LE CAS DE CONSCIENCE
des restrictions mentales, ce prélat, qui depuis peu était devenu proviseur de la Sorbonne, se rangea du côté des quarante docteurs de la Faculté qui pensaient qu'un directeur pouvait absoudre, sans exiger le renoncement au silence respectueux. Du moins, après que le pape Clément XI eut élevé la voix (12 février 1705) pour flétrir et condamner la solution du cas de conscience^ contre laquelle Bossuet avait protesté et Fénélon s'était élevé avec force (1704), Le Tellier, en publiant (15 octobre 1705) la bulle pontificale ' , n'hésita pas à déclarer « que le seul silence respectueux ne suffit « pas pour rendre l'obéissance qui est due aux constitutions « d'Innocent XI et d'Alexandre VII ; qu'il faut s'y soumettre inté- « rieurement, condamner comme hérétique et rejeter non-seulec( ment de bouche, mais aussi de cœur, le sens du livre de « Jansénius, condamné dans les cinq propositions ; qu'il procédera « par les voies de droit contre ceux qui oseraient parler, prêcher, « enseigner ou écrire contre la bulle ^ ».
M. de Chàlons ne devait pas donner à l'Eglise une telle consolation, non plus que son frère aine le cardinal de Noailles, dans l'affaire des Rèflexiona morales sur le Nouveau Testametit. Cet ouvrage du P. Quesnel de l'Oratoire avait reçu en naissant l'approbation de Félix Vialart (9 novembre 1671), et il paraissait alors la mériter ; car il respirait un profond sentiment religieux et joignait à une onction véritable une grande force de pensée, qui ravit jusqu'au pape Clément XI. Aussi le successeur de Vialart s'était-il plu à le recommander à ses diocésains, alors que, parvenu à sa seconde édition (1687), il joignait'àux quatre évangiles de la première les autres livres du Nouveau Testament, et présentait sur le texte sacré des réflexions plus nombreuses et plus étendues, où l'auteur avait déjà pu glisser le poison de la doctrine qu'il professait. Noailles avait cru en cela ne pouvoir mieux faire que de suivre les traces de son prédécesseur. Mais il alla plus loin, et quand dut paraître la troisième édition^, il commit l'imprudence d'y donner une approbation formelle. Appelé depuis au siège de Paris (1695), si, averti par les
' La liullo Vineam Domini Sabaotk partit en Franco ii> Ko juillet. 2 Gillcl, (11. VIII.
' La première édition ne formait ([u'un petit volume in-12; la seconde était en trois volumes, et la troisième en ([uatro.
262 I.A PI\OVL\(:i': Dli ClIAMPAGiNK.
suspicions qui commençaient à s'élever contre la |)iiret6 des Réflexions morales, cl surtout par les conseils charitables de Bossuet, qui devait y constater jusqu'à cent vingt propositions répréhensibles, il n'attacha point d'approl>ation à la qualrirnie (''ililioi) MGÎJD), il eut la faiblesse de l'autoriser en permettant qu'elle lui fût dédiée. Pressé plus tard de condamner h; livre, il s'y refusa obstinément, en déclarant engager sa soumission au jugement que le pape en porterait. Puis, quand Clément XI eut donné sa bulle Unigenitas (8 septembre 1713), où il condamnait in (jlobo cent et une propositions extraites des Reflexions morales\ le cardinal n'hésita pas à condamner (28 septembre) l'ouvrage du P. Quesnel ; mais, par une contradiction manifeste -, ou plutôt par une sorte de ressentiment contre les Jésuites, qu'il supposait avoir inspiré la bulle, il défendit bientôt (25 février 1714) de la publier sous peine de censures ecclésiastiques. Ce fut la source de nouvelles agitations religieuses, oîi Gaston de Noailles, son frère et son successeur sur le siège de Chàlons, devait se laisser entraîner et se signaler, comme le cardinal, par sa résistance à l'autorité du Saint-Siège, sans obtenir, comme lui, de la mort le temps de se réconciliera
Les évêques et Vinstructlon religieuse du /peuple. — De telles dispositions ne pouvaient qu'être préjudiciables à l'esprit religieux du troupeau ; toutefois, il faut reconnaître que les principes étaient sauvés, puisque l'erreur était unanimement condamnée. D'ailleurs on ne saurait contester le zèle que déployèrent nos évêques pour l'instruction religieuse des peuples. Car non-seulement ils prirent
* Le roi en ordonna l'exécution par des lettres patentes qui furent enregistrées au parlement de Paris le 15 février i7i4.
2 « Par une duplicité d'action », dit le président Berlin du Roclierel ; car, s'imaginant être la victime des Jésuites, le cardinal, pour se tirer d'affaire, « condamna le livre du P. Quesnel purement et simplement, « aveu de sa faiblesse ; mais il défendit de publier la bulle du Saint-Père « sous peine de censure ecclésiasUrpie, preuve de son ressentiment ». (Lettre à un docteur de Sorboime, du 29 octobre 17io, t. l", p. 109 des Œuvres mêlées manuscrites que possède la bibliothèque de Châlons.)
3 Voir sur toute cette question V Histoire de Bo>suet (édit. Guérin, 1870) et celle de Fénélon (édit. Gaume, 1832), parle cardinal de Bausset. — Gaillardin, Hist. de Louis XIV, t. VI.