ne tarda pas du reste à voir de quel côté penchait Le Tellier. Car, lorsque parut, en 1702, le Cas de conscience, qui renouvelait la trop célèbre distinction du fait et du droit, appuyée sur le système
1 Antoine avait succédé, en 1680, à Vialart sur le siège de Châlons, d'où il avait été transféré, en 1695, à celui de Paris, laissant le siège de Châlons à son frère Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles.
2 Ledieu, Journal, t. II, p. 153. — Cf. Gillet, p. 358.
^ il y avait sans doute des exagérations funestes dans la casuistique de certains Jésuites ; mais était-il équitable de frapper le corps entier pour les fautes de quelques-uns, et de condamner la morale indulgente pour quelques abus qui s'en étaient faits ? Ni indulgence coupable, ni sévérité rebutante, telle devait être la conclusion de la lutte entre la vérité et l'erreur : In medio stat virtus.