CHARLES XII £T PIERRB-LE-GRAN D
Portrait de Cbiffles XII. Jugement snr ce prince.
Enfln, celui qui (lerait défendre leur empire dans
la lutte suprême qu'on allait cugager (outre lui, CliariesXlI, avait tous les défauts de sei> qualités. Ëu lui, une juste et salutaire conOance dans ses forces et sa valeur, se cliangeait en présomption et en témérité. 11 se croyait trop au-dessus des Uusses, et, en général, de tous ks ennemis qu'il avait à combattre. Se mesurer avec les Saxons, a?ec des Allemands, et montrer que, sous son commandement, les Suédois méritaient toujours d'être appelés Xa^^Fléaux de t AUemagne, suliisail a peine pour satisfaire son amour-propre de guerrier. Aussi, tandis que les autres compensaient leurs côtés faibles par la prudence, la sagesse, la réflexion, Vattention à proOter de leurs revers comme de leurs succès, lui, il ne prenait aucune précaution pour mettre toutes les cbances de son côté : il se jouait avec la fortune et pi>ur ainsi dire avec son étoile> comme si la raison et la pi udeuce n'étaient rieu daus les événements humains. 11 semblait même professer ce principe, puisqu'il disait à l'ofiicier de génie suédois Gyllenkrolc, la veille de sa défaite à Pultawa : « Il faut tout oser, tant « que la fortune ne nous abandonne pas! f 11 n'était pas seulement passionne pour la gloire à la manière d'Alexandre et de César dont les vies faisaient sa lecture faabituelle, il était vain. Lancé dans les déserts
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2ih LIVRL quatrUml.
de rUkraine et D*en pouvant plus de fatigue et de faim : • Vite, vite, demandez le chemin de F Asie,
t dit-il au iiièine Gyllcnkrok, slupi laii de celle de- « mande; il nous y faut aller. » — £t pourquoi? « — Pour que nous puissions dire lin jour que nous « avons touclié le sol de TAsie (1). > Et il prit aussitôt le chemin (ie celle contrée. Dès l'âge de neuf ans o» lui avait euteudu dire ; « il faut être doux comme un c mouton envers ses amis, mais il faut être un lion « contre ses ennemis. » Il fut fidèle à cette maxime;
iiiais il ne ganla aucune niodéraliou ni dans 1 auiitié, ni dans ia haine; surtout il se laissa dominera un tel point par son ressentiment ou ses antipathies, qu'il ne pouvait souffrir ni délai, ni trêve, et ifuMl laissait pour s* y livrer les entreprises les plus graves inachevées. Il en voulait surtout à Auguste 1 1 personnellement (2), électeur de Saxe et roi de Pologne, rival de Stanislas Lecânsici que protégeaient les Suédois. Il n'eut pas plutôt vaincu les Russes à Narva, dans un combat qui lut plutôt une surprise qu'une défaite et qui daus tous les cas ne pouvait être décisif, que, sans essayer de les anéantir et de poursuivre sa marche, puisqu'il était en si bon chemin, il courut en Pologne afin de réduire, comme il disait, les Polonais au point de pouvoir les router entre ses doigts comme un morceau de papier. £n sorte que, incapable de maîtriser ses mouvements intérieurs, il choisissait pour ses premières ou du moins jyour ses principales at-
(J) Geyor, liv, 11, cb. iv et v, p. I7S Cl 481. (2) Voir les dépêches maDusrritcs de M. de Bonnac, Btblioih. imp., Su do l. II, S. F. 4439. *
CUARl.ËS XII ET PJ£HBK-LE<-GBANO. 2il^
taques, lion les plus forts et les plus redoutables de ses cDDcmis, mais les plus délestés. La présomption OQ la haine l'aveuglait sur le point principal du danger. Voilà pourquoi^ tandis qu^il s*achamait contre Auguste II, tantôt à Varsovie^ tantôt à Dresde, et qu il y remportait de moins décisils sucées, il oublia les Russes, qui, plus unis et non moins braves, étaient plus à craindre et plus forts que les Polonais divisés, et il les laissa s'emparer sur la Baltique de toutes les possessions suédoises, s'y fortifier, y élever Saint- Pétersbourg, y établir le nouveau siège de leur empire, pensant qu*il n*aiunit qu'à paraître sans doute pour tout reprendre à Tinstant. Au moins, si après avoir écrasé Auguste 11 et élevé à sa place, pour n'être pas entre deux feux, Stanislas Leczinski, il avait couru au milieu des provinces perdues sur les côtes de la fialtique, en regard de la Suède et à portée de recevoir de ce pavs et de TEurope intéressée àson succès, de continuels renforts, comme le voulait le prudent Gyllenkrok (i) ; mais il n'en fut pas ainsi. Il aima mieux tourner Tempire russe par le sud, à quatre ou cin([ eeiUs lieues de la Baltique, comme s'il allait, d'un coup d' épaule, pour ainsi dire, ébranler le colosse, Tenlever de dessus sa base, le renverser et le briser sous ses pieds. Les Cosaques devaient tous se ranimer de son coté ; Mazeppa le lui avait promis ; donc ii en était sûr. Et puis, c'était plus bardi, plus grandiose d'agir ainsi; et Gbarles Xll, esprit enthousiaste plutôt que réfléchi, n'hésitait ja-
(i) Geyer, <h, t, liv. II.
mais à préférer le grandiose à ce qui était praticable et utile. Pultawa lui apprit s'il avait raisonné juste» 011 plutôt lui apprît, mais sans aucun fruit i)our lui, qu'il II' avait jamais bien raisonné, jamais calculé, jamais pesé dans une cnlrcprisc le pour et le contre, et qu'en lui les mouvements d'un cœur ardent, les illusions d*uce imagination exaltée, n*avaient jamais laissé place à la troiàe raison. Supposons d'ailleurs que toul lui cùl réussi : une delaile, surtout d ins ces contrées éloignées et désertes, pouvait bien l'anéantir lui-même; mais une défaite analogue pouvait-elle anéantir les Russes? L'afTermissement ou la mine de h ur empire tenait-il au succès d une seule jownée? Charles \11 pouvait-il se flatter de cela, et ne savait-il pas le contraire? Ne savait-il pas que les Russes avaient l'espace derrière eux, qu'ils pouvaient toujours se sauver en reculant, comme les anciens Scythes dont ils occupaient eu partie le pays, eu démantelant derrière eux toutes les places, chassant les bestiaux et les habitants, coupant les récoltes, ravageant tout, brûlant tout, rhauj;eaut tout en désert, ruinant un ennemi vainqueur en 1 aiiirauL sur leurs pas, en l'affamant d'autant plus qu'il les poursuivait plus longtemps dans leur fuite, plus dangereuse qu'un combat? Ainsi Charles \1I avait, dans le caractère et dans la trempe d'esprit, des delauls qui devaient infailliblement le conduire k sa perte, et qui l'y conduisirent en effet sans retour.
cbari.es XtJ ET PIEHRE-LE-GBANO. 217
Portrait àe Pierre 1*'. S» rivalité avac Charles JUI.
Une seule chose aurait pu le sauver des conséquentes (le ses défauts, c*est que Pi( n e l son principal adversaire, eût été aussi aventureux, aussi irréfléchi, aussi inconséquent que lui-même. Mais Pierre P' était loin de lui ressembler. Prince politique autant qiie î^nerricr, ne coiilianl i i< n ati hasard, agissaul toujours après mûre rélle.viou, étudiant les causes de ses revers pour les prévenir, et tirant de cette étude et des précautions qu'elle lui suggérait, de(iuoisoutonirsa confiance et rele ver ses afl'a ires; ne poursuivant pas plusieurs choses à la fois, ne s ap[)liquant sérieusement, dans sa lutte contre Charles Xil, qu*à un seul objet, à forcer, aux dépens des Suédois, les portes de la Ilallique et à s*y installer d'une manière solide et inexpugnable; augmentant de plus en plus le matériel de ses troupes, appelant sans cesse des étrangers pour former les Russes, ne pei^ daot pas un instant, créant toujours, fondant sans cesse, rendant la Riissie aussi forte, aussi bien pourvue que les l^tats les mieux organisés de T Europe, et, en sachant se borner, se donnant plus de chances de réussir, tel était Pierre-le-Grand, tout Toppose de ee qu'était Ciiarles Xll. A Narva en 1700, il est vaincu , avec trente-deux mille hommes, par dix*huit mille Suédois que commandait Charles XII «
2iô Ll\RE QLiÂIRil^ME.
. en personne. Mais il se rend compte de cette défoite.
Ses troiij)es, il ledit liii-inèmc dans son journal (i), n'étaient que des recrues; les plus vieux régiments étaient ceux de Lefort, les régiments de Pétrobrajenski et de Séménowski, et ils n'avaient jamais vu, pas plus que Lefort Ini-môme, de guerre de campagne, ils ne s'étaient par encore essayés dans une guerre européenne. De plus, dit Lévesque (â), Tun des officiers suédois qui étaient attachésàson service, le traliit, passa du côté de Charles XIl et apprit à celui-ci tout le plan d'attaque des Uusses. Cette défection ne fut même pas la seule, te duc de Groï, général flamand passé au service de la Russie, et le général Allard, qu'avait envoyé Auguste II, allié de Pierre \'\ en firent autant, ne pouvant s'entendre avec les généraux russes. Enfin, ajoute Tliistorien suédois Geyer, les Russes eurent la neige dans les yeux et en cornbattant ils ne savaient ce quMls faisaient. Cette défaîte ne prouvait donc pas Tirrémédiable iiiici iurilé desiiusses. D'ailleurs, c'était un premierengagement. Les Suédois, enflés de leur gloire passée et de leur renommée présente; pouvaient bien fonder là-dessus de grandes espérances, ils î)nii\ aient bien en anijuror que sous Charles X 1 1 ils seraient les dignes héritiers de Gustave-Adolphe et de Charles X Gustave, mais permis aux Russes, tout vaincus qu'ils étaient, de croire qu'il fallait plus que cela pour les écraser. Ils se confirmèrent davantage dans cette idée, lorsqu'ils virent
(f ) Journul de Pi i k !r (îrand, p. 200.
(2) Lévesqiic. p. 28tt, l, IV.
CHARLLS Ml £ï i^lLU U L-KE-GBAM). 219
» Charles Xll, au lieu de profiter de ce premiersuccès, au lieu de frapper toujours les Russes au moment oh
leur organisation militaire était si loin de valoir encore celle des Suédois, quitter les champs lavora])ks de Narva, s'en aller en Pologne contre Auguste II, qui était, pourainsi parler, sa bête noire, et ieur laisser le cliainp libre sur les bords do la BiiUique, rloiiL la possession était alors le seul objet de ieur ambition. Ils le virent en outre, par un sentiment déplacé de mépris pour les Russes, ne laisser dans ces lieux (]uc ses plus mauvaises troupes et ses pjénérauv les moins distingués. Qu'arriva-l-il ? (V( st ([ue le général russe TchérémétieiT, en Livonie, battit les Suédois à Dorpat et à Pernau, 1702. C*est le nombre qui remporta, ainsi que ratlestent les propres paroles de Pierre l" : t Grâce à Dieu, nous Mm l parvenus à ft vaincre les Suédois, quand nous mntmsdtux contre c tilt (i). » Mais c'était un avantage immense comme eifet moral. Dans cette lutte contre les lieutenants de Charles XÏT, les Ilusses se roira niaient comme à Fécole, etiis pouvaient voir que leur application, leurs études, leurs observations n'étaient pas sans fruit Aussi pouvaient-ils dire avec Pierre !•% « peut-être « battrons-nous un jour les Suédois à nombre é^al. »
Dans Tantiquité grecque, lorsque les Thébaius, sous le commandement d'Epaminondas, eurent repoussé devant Tég\ re les Spartiates qui leur étaient si supérieurs à la guerre, qui étaient même la terreur de toute la Grèce et qu'auparavant ils n'avaient ja-
(1) Journal de Pian-lc-Grand.
220 LI?BB QOATBIÈMB.
mais osét dit-OD» regarder eu face dans un combat, ils espérèrent pouvoir soutenir la latte. Tégyre fut, pour Epaminondas, le gage de Leuctres et de Manti-
née. De même pour les Russes, qui, bien que Irès- Qouibrcux, avaient graod'peur des Suédois et craignaient peut-être de ne pouvoir jamais les vaincre, les combats heureux de Dorpat et de Pemau comniencèreut à leur donner un peu de confiance et semblèrent présager les glorieux et décisifs vainqueurs de Pultawa.
La flolte, d^un autre c6lé, manœuvrait aussi heu-
rcusenicut que 1 année. Sur le lac Ladoga el sur le lac Peipous, a la môme époque, elle avait eu Tavantage sur les Suédois, pourtant mieux exercés et plus habiles. Tous ces succès simultanés avaient été sui* vis de triomphes continus et de la prise rapide d'une foule de villes, chose ou les Russes excellaient depuis longtemps, de Wiborg, la clé de la Finlande, par MenchtkolT; de Marienbonrg, de Notebourg, qui commandait le cours de la Néva, et de Nieutchantz, port sur la Baltique, par TchérémétielT. « Enfin nous voilà « sur la Baltique I » s'était écrié Pierre 1'% qui avait pris part au siège de toutes ces places comme capitaine debombardiers, et qui, devant Nieutchantz, avait consenti à être décoré de l'ordre de Saint- André. Et aussitôt, assemblant ses généraux, tous complètement dans ses idées, il leur déclare que c'est là qu'il veut transporter le siège de son empire. On dèltbère pour savoir si Nieutchantz aura ce privilège; mais le conseil n'est pas de cet avis. On préfère un emplacement situé au fond du golfe de Finlande, à Tembou-
GUABL£S m £T PlEEaË-l.£-GEAND. 221
cbure de la Néva, qui sort du lac Ladoga, lequel se relie au lac Onéga, qui lui-même, par divers cours d*eau, commuoiqtieavec le Yolga et par cooséquent avec la mer Caspienne. C'est sur cet emplacement qn*on élève immédiatement la nouvelle capitale de la Russie, Saint-Pétcrshourc:, eu 1705. Ai('uu iianlz est détruit, et ses liahitanis incorporés dans la nouvelle cité. Les marcbands et la noblesse de province sont invités à venir aussi s'y établir, et, bon gré, mal gré, ils s'y rendent. Dans Tile de Kcllinc, que Pierre I** visite lui -même, il lait bâtir la forteresse et creuser le port de Cronstadt, pour ouvrir une autre entrée aux Européens et servir de boulevart à Saînt-Pétersbourp:. H fait élever aussi, dans la seul(* passe | latîcable enlre cette ile et la côte de Tlngrie, les loris de Kronslot et de Pierre P'. Croit-on qu'il s'arrête là? Mcnchikoflr» bientôt après, s'empare du port de Narva et do celni d'I van^orod, construit autrefois par Ivan III dans ie mtinc bul quebaint-Pétersbourg; et TcliérémétielT, de son cèté, prend la ville dlambourg. D:ins la Livonie, Plngrie, la Carélie, TEstbonie, rien ne reste à conquérir; les Suédois Horn et Schlipenbacli ont tout perdu. 11 n'est pas jusqu'à la Courlande où les armes russes ne pénètrent et ne parviennent à cbasser les Suédois (i). Pierre luimême enlève, dans cette province, Mittauau général Lévenliaupt.
Une chose remarquable, c'est que Pierre P% malgré la dureté native de son caractère et la rudesse
(1) Scliœil. tome XXXiV, &eclion xi, »i, xxii. Voltaire, CharUi J/i.
222 LIVRE QUATaiÈian.
habituelle de ses mœurs, savait user de modération
et de douceur envers les vaincus. Lévesque nous dit qu*à la prise de Narva» deux soldais ayant voulu se livrer au pillage, il les perça de sou épée, et qu'il fit mettre des gardes aux portes des églises et à celles des maisons considérables; il ajoute qu'il alla droit ensuite à l'Hôtel-de- Ville et jeta son épée sur uue table eu s'écriaot : «Elle n*est pas teiote du sang des taabi- « tants, mais de celui de mes soldats que j'ai versé a pour sauver les bonr^Tois de Psarva. » 11 ne s'oublia qu*à regard du général liorn, qui avait été pris après une assez vive résistance, et qu'il frappa au visage aussitôt qu*on le lui eàt amené en sa présence.
Ailleurs, dans la ville de Vlitlau, dit toujours le même historien, les Russes, en entraut dans la principale église, trouvèrent les tombeaux non-seulement dépouillés de leurs ornements, mais ouverts et violés. Les corps des anciens ducs de Courlande étaient arrachés du lieu de leur sépulture et gisaient épars dans le caveau. Aussitôt ils craignirent qu'on ne les accusât de ce brigandage sacrilège, commis avant eux. En conséquence, ils refusèrent de prendre possession du temple profané, jusqu'à ce que le colonel suédois qui avait commandé la place, leur eut donné un certificat écrit, attestant que cette violation des tombeaux n*était que Touvrage des Suédois (1) : exemple bien significatir des lois sévères imposées à Tarmée russe, et de la 2>agesse prévoyante de celui qui les avait portées.
^i; Li vcMiuc, t.
L*etliet de cette modération, de ces précautions
scrupuleuses que prenait le czar pour détruire l'idée que les Russes u'élaicnt que des barbares, él<iit d'autant plus grand, que Charles XII ne procédait pas toujours ainsi à Té^d des vaincus. Il recommandait à ses lii iUenanls en l'olojjjne d'imiter, disait-il, les Impériaux, c'est-à-dire d'extorquer de l'argeut de toutes les manières et autant qu'ils pourraient. Et IKeu sait si ces recommandations étaient ponctuelle* ment et cruellement observées par tous ceux à qui elles étaient adressées. De plus, il rendait les Livo- Diens ennemis irréconciliables des Suédois, en faisant périr dans un affreux supplice un homme qui, par ses écrits et par ses armes, avait voulu dérendre les libertés de la Livonie, le brave Palkul. Auguste II qui, auiL abois, voulait faire sa cour à Charles XII, le livra aux Suédois qui le condamnèrent au supplice de la roue, et un officier suédois lui trancha la tète pendant qu'il respirait encore. Sans doute Patkul était coupable, et Pierre 1'^' lui-même ne désa|)prouvait pas sa condamnation à mort; mais il eût été plus politique d*amener adroitement Patkul à des actes qui permissent de lui accorder un utile pardon (i). Enfin, le momeut suprême était arrivé. Charles XII avait réglé les affaires de la Pologne, Par le traité d*Alt-Ranstadt, en 1706, Auguste II, complètement vaincu, avait drt céder la couiouiu^ polonaise à son rival Stanislas Leczinski, le chef du parti national, toujours incompatible avec le parti russe. Ce
(1) Gcycr, cliap. w cl v, .sur Uiarlcs liaiis le iiv. ii.
22à LIVBE QUATBIÈMB.
n'était peut-être pas là, malgré les apparences sur
lesquelles se fondait ropiiiioD générale, le candidat qui aurait eu les préfércoces intimes et Yéritables de Clmdes XII. M. de Bounac, dans ses curieuses dépêches, prête à ce roi certaines vues personnelles, qui lui auraient connuandc un aulrc choix que celui de Stanislas; et pour avoir été toujours assez mystérieuses, ces vues n*en auraient pas été moins réelles. Charles XII, à ce qu*il croit, avait traité secrètement avec un autre Polonais, Jacques Soblesky, nom fameux, bien fait pour inspirer de l'anibilion à celui qui le portait et excuser eu lui un peu de jalousie. Jacques Sobiesky s*était engagé à lui céder la Gourlande et à payer ainsi, par un démembrement de la nioiiarthie polonaise, le sceptre royal que Charles Xli lui avait promis. Ce qu'il y avait de certain, ajoute le marquis de Bonnac, c*est que le roi de Suède avait nommé dans laCourlande aussi bien que dans les autres provinces occupées par ses troupes, un gouverneur et des olliciers, ce qu'il u' avait pas fait, dit-il, depuis sept ou huit mois qu'il était maître du pays. 11 n*était pas moins vrai, d'un autre côté, qu'il entretenait a\( c .laciiues Sobiesky, avec ce candidat cache, plus envieux que patriote, un commerce actif de lettres clandestines, et Ton disait même qu'il avait eu avec lui une longue et occulte entrevue (i)« Quoi qu'il en soit, c'était à Stanislas, à un roi plus iudependant et plus oobiemeut ambitieux, qu'a-
1) Dcpéchc-5 lie Louis XIV à M. de Doiuiac ei réponses maim&crUes, Bibiiotb. IinptT. S. F. 4i3o-fUO. 1. II. p. 06.
CHARLES XII ET PI £ KRfi - LE-GRAND. 225
vail clé dévolue et confirmcc la couronne de Pologne, et Cliarles XII mainlcDaiit, laissant sauvegardés derrière lui Tiotérèt européen étroitement lié alors à rintérèt suédois, croyait pouvoir marcher lui-même contre les Russes. Mais, d'abord, on sait dans quels lieux reculés et déserts il alla les attaquer, sur la foi et les assurances de secours du Cosaque Hazeppa, d*un homme ambitieux et léger qui voulait se servir des Suédois pour se faire dans l'Ukraine une position indépendante, tout en disaiit qu'il n'avait eu vue que de sauver les libertés des Cosaques menacées par Pierre I^'; d'un homme que Charles XII, dans tous les cas, ne connaissait pas assez pour ju^or de la valeur de ses promesses, et pour loi livrer ainsi, dans nue campagne décisive, Tlionneur des armes suédoises et le salut d'un grand pays. Les Russes d'ailleurs s'étaient tellement bien formés àTccolc de leurs ( niiemis, quele f^énéral Mcncliikoff, envoyé eu Pologne eu 1700, avait vaiucu à la fois à Kalisch, dans une bataille plus difliciie que celles qui avaient été livrées sur la Baltique après Narva, les Toloiiais cl les Suédois de Stanislas. Charles \1I luimême eut aussi Tuccasion de remarquer les progrès des Russes dans un art où il croyait seul exceller. Avant la grande bataille de Pultawa, Tchérémétieff était allé à la rencontre du général Lévenliaiipt, l'avait battu et avait empêché sa jonction avec Charles Xll; de plus, sous les murs de Pultawa, les Russes engagèrent contre Charles XII un petit combat qui détourna rallenlion des' Suédois de ce qui se passait ailleurs, et qui permit à (îoiowin de faire en-
226 LIVRE QUAI RliiME.
trer dans cette place neuf cents hommes bien armés.
« Je vois bien, dit Charles, un peu confus du succès f de ce stratagème, je vois bien (jiic nous avons ap- « pris aux Russes l'art de la guerre. » 11 s'en convainquit davantage à la grande mêlée, à la mêlée définitive de Pultawa en 1709. Au lieu des seize mille Cosaqnos aiinoDccs parMazeppa, il n en eut que quelques-uns, environ 1,500 mercenaires, levés par ce perfide et inconséquent personnage (i) ; et Charles XII fut écrasé, perdit tout, prit la fuite, ne toucha pas, ne vit môme pas ce sol de l' Asie dont il désirait pouvoir palier dans son pays, et il lut fort heureux que les Turcs, rivaux alarmés des Russes, voulus-sent lui donner asile dans la ville de Bender, à plus de six cents lieues du littoral allemand de la l^aliique. « Pultawa, écrivit aussitôt Pierre I" à un de ses c généraux, consolidera la pierre sur laquelle est t bâti Saint-Pétersbourg (2). »
(<) Srhfrn,t. XXXIV, sett. \xii.
(2) Journal de Pierre-le-Grand,
Oigitized
CDAPiTRE 111.
Attitude de IavI» mprèm PnltAim. Plemle-Grand et le régent. Hébert Walpele leoe Idéale IKIV et werUt l'AMCleterre et l*ISii« repe*
La guerre de Charles XII contre Picrre-le-Grand nst regardée comme une question européenne, swrtottl après Pnlrawa.
C'est surtout après la Journée de Piiltawa que la lutte de Charles XU contre Pierre-le-Grand prit une importance toat à fait européenne. Tant qu i! avait tenn bon, on l'avait généralement regardé comme un liéros avide de gloire, désireux d'i^aier Aie&andre en écrasant celui qu'il traitait comme un nouveau Darius, et Ton n^avait ^ère songé que, dans la rivalité de ces dcu\ hommes du norrl, la sûreté des nationalités européennes, de celles qui représentaient la vieille et la véritable Europe, fût en cause aussi bien qne Tempire suédois. Mais Charles XII une fois • tombé dans les champs de Pnltawa, toute la grandeur de Tabime que sa chute allait creuser pour l'Europe, apparut subitement à tous les yeux , et il n*y eut que les puissances marchandes et maritimes qui, ayant
LOUIS Xîf APBftS PULTAWA. 22S
toute leur existence, toute leur force, toute leur vie sur mer^ ne se préoccupèreot point des réels dangers du continent ; il n*y eut qa*elles qui virent avec indiflTérence la route de mer cn6n ouverte aux Russes par la Baltique, et celle de terre forcée aussi par eux et gardée bientôt après par leur créature, Auguste H, redevenu roi de Pologne, c Les journalistes de Hol- « lande, dit un contemporain, M. de Grimarest, auteur « de Texcellent ouvrage Des CanijXKfnes de Char- « iesXJIt étaient ceux qui pubiiuieul avec le plus « d*empressement les mauvaises nouvelles sur le *« compte de Charles XII, et qui les colportaient le « plus, en les exapjérant, en les interprétant d'une « manière malicieuse, parce qu'ils étaient vendus à t la Bussiepourde vils intérêts commerciaux. Ce sont « eux qui annoncèrent les premiers le désastre de Pul- « tawa et qui ajoutèrent foi à la première nouvelle qui « leur en fut donnée, sans en attendre la confirma- « tion (1). » Quant aux Anglais, alors gouvernés par ' Anne Stuart, ils agissaient auprès du sultan Achmet pour qu'il n'amiàt pas en faveur de son hôte contre Pierre-le-Graud (2).
Altitude de Loab XIV vis-à^vi» de PierrO'Mrftnd.
Cest surtout dans la France de LouisXIV, que Té-
(1) Campagnes de Charles XUs 1^00 à i7ii, i. IV» p. 237. Voltiire, Charit Xll, p. SHO, in-S^.
LOUIS XIV APnÈS PULTAWA. 229
crasante défaite de Charles XII fut envisagée sous sob
véritable asperl et dans toute sa portée : c'est là que, malgré les désastres de la guerre pour la succession d'Espagne, on chercha le pluspromptement ày porter remède, t D*abord» dit M. de Grimarest, on ne vonc lut pas y croire ; et, lorsque enfin on yit que tout « cela ne se trouvait iTiallicurciisoment que trop vrai, c ceux qui prirent le parti de cette vérité curent ledé* n plaisir de voir presque tout le monde faire des ef-* c forts poor la détruire, en faveur d'an prince qui f mérite le respect et i adiniralion des ualions (1). » Ou regardait la grande famille européenne comme en danger, et Ton sUntéressait à tout ce que faisaient les Suédois, soit sur la Baltique, soit àBender, comme à une affaire d'intérêt national, l.a situation pénclitantc de F Europe, voilà ce qui iuquictait tous les esprits éclairés. < 11 n'y a personne, dit le « même auteur en apprenant une tentative des Sué-> « (lois sur Sainl-Pétcrsknii u\ il n'y a personne, pour « peu quil ait connaissance des intérêts de C Europe ^ « qui ne voie de quelle importance il est que le czar c ne possède point SainUPétersbourg (2). » Plus tard, lorsqu'enfin les Turcs se décident à prendre les armes pour le vaincu de Pultawa, le langage de M. de Grimarest est encore plus expressif : « La rupture était « prochaine^ dit-ilavecsatisÊiction^ entre le czar et le « snltan : guerre nécessaire, ajoute-t-il, pour soutenir « un grand roi et pour arrêter les progrès d'un prince
(1) Caimpagntt, etc., t. IV, p. 211.
(2) Ihid, p. 37i.
2S0 LIVRE quatKième.
« fomiidable par le nombre de ses forces et par ia t grandeur de ses desseins, qu*il faisait apercevoir à
• toute l'Europe par ses démarches. »
En France donc, la question n'était pas seulement suédoise, elle était européenne. Avant sa guerre avec Charles XII, Pierre-le-Grand avait prié Louis XIV de comprendre la Russie dans ses relations diplomatiques comme un vérihiblo Élat européen ; I<<ouisXiy a va il répondu par un refus qui explique pourquoi Pierre-ie-Grand, daos sod premier voyage en Europe, ne passa pas, ne put point passer par la France. Après Pultaua, les mêmes demandes, renouvelées avec plus d'instance, furent encore plus mai reçues. G*est Robert Walpoie qui nous apprend ce détail, peu connu même de son temps, bien qu*il soit une révélation nouvelle sur le pjénie politique d*nn grand roi. « Louis XiV, dit-il, refusa constamment € d^entrer en correspondance avec Pierre-le-Grand « ou de faire quelque traité avec lui : grande leçon a qu'il donna à l'Europe... Les ambassadeurs que le « czar Pierre reçut des dilTérenlcs cours de l'Europe, « lui firent connaître, en effet, Timportance du rôle « qpi*il allait jouer... , rmfluence que pourrait avoir c son existence sur les intérêts respectifs des Etats f euroix eiis ; c'elail ouviir une vaste carrière à son « ambition et lui décrire le chemin par lequel il pou- « vait venir faire pencher la balance^**; il faut donc « mettre an rang des traits de la politique la plus « éclairée cette coiidiiite de Louis XIV... : et, bien « qu'elle soit, à ce qu'il parait, peu connue et peu f sentie par les Français, puisqu'ils n'en parlent
LOUIS Xiy APBÈS PULTAWA. 2Si
• point, elle fera toujours lioiincur fi la mémoire de c ce roi. La postérité louera eu lui cette sage et
• édairée prévoyance gui pénétrait jusque dans < Fabseuritéde favenir... Et, en effet, ajoute Wal- « j)olc (car cette eiUiliou lait trop bien connaître « aussi la profonde perspicacité de ce grand iionime « d'État, pour ne pas la donner tout entière), en effet, « si TEurope continue à regarder d*un œil tranquille « et indilfcront la puissance russe, nous devons nous «attendre à \oiv la Y{i\ss\c justifier, à notre grand « désavantage^ les prédictions tacites qui motivèrent « (a conduite de Ltmis XIV (1). »
On ne se borna i)as, en France, à ces regrets sincères et à ce refus signifitaiiT. Déjà, avant et après la bataille de i\arva, Louis XIY avait active* ment cherché à rétablir la paix entre la Suède et la Polofçne. Il avait employé à cette œuvre importante un lin et délié diplo?n ae du cuinlé de Foix, très-versé dans les affaires des cours du nord, le marquis de Bonnac, qui avait pour secrétaire un autre méridional qui hit plus fard le premier ambassadeur français eîî Russie. M. de CampicHoii. De son côté, le roi de Pologne, qui ne demandait pas mieux que d*échapper par quelque prompt accommodement aux coups terribles qui l'attendaient, avait mystérieusement envoyé auprès de Charles XI 1, à Liban, M"** la comtesse de Kœuigsmarck. Malheureusement, Charles XII n'était pas homme à se laisser conduire parles avis d'autrui, surtout par ceux d*ntt
{i ) TeâL de Robert Walpole, Amst., 1767, t. Il, p. 137, 18$, 139.
282 ljv'r£ quatrième.
négociateur à fontangcs, selon Texpression moqueuse du marquis de Bounac dans une de ses lettres à Louis XiV ; et, en outre, ou ne fut nullement secondé par le cabinet anglais, qui se vantait pourtant de tenir entre ses mains les clés de la réconciliation entre les deux puissances belligérantes et 1 avait dit au roi de Pologne. Il ne lut doue pas possible de nen faire accepter à Cbarles XII qui p At arrêter ou même suspendre les hostilités fâcheuses auxquelles il s'acharnait contre les Polunais.
Ce n est pas que Louis Xi Y ne fût bien aise que Charles XII eût quelque guerre sur les bras à Torient de TEurope, dans la crainte, dit-il au marquis de Boniiac dans une de ses dépèches, que, inoccupé, un priuce si passionne pour la guerre ne se laissât gagner par TAngleterre ou la Hollande, et ne vint troubler les grands desseins que, par Philipi^e Y, la France poursuivait à roccident. Mais il voulait, en restreignant rarcne immense et démesurée oii Charles Xli d^oyait imprudemment ses principales forces et tant de beaux talents, lui permettre de se concentrer sur Tobjet essentiel, la guerre de Lîvonîe et de la Baltique, ou du moins lui en insinuer par là l'indispensable nécessité. Ses efforts furent en pure perte, et il faut lire dans sa correspondance diplomatique avec lemarqnisdeBonnac, toute lapeinequ*il ressen* t'iil des revers, peuL-èlio attendus, qu'éprouvèrent, par suite de cette division (\rs troupes suédoises, les lieutenants de Charles Xli à l>orpat et à Pemau (!)•
(1) Correspond, nuume, de M* de Boonec, déjà citée, t. 11, p. 97» 41, 49, 50, 60, SS.
LOUIS \1V Al>HÈS PULTÂWA.
Plus tard, après Pultawa, son aflUiction fîit bien
plus grande, et il fit, pour relever la fortune de son héroïque mais léinéraire allié, tout ce qu'il avait tenté auparavant pour eu empêcher la ruine, il ne pouvait employer en sa fiiveur la voie des armes» qui, en ce moment, loi était assez fatale à lui-même en Espagne; niais, c'est Voltaire qui nous le dit dans son histoire du héros suédois (1), il lui envoyait de Targent, conformément à un traité de subsidesqu^il avait conclu avec lui (2). M. de Fériol, en outre, ambassadeur français près la Porte ottomane, faisait traduire à ses frais, en turc, un mémoire composé par Poniatowski, oflficier potonaisde Charles XII, contre le grand^-visir Chourlouli-Ali-Pacha, qui n^était pas favorable aux Suédois (3) . Le môme M. de Fériol, de concert avec un nouveau grand-vizir, appelé Couprouli, fit offrir aussi à Charles XII des vaisseaux français qui se trouvaient à Gonstantinople, et qui rapndent transporté à Marseille, d'où , à travers la France, qui eût été enthousiasmée de le voir, on Paurait reconduit au sein de ses États pour les défendre {k) . Enfin, quand Charles XII, espérant toujours une tevée de boucliers parmi les Turcs, eut refusé cette offire> le nouvel ambassadeur français, le comte Désalleurs, et puis M. de Bonnac, ne cessèrent de patroner ce prince auprès du Grand-Seigneur, pour lui procurer ce qu*il désirait, une ruptinre entre les Tnrcs et les Ruspe^
(1) Voltaire, Charles X//. p. 237. ^
(2) Flassan, Ilist. de la diplom. françaisef t. IV, p. 447.
(3) Voltaire, ibid, p. 243.
(4; Ibid, p. 2i4.
UVB£ QUATRIÈME.
Coodnite des autres pntoancos. Traité du Prath, t711.
Celte nipliire, à laquelle ti*availlaît aussi, dans rinlérèt de Stanislas Leczinski, Thabile aj^eiit de Gliarles Xll, Pouiatowski, eut lieu en 1710; et Pierre-le-Grand, complètement battu près dn Pruth, qu^îl avait eu rimprndence de passer sur Tavis du prince grec CaïKi inir, et enfermé derrière cette rivière par une aniit c de cent cinquante mille Turcs et de quarante mille Tartares, pouvait s'ècrler avec raison : t Me voilà, pour le moins, aussi mal que mon « frère Charles Fêtait à PuUava (i). » Alais, au lieu de prendre le czar et de le traîner captif à Consiantinople, comme il le pouvait, le nouveau grand-viâr, Mètaémet-Baltagf, se laissa gagner par un présent de la valeur de 200,000 roubles, que lui lit accepter une lemme habile, Catherine, épouse de Pierre 1" ; et il engagea le sultan Achmet à traiter de la paix, moyennant la seule reddition du portd*AKoff. Ce changcmenl fâcheux dans les disposilionsdu ^^ouvcrneuiont turc n'était pas uniquement du reste le fruit des intrigues de Tadroite Catherine : « Ces liaisons qu'on c prenait à Constantinople avec le czar, dit Voltaire, « étaient aussi le fruit de la médiation des ambassa^ « deurs d Augleteiire et de Hollande,,, Le ministre « de Tempereur allemand, ajoute-t-il quelques lignes
(i) Volialrë, Charles XII, p. 260.
LOUIS XIV ÂPRj^S PULTAWA. 236
• pins bas, élail aussi de la partie » et tous ensem-
e ils traversaient les négociations et les efforts « du comte Désalleurs (\). » Le saint Siège Ini-méme, qui l'aurait cru? flatté par d'adroits négociateurs éaas ses antres prétentions à la soprématie sur les^ tètes couronnées, consentit à délier les Polonais de leur serment de fidélité envers Stanislas LeczÎDski, à relever Auguste il de la renonciation qu'il a?ait faite solennellement» par le traité d*Alt-Rans* tadt, an trône de Pologne, et se déclara par consé* qiient, en faveur du czar. Aussi le traité du l*rulh fut-il conclu avec Pierre-le-Grand en 17J1, et on le laissa sortir libre de ces fourches caudines de la Russie, moyennant le sacriflce d*Aioff et la ferme» lure (le la mer Noire aux Russes, t Charles XII, à c cette nouvelle, alla droit à la tente du grand-vizir: « Pourquoi» lui ditsl avec un visage enflammé de c colère, as-tu conclu nn tel traité ? — J*ai le droit, «r répondit le grand-vizlr d*un air calme, de fair^la t guerre et la paix. — Mais, reprit le roi, ii avais-tu f pas toute Tarmée moscovite en ton pouvoir ? — ^otre loi nous ordonne, repartit avec la mème4é« « sespérante gravité le vizir, de donner la paii à nos « ennemis quand ils implorent notre miséricorde. « » Hé 1 t'ordonue-t*elle, insista le roi, de faire un « mauvais traité quand tu peux imposer telles Ic^ t que tu veux? Ne dépendait-il pas de toi d^amenér t le czar prisonnier à Constanlinople? — Et qui gou-
• vernerait son empire eu sou absence? dit sèdieraent
(1} Yoilairc, p. 269.
230 LITRB QUATRIÈME.
« et ironiquement le Turc poussé à bout. Il ne faut « pas que tous les rois soient hors de jckez eux. » Charles XII répliqua par un sourire d*indignation :
il se jeta sur un soplia, et regardant le vizir d'un air plein de colère et de mépris, il étendit sa jambe vers lui, et embarrassant exprès son éperon dans du Turc, il la lui déchira, se releva sur-le-cbanip, remonta à cheval et retourna à Bender le déscsjxïir dans le cœur (1). Voilà tout ce que produisit celle rupture tant désirée et sur laquelle reposaient tant d'espérances de salut et de nouvelle prospérité.
Pour comble de malheur, tous ceux qui, ( ii Europe, étaient jaloux de la prépondérance de la Suède dans le nord, les Danois, les Prussiiai[||4^ Mecklemboffpg^, les Hanovriens, les Saxons, semblaient s'être donné le mot pour se précipiter, à l'enri les uns des autres, sur ses nombreuses possessions. • surtout pour renverser btralsund, qui en ctail le
. , bottlevart dans la Germanie. Ce fut en vain que ^ Chartes XII, accompagné du fidèle Dnring, accourut,
. ^ déguisé, à travers toute T Allemagne, et se jeta soudain, pendant la nuit, en novembre i7i/i, dans |^ ville assiégée : sa subite arrivée fut un coup de foudre pour les assiégeants; il ne put néanmoins sauver la place. Vainement aussi Louis \IV, son ami, se débarrassa-t-il de la guerre d'Espagne par les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Bade, i7iâ à i71&, ce qui lui laissa plus de liberté d'action et d'esprit pour la quesUou suédoise: une prompte mort, en 1715,
(1) VolUire, Charlctllt, p. 877,278.
LOUIS XIV APBÈS FULTAWA. 237
priva Gbarles Xll de l'influeooe puifi8aiite« siuoB des secours réete, d*an roi qui restait toqioars fidèle à ses alliés, heureux ou malheureux.
Le R^nt et Pierre-lc-Graad.
Pour couroDoer tous ces coDtny-temps, le Régeat« qui gouverna la France pendant la trop longue minorité de Louis XV, chaiijçca toute la politique extérieure (le Louis XIV à l'égard de T Angle terre , de TËspagne, de la Prusse, de la Suède* et même à l'égard de la Russie, qui» pourtant, pouvait alors l^en peu pour la réalisation de ses prétentions éventuelles à la couronne de France. Lotiis \ÏV avait fermé au czar les portes de la France; le Hégcnt les lui ouvrit à deux battants en 1717. Louis XIV avait refusé de correspondre d'une manière quelconque avec le czar ; le Régent le reçut et le fôta à Paris, à Versailles. Louis XIV n'avait jamais voulu conclure de traité avec le czar; le Régent signa avec lui un traité de commerce (1 ) . Louis XIV avait soutenu de son crédit et de son arg( nt. les Suédois et leur héroïque roi; le Régent pronûlau czar que, le traité de subsides fait avec la Suède une fois expiré, il ne le renouvellerait point ; il fit plus, il lui garantit d'avance toutes les conquêtes IViilos par les Russes sur Charles Xli et que la iuturc paix pouvait leur assurer. Le
ff} Flassan, t. IV, p. 447.
238 LIVRE QLAlUlL.\it.
€zar, en revaiiche, ne venait-il pas^ du fond de la Russie, prendre sous la garantie des Barbares du
nord les stij)iriations des traités de Bade et d'Uti'ccht coaceruautuu prince français? ne vcuait-il pas garantir au cas échéant, les droits et les espérances du régent ? Enfin, Louis XIY s*était gardé sans cesse d*ettvoyci un ambassadeur à Saint-Pétei sbourg; le régent y envoya M. de Campredon ; il alla même jusqu'à souffirir que le czar outrageât impunément, par son impolitesse, la majesté grave d'une noble dame que Louis XIV avait ai niée et épousée, cl qui vivait alors retirée chez ses fill i s deSaint-Cyr. Assurément M"*' de Mainlenon valait bien Catherine P*, l'ancienne esclave d'Esthonie ; mais aux yeox de Pierre I*% elle avait le tort de représenter l'odieux système d'exclusion d'un
monarque qui avait Irop bi(*ii sn le pciiolrer La
i^rance sous le firent, ou plutôt leliégent seul malgré les sympathies constantes de la Franco, fit donc défaut à Charles Xll, et dès lors tout lui manqua.
Le baron de (lortz, ministre fort entreprenant du roi de Suède, essaya bien de compenser cette défection irréparable par une ligue avec le fameux Albéroni, ministre du premier Bourbon d^Espagne, avec un homme aussi hardi qu'il ])ouvail Fétre lui-même; tout cela uc servit à rien. Les buédois d'ailleurs étaient las de la guerre , et leur pays était épuisé d*hofflmes autant que d'argent : ils tuèrent eux-mêmes, assure l'historien suédois Geyer (1), leur troj) obstiné héros, ce roi tête -de- fer, comme l'avaient
(I) Gc}cr, Hitt. de Suède, p. 500.
LOUIS XIV APBiS POLTAWA. 289
MiriMMUiné les Turcs àfieiider, et ils ic tirent en i 718* ait siège de la ville norwégieDnede Frédérischall, que Charles XII voulait enlever aux Danois. Il n*avait ciiie
trente-six ans, Tâ^çc environ où avaient péri ses ^çlorieux prédécesseui's, Guatave-Adolplic et Giisules X Gustave 1
C'était une fatalité : les plus grands rois de Suède de rambitieuse iiiaisoii de Wasa, si Ton excepte son fondateur, mouraient tous jeunes, sans pouvoir ui rien inir, ni rien rë^Nurer. Les czars de Russie, au coo^vrfre , tout aussi ambitieux , vivaient leur vie (riiuiuuie. L'avenir, du moins dans 1 Ijirope du nord, semblait devoir inlailliblenienl leur appurleuir.
Pendant que Gliarles Xll tombait, à dix heures du soir, fra[)i)é d'un coup de pistolet, Pierre 1** revenait tranquillement de sa pK^juenade politique dans toutes les cours de Ti^iuropc, et il rentrait eu iiussic, non pour proposer la paix, mais pour Timposer comme il la mMt, à Faide de nouveaux snccèi. Il avait encore, disait-il, assez (Kargenl pour continuer la guerre pendant vingt ans sans être oblige d'emprunter (1) .
trob iraiics de StockJiolin.
Que pouvait faire la Suède contre un tel eunend, surtout n'ayant plus à son service Tépée de Charles XU, cette épée aveuiureuso sans doute, mais.
(I) Sêgur» HUt de Russie et de Pùrrt
240 LIVBE QUATBIÈME.
assez jeune eucorc pour pouvoir devenir prudente? Ulrique-Éléonore, sa sœur et reine de Suède après lui, suivant le conseil de M. de Campredon, ne trouva rien de mieux à faire que de diviser ses ennemis, de U^aiter séparéuient avec chacuo d'eux et de les détacher de TalUance des Russes, quU isolés, pourraient être plus traitables. C'est pour cela qa*en 1719 elle céda a {)ei pétuité, par la première paix de Stockholm, au roi d Angleterre George F% comme électeur de Brunswick-Lunebourg ou de Hanovre, les duchés de Brème et de Terden, au même titre qu'ils avaient été adjugés à la Suède par le traité de Westphalie, c'est-à-dire avec voix à la diète gerniani(iue pour la défense des intérêts de ces duchés* f^rédéric de Hesse-Cassel, son époux et son successeur, marcha sur ses traces. Un mois en effet après l'abdication de cette pi iiicesse, il accorda à la Prusse, en février 1720, par le second traité de Stockholm, Stettin, avec le district entre TOder et la Peene, File de Wollin, nie d*Usedom, remlx>uchure de la Swine et du Dniépenau, le Frisch-Haff, et TOder jusqn a l endroit où il tombe dans la Pccne, au même titre que spécifiait aussi le traité de Westphalie. Les seules conditions, imposées soit à TAngleterre, soit à la Prusse, dans chacun de ces traités, c'est qu'an (une de ces puissances n'assisterait le czar dans ses démêlés avec la Suède. Enfin par la troisième paix de Stockholm (1) , au mois de juin de la même année 17âO, la Suède renonça à protéger à l'avenir le duc de llol-
(<) Tous ces traités dans ScliœlK scii. it, Uv. vu, t. XXXIV.
LOUIS XIV APRÈS PULTAWA. 2Al
steiu-Gotlorp , auquel elle voulait procurer tout le Sieswick ; elle reoonça ainsi a détacher le bleswick de la couronne du Danemarck, et moyennant ces renonciations, les cours de Versailles et de Londres, qui étaient nicdialrices, lui lirent rendre j)ai lo Dauemarck la Pomérauie jusqu'à la rivière <io la Peenc, la ?iUe de Stralsund , Tlle et la principauté de Rugen , la ville de Marstrand dans le gouvernement de Bohus en Suède, et Wismar;mais elles ne purent lui conserver la franchise des droits du Sund et des Ikils. Le Danemarck renonça aussi à toutes prétentions DonveUe sur la Scanie.
Voilà coinment se restreignaient pour la Suède ses possessions alieuiandes, (jui lui donnaient nn pied sur le continent et maintenaient son influence c» Europe;
Traité ûe Nystodt, 17S1.
Du moins le but qu'elle poursnivail par ces sacriflces partiels, et qui consistait à rendre les Russes plus traitabies pour la Livonie et les autres provinces slaves de la Baltique, ce but put-elle Tatteindre? Point du tout. Les Russes, quoique seuls à faire la guerre, furent plus terribles que jamais et sur terre et même sur mer. Ils firent une descente en Suède sons l'amiral Apraxin, prirent Norkôping, Nikoping, battirent les Suédois près de Stockholm, et si Ton veut adopter la computation de Lévesque qui ré-
sume tons leurs ravages, de pirérérence à celle de
Sdiœllqui les expose en détail, ils rasèrent huit villes, mille trois cent soixante-un villages, ceniquaraute-une maisons nobles, quaranteMrois moulins, deux mines de cuivre, quatorze usines, seize magasins, tuèrent cent mille l>est!aii\, ht i^ïlèrent une forôt avait quatre-vingts lieues d eleudue, pour détruire les mines de cuivre et de fer qu*on y exploitait, et jetèrent à la mer quatre-^vingt mille barres de fer : c^était une guerre d'extermination ; c'était toute la richesse de la Suède qui s'en allait dans les flammes ou dans les flots. Un congrès se réunit enfin à Nystœdt en 172i» sous la médiation de la France, la seule pidssance doiil la Russie, irritée contre ses anciens alliés qui l'avaient abaudonnée, voulût accepter les bons oilices.
Mab pendant les délil>érations de ce congrès, les Russes se battaient toujours afin de faire accepter par force leurs propositions. « Les soldats russes, voilà mes pleuiputeiUiaîres, « répétait Pierre 1". Le moyen lui réussit ; il fallut eu pas&er par tout ce qu'il voulut, quelqulntérèt que M. de Campredon, au nom du régent, témoignât, mais un peu lard, pour la Suède aux abois. Par la paix de Mystœdt, signée le 11 septembre 1721, etdueàPbabileté du baron russe d'Ostennann qui jeta Targeiit à pleines mains, la Russie obtint définitivement la Livonie, TEsthonie, Plngrie, une partie de la Carélie, le district et la ville de Wiborg en Finlande, avec les iles d'CËsel; Dago, IMoen, et toutes celles qui se trouvaient le long de la côte, depuis la frontière de la Gourlande jusqu^à Wiborg. Pour toute compensation, les Suédois recouvraient le
LOUIS XiV APAÈS PLLIAWA. 2^3
reste de la Finlande et ils se réservaient la permission (le lairc acheter desp:rains à lli^;n, Hevol, Aronsbourg, sans payer aucun droit, et cela eu tout tejnps, hormis les années de disette où la Russie serait obligée d*interdire absolument Texportation des céréales. Il y eut amnistie entière pour les sujets respectifs de Frédéric de Suéde et du czar Pierre. Ou u'exccpla que les Gosaqncs qui avaient pu passer au service des Suédois, parce que Pierre V voulait saisir cette occasion pour les frapper, pour détruire leur existence trop libre et trop indépendante : Pierre 1" pouvait-il avoir oublié la conduite de Mazcppa? Le roi de Pologne Auguste II était compris dans la paix , et le traité d'Oliva, conclu autrefois entre la Pologne et la Suède, était remis en complète vij^ueur.
C'en était donc iait : Tempire suédois s'en était aUé presque tout entier, pièce h pièce. Une foule de puissances s*en étaient enrichies ; mais la Russie, par la conquête des piuviiucs marîtimes qui étaieiii leur grenier, avait la plus belle part. Avec ce lui, elle allait dominer dans le nord à la place de la Suède^ en même temps que, installée enin et solidement sur la Baltique, elle allait porter des regards jiliis assidus et plus fermes sur roccideut, et ne mêler à son tour à la politique européenne en attendant de ki r^ler et de la placer^ elle aussi, sous sa fatale domination.
GHÂPITRB IV.
WÊ mmt nB mM m^wmmê mm Awe ém VB mr m pB f mmÊmà
Vues de Pierrc>le-Graod touchant l'Europe.
Nul doute, en effet, que Pierre-le-Grand, aussi bien et avec plus de foudement que les ccars du seizième siècle, dont nous avons fait connaître la précoce ambiliou, uc rôvât pour sou pays nou-sculcinent la conquête de Constantinoi^e, mais la conquête « même de TEurope. c Intervenez à tout prix, dit41 t dans ses instructions à ses successeurs, dans les t querelles de l'Europe; uiettez aux prises la France t et r Autriche ; flattez TADgieterre, qui se laisse facit lement gagner par des avantages commerciaux, et « profitez de ces divisions d'une part, de cette neu- < tralitèinlérossée de 1 autre, pour tout envahir (1). ■ Nous avons eutendu d'autre pari M. de Griniarestet Robert Walpoie, r un en France, Tautre en Angleterre, confirmer par leurs appréhensions les craintes encore vaguesder£iu*ope. Lestendaucesde ses prédécesseurs
(1) Euieaux, Bist. phitot* âê la Ruiiie^ t. V, et Èeho français^ nmnëro ilejaiiTier 1S44, pour le Testaneat de Pierre-le->Grand.
PIEIIRE-LE-CUAND ET LA BALTIQUE. 245
étaient donc les siennes ; elles prenaient même sous
lui une consistance, une forme systématique qu'elles n'avaient pas eues au môme degré jusqu'alors, et qui provenaient de la connaissance plus exacte que Pierre 1*' avait acquise par lui-même de Fétat relifçieux et politiquederEuropc, Mais, quelsquc lussent les côtés fiiii)Ies des puissiincos enropccunes sous ce double rapport, li avait le coup d'œil trop suret trop juste, il était trop convaincu de la supériorité stratégique et maritime des Européens sur les Russes, et de la force de plusieurs Ktats, surlout de la i lance sous Louis \IV, (xiiir croire, comme routrecuidanl Ivan lY s'en était flatté pour lui-même, qu'une telle conquête pouvait s'eflTectuer de son vivant II pensait au contraire que la vie d'un homme était loin de sulïire à celte immense lâche, et qu'elle ne pouvait être accomplie qu'avec le temps et peu à peu, par les progrès incessants des Russes sur la Baltique au nord, sur la mer Noire au sud, et du cêté de la Pologné au centre. Pour lui, dans la question européeiiiio, il ne se croyait 'destiné qu'à opérer trois choses: i** à achever la transformation de la Rusûe en un État européen, sous le rapport des sciences, des mœurs de société et des arts, coimue sous le rapport militaire, et à procurer ainsi à la Russie le droit de bourgeoisie européenne ; 2" à assurer pour toujours les rapports de la Russie avec l'Europe par des conquêtes territoriales surla Baltique; o^cnfin, à établirsolidementl'influence de la Russie en Europe et particulièrement eu Alle- * magne, comme moyen de faciliter ses envahissements ultérieurs et de préparer son universeUe domination,
Son cnme de cïTilkatoar.
Pour toniTincr cette métamoi i)liosc désirable de la Russie, il oesutiisait pas dordonner auxpersouues laïques de se couper la barbe, sauf à payer, les paysans un kopek par tête à rentrée des villes, et les antres, un droit aunuel de cent roubles; ee u'étail pas assez d*imposer à toutes les classes, excepté toujours aux ecclésiastiques, le costume européen, l'habit allemand on français, et de vouloir que les femmes, vêtues comme à Paris ou u Vienne, fréqnen lassent la sociélé, au lieu de ne paraître que pour verser Feau-de-vie aux convives, quand il plaisait au mari de leur faire cet honnenr; ce n'était pas assez d'introduire en Russie les réunions à la manière des Européens, de permettre h tout homme de disliuctiou, soit maître ouvrier, soit constructeur de navires, d*y aller de quatre à dix heures du soir avec sa femme, d'exiger qu'on saluât en entrant et en sortant, sons peine de vider d'un trait le grand-aigle ou gros bocal d'eau-de-vie ; d'instituer en Russie les cafés, où, comme eu Europe, on se livrait aux excès du tabac et de la boisson (i); enfin ce n^étaît pas assez d'avoir introduit le calendrier grégorien, pivirant Tannée au premier janvier, ù la place du caieudrier grec qur la commençait au mois de mars : tons ces changements étaient extérieurs;
(1) M. de Ségur, La Russie et Pierre-le Grand, liv. vu et suiv.