LA DÉLÉGATION
Dès le 4 septembre, la révolution sociale éclatait dans presque toutes les grandes villes du Midi, à Lyon, Marseille, Toulouse, Perpignan, Toulon, Valence, Saint-Etienne, etc.
Le parti communiste s'empara presque partout du pouvoir, destitua et arrêta les magistrats, les fonctionnaires et les généraux de l'Empire, et persécuta le clergé. Les classes populaires, infectées de communisme et travaillées par l'Internationale * , devinrent maîtresses et donnèrent le pouvoir à leurs chefs. Le drapeau rouge était arboré; les finances des villes étaient gaspillées ; des émeutes continuelles éclataient partout et souvent étaient ensanglantées par des assassinats. Quant à la guerre, on disait bien haut qu'il fallait la faire à outrance ; on créait des corps francs, on se revêtait de ceintures rouges, on se couvrait de galons et de plumes ; mais, sauf à Lyon, personne ne se rendit aux armées.
1 Société ouvrière qui s'est constituée dans toute l'Europe pour détruire la religion, le capital et l'organisation actuelle du travail, de l'industrie, de la propriété et de la famille»
Marseille fut le principal foyer de la démagogie : c'est pourquoi nous raconterons son histoire avec quelques détails. Le 4 septembre, la République fut proclamée à Marseille. Aussitôt, sous l'influence de divers affiliés de l'Internationale, on délivra les prisonniers politiques et on forma un Comité de salut public, qui supprima le Conseil général, installa une Commission départementale et donna pour chefs au département les citoyens Delpech et Naquet. Le préfet fut chassé et la préfecture pillée. On supprima la police et on tua le chef des sergents de ville ; le général d'Aurelle de Paladines, commandant la division militaire, fut remplacé par M. Brissy, intendant militaire. Le Conseil départemental, devenu tout-puissant, se créa une garde appelée la garde civique, composée de gens de l'Internationale. Elle commit toutes sortes de violences : vols, visites domiciliaires, arrestations arbitraires, exactions, etc. Le 7 septembre, arriva enfin à Marseille, avec le titre d'administrateur supérieur du département des Bouches-du-Rhône, M. Alphonse Esquiros, qui était du parti ultra-radical et affilié à l'Internationale. Il nomma préfet M. Delpech, partagea les emplois entre les frères et amis, et créa de nouvelles places pour ceux qui n'avaient pas pu en trouver dans la première distribution. Les nouveaux fonctionnaires vivaient plantureusement et passaient leur temps à fumer à la préfecture.
La garde nationale avait été' organisée et armée. A part quelques bataillons qui tenaient pour l'ordre, les autres obéissaient à l'Internationale. Le 26 septembre, M. Alphonse Esquiros pas,sa la milice citoyenne en revue et lui dit très sérieusement : « Si l'ennemi, du haut de cette colline, pouvait assister au spectacle splendide que nous avons sous les yeux, il pâlirait de terreur, et, abandonnant ses projets insensés, il évacuerait le sol de la France! » Ce même jour, le Comité de la Ligue du Midi publiait un manifeste qui révélait son existence. Fondé par l'Internationale, il avait pour but de créer une république particulière, composée de 15 départements du bassin du Rhône et de l'Algérie, et n'hésitait pas, en pleine guerre étrangère, devant l'ennemi victorieux, à jeter dans les masses populaires l'idée criminelle de se séparer du pouvoir central et de porter atteinte à l'unité nationale * . Mais l'Internationale n'a pas de patrie ; et ce qui la préoccupe, c'est de fonder sa domination, même aux dépens de la France.
Le comité de la Ligue, le conseil départemental et le club de l'Alhambra fo radient trois centres qui dominaient Marseille. Ils violèrent toutes les libertés : la liberté des cultes, en fermant les églises ; la liberté individuelle, en arrêtant arbitrairement un
1 Les Allemands ont publié une carte de la France divisée en plusieurs ligues et républiques.
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grand nombre de personnes, des prêtres surtout ; la liberté de la défense ; la liberté d'association, en fermant les cercles et toutes les réunions autres que les leurs ; la liberté de la presse, en supprimant les journaux qui leur étaient opposés. Les jésuites furent chassés ; et quand on changea les noms des rues, comme c'est l'usage à chaque révolution, parmi les noms qu'on fit disparaître, parce qu'il aurait été « scandaleux de les conserver », on trouve celui de Belzunce, l'illustre évêque cle Marseille, si connu par son dévouement pendant la peste de
M. Gambetta, ministre de l'Intérieur, était décidé à réprimer ces excès : il cassa, par un décret du 16 octobre, plusieurs arrêtés de M. Esquiros, qui donna sa démission; mais l'Internationale l'obligea à conserver le pouvoir. La lutte éclata alors entre la Délégation et le ministre de l'Intérieur, d'un côté, et l'Internationale et M. Esquiros, de l'autre ; à son tour, le conseil départemental cassa les décrets de M. Gambetta.
La nouvelle de la capitulation de Metz vint fournir un prétexte aux factieux pour résister à la Délégation et établir la Commune, qui fut proclamée le 1er novembre. Tous les conseils existants furent supprimés ; le conseil municipal, qui ne voulut pas se dissoudre, fut brisé par la force. M. Esquiros devint le chef de la Commune, et le prétendu gêné-
rai Cluseret, commandant de la garde nationale.
Le lendemain arrivait à Marseille M. Gent, républicain de vieille date et ancien déporté politique, nommé préfet des Bouches-du-Rhône par M. Gambetta. Il se rendit à la préfecture, où les communeux s'étaient réunis autour de leur chef, le citoyen Esquiros. Sommé de reconnaître la Commune, M. Gent refusa, et fut aussitôt blessé d'un coup de pistolet. À cette nouvelle, une vive émotion éclata dans la ville, et la garde civique tira sur des foules inoffensives, dans lesquelles elle tua vingt et une personnes. M. Esquiros essaya de justifier ces assassinats.
Mais la garde nationale honnête résolut de punir ce guet-apens et d'en finir avec la tourbe qui opprimait Marseille. Le 3, elle se réunit, alla délivrer son colonel, qui était prisonnier, obtint des cartouches et des canons de l'autorité militaire, et occupa résolument l'Hôtel-de-Ville et divers postes importants. Le 4 novembre, la garde civique, intimidée par l'énergie des honnêtes gens, évacua la préfecture, dont elle était maîtresse depuis deux mois, et se dispersa. Gluseret cessa d'êfre le chef de la garde nationale, Esquiros quitta Marseille, la Commune fut dissoute, l'ancien conseil municipal rétabli, et le préfet, M. Gent, fut installé dans ses fonctions. Les honnêtes gens avaient, par leur énergie, rétabli l'ordre, brisé la domination de Un-
ternationale et donné un bel exemple, que Paris eût dû suivre six mois plus tard.
En même temps que se formait à Marseille la Ligue du Midi, on établissait à Toulouse la Ligue du Sud-Ouest, composée de onze départements situés entre la Méditerranée et l'Océan. La capitale de la Ligue était Toulouse, qui, avec Carcassonne, Narbonne et Perpignan, furent les principaux foyers révolutionnaires de cette région. Les meneurs étaient MM. Duportal, préfet de Toulouse, Marcou, maire de Carcassonne, et Dijon, chef de la Commune à Narbonne ; leur but était de faire revivre le jacobinisme et de le compléter avec quelquesunes des doctrines de l'Internationale et du socialisme. La république fut proclamée, le 4 septembre, au Capitole ; tous les corps électifs furent supprimés et les clubs devinrent les maîtres de la ville. Une garde nationale, composée seulement de prétendus républicains, servit au parti à établir sa domination. Le matérialisme le plus grossier étant la doctrine de ces sectaires, il ne faut pas s'étonner si leur patriotisme est nul et si le sentiment du devoir et de la défense de la patrie leur fait défaut. Ils parlaient bien de se battre, puisque la France était en guerre, ils proclamaient bien la guerre à outrance, ils engageaient à grands cris les citoyens à s'armer de faux pour se jeter sur l'ennemi ; mais aucun d'eux ne bougeait, aucun d'eux n'avait le
courage de prendre un fusil et surtout de former, comme les Polonais autrefois, de vigoureux bataillons de faucheurs.
Le préfet de Toulouse, le citoyen Duportal, commit de nombreux actes arbitraires, destitua les généraux et les remplaça par des journalistes, laissa piller l'arsenal, et fut enfin destitué par M. Gambetta ; mais il résista et se maintint à la préfecture, appuyé sur les clubs et la garde nationale. Pendant son administration, les fournitures de l'armée furent faites à la suite de marchés véreux et à des prix scandaleux ; elles étaient de mauvaise qualité, mal confectionnées, et ne servirent qu'à enrichir d'effrontés spéculateurs. M. Duportal était encore préfet au 18 mars 1871, et le 25, il proclamait la Commune à Toulouse. Enfin, ce dictateur subalterne fut renversé le 28 mars par M. de Kératry ! et par M. de Carbonel, colonel de la garde nationale. Il est un des trop nombreux exemples de ces petits dictateurs de province qui, dans beaucoup de départements, ont sacrifié à leur vulgaire ambition les intérêts généraux de la France.
Non seulement Toulouse, mais tout le Midi révolutionnaire ne prenait aucune part à la guerre ; il se contentait de faire des proclamations et des
1 Nommé préfet de Toulouse par M. Thiers.
déclarations enthousiastes. Les hommes de vingtcinq à trente-cinq ans, et plus tard ceux de vingt à quarante, appelés à l'armée, restèrent chez eux; les maires cachaient les réfractaires, et les préfets dictateurs ne faisaient nulle part exécuter la loi. Le Midi offrait le même tableau que Paris : les Rouges ne voulaient pas se battre ; les honnêtes gens seuls, à quelque classe qu'ils appartinssent, faisaient leur devoir.
A Lyon, des émeutiers de bas aloi, appartenant aux sociétés secrètes, jacobines et socialistes, et à l'Internationale, firent un coup de main, le 4 septembre, et s'emparèrent du pouvoir. Ils proclamèrent la République, installèrent un Comité de salut public à l'Hôtel-de-Ville, arborèrent le drapeau rouge et établirent la Commune, c'est-à-dire un pouvoir local et indépendant, se gouvernant à son gré. La bande de gens inconnus qui était devenue maîtresse de Lyon par surprise, manifesta aussitôt par ses actes comment elle comprenait la République et la Commune : elle supprima la police, afin de n'être pas gênée par elle ; elle pilla les forts et força les caisses de l'État, et celles de plusieurs maisons religieuses ; elle gaspilla audacieusement les finances de la ville ; elle persécuta et insulta les prêtres et les religieux, dévasta leurs maisons et détruisit la bibliothèque des Jésuites ; elle incorpora le clergé dans l'armée et supprima
tout enseignement religieux ; elle organisa des chantiers nationaux, où 12,000 individus recevaient 3 francs par jour pour être toujours prêts à soutenir la Commune et à s'opposer au rétablissement de Tordre ; elle rétablit la garde nationale ; enfin elle déclara un jour que, la machine administrative et gouvernementale de la France étant devenue impuissante, elle était abolie. Le Comité de salut public s'efforça d'établir la Ligue du Midi, que devait gouverner une Convention révolutionnaire, composée des représentants des Comités fédérés des Communes1. Dès le 11 septembre, M. Gambetta déclarait au Conseil du Gouvernement de la Défense nationale qu'il fallait avoir de l'énergie pour empêcher le démembrement de la France -.
Le Gouvernement de Paris avait nommé préfet de Lyon M. Challemel-Lacour, qui arriva le 6 septembre, et ne put dompter la Commune rebelle. La population honnête, qui, comme toujours, avait laissé faire le coup demain destiné à la mettre sous le joug, sortit enfin de son inertie. Lassée des excès et des menaces de la Commune, elle exigea des élections municipales. Le 16 septembre, un Conseil mu-
1 C'est M. Ferrouillat qui a fait avorter à Lyon cette proposition criminelle et insensée. (Discours de M. le comte Rampon, dans Y Officiel du 2 février 1873.)
2 liapport de M. Chaper. — Petermann publiait dans son journal géographique de Gotha la carte de la France démembrée en ligues diverses.
nicipal fut élu ; mais la plupart des membres du Comité de salut public furent nommés, de sorte que le nom seul du pouvoir révolutionnaire fut changé.
Le 28 septembre, une bande d'émeutiers s'empara de la préfecture, voulant achever de se séparer de Tours et établir l'indépendance complète de la Commune de Lyon par la destruction de toutes les autorités qui représentaient le pouvoir central.
Ils nommèrent Cluseret, ancien officier chassé de l'armée, général en chef des armées révolutionnaires et fédératives du midi delà France. Aussitôt, le prétendu général Cluseret prononça la destitution en masse de tous les officiers de l'armée et l'arrestation du général Mazure, qui commandait à Lyon. Enfin, 40,000 gardes nationaux se levèrent pour faire cesser cette scandaleuse dictature ; ils chassèrent les émeutiers et Cluseret de l'Hôtel-de- Ville, et délivrèrent le préfet, qui était prisonnier. L'ordre avait remporté la victoire, mais M. Challemel-Lacour ne sut ou ne put pas en profiter. Cluseret se rendit à Marseille, espérant y trouver un emploi, et la démagogie resta toute-puissante dans sa citadelle de la Croix-Rousse.
Malgré l'anarchie, Lyon avait déployé beaucoup de patriotisme, et toute la jeunesse s'était enrôlée avec ardeur. On avait d'abord levé les bataillons de mobiles qui firent partie de la division Cremer ou
de la garnison de-Belfort, et qui se battirent bravement. On mit ensuite sur pied huit légions de mobilisés de 3000 hommes chacune, qui, la première exceptée, ne valaient rien l ; elles étaient cependant pourvues d'une bonne artillerie. L'armement et l'équipement des mobiles et des mobilisés, ainsi que la mise de Lyon en état de défense, donnèrent lieu à des gaspillages inouïs. De mauvais fusils sans valeur furent achetés, à Turin, 30 francs pièce par un menuisier et réparés par un fabricant de tulle ; 45,000 cartouches fabriquées en trois mois furent payées 680,000 francs 2 ; on acheta 875 chevaux en Suisse, parmi lesquels 133 étaient réformés à leur arrivée à Lyon, l'un parce qu'il était aveugle, l'autre parce qu'il avait le bassin fracturé, le troisième parce qu'il était immobile 3. Des aventuriers se firent donner des grades dont ils étaient indignes ; ainsi, Lutz, chargé de former un corps d'éclaireurs républicains, est, au bout de quelques jours, condamné à deux ans de prison pour escroquerie ; Malicki ou Geleski, organisateur et commandant des Vengeurs, se sauve devant l'ennemi, mais se sauve en emportant la caisse du corps, qui contenait 45,000 francs;
1 Les trois premières légions furent seules envoyées à l'ennemi.
2 Le fabricant réclamait encore 350,000 fr. en février 1873. — Voit Y Officiel du 2 février 1873, p. 764.
3 Rapport de M. de Ségur.
le Conseil de guerre le condamna à vingt ans de travaux forcés. La bêtise, l'incapacité, la malhonnêteté paralysèrent le patriotisme des Lyonnais.
La bataille de Nuits, où les mobiles de Lyon se battirent avec vigueur, mais éprouvèrent des pertes sérieuses, fut une occasion de désordre à Lyon. Sous prétexte de « venger leurs enfants », les Rouges de la Croix-Rousse voulurent descendre à Lyon et « aller changer de chemises chez les riches ». Le commandant d'un bataillon de la Croix-Rousse, s'étant opposé à ces projets de pillage, fut assassiné. Mais ces bandes de voleurs et d'assassins, s'étant ruées sur Lyon, y furent dispersées par la garde nationale des quartiers bourgeois, qui avait pris les armes. Pour faire cesser l'anarchie et la guerre civile à Lyon, M. Gambetta nomma préfet M. Valentin, homme énergique, qui donna une meilleure organisation à la garde nationale, ferma les clubs et interdit les manifestations ; mais il ne put faire disparaître le drapeau rouge de l'Hôtel-de-YiHe.
L'ordre était rétabli, au moins en apparence, dans le Midi, grâce aux efforts de la Délégation ; et cette tranquillité dura jusqu'au 18 mars, époque à laquelle les communards se révoltèrent de nouveau et essayèrent de venir en aide à leurs frères de Paris.
Toute la France heureusement n'était pas tom-
bée dans cette décomposition où l'Internationale et le communisme avaient jeté le Midi rouge. La plus grande partie du pays était encore prête à faire son devoir, et c'est elle qui fournit à la Délégation les hommes et les ressources dont elle avait besoin pour continuer la guerre.
Lorsque la Délégation arriva à Tours, le 16 septembre, composée de MM. Crémieux et Glais- Bizoin, et de l'amiral Fouriclion, son inaction frappa tout le monde ; mais cette inaction n'était qu'apparente. Le général Lefort s'occupait sérieusement de l'organisation de l'armée de la Loire. Le 10 octobre, M. Gambetta arriva de Paris en ballon. Ce voyage aérien et ses péripéties émurent la population de Tours, qui vint en foule à la préfecture pour voir le nouveau membre du gouvernement. Il reçut brusquement les curieux et leur déclara qu'il n'avait pas de temps à perdre, et qu'il avait autre souci que de leur parler. On fut satisfait de cette réponse, qui exprimait la volonté de travailler
et de n'être pas dérangé ; on en conclut que M. Gambetta allait enfin agir et qu'il ne ressemblait pas à ses collègues.
Cependant la Délégation avait beaucoup travaillé, mais sans bruit : le général Lefort avait, en vingt et un jours, rassemblé 100,000 hommes répartis en deux corps, le 15e et le 16e ; l'armée de la Loire était créée et en état de commencer les hostilités et d'attaquer l'ennemi, le 5 octobre, à Toury. M. Glais- Bizoin, avec beaucoup de sens et de patriotisme, avait accepté les services de MM. de Gharette et Cathelineau.
M. Gambetta, secondé parM. deFreycinetSn'eut qu'à continuer l'œuvre commencée. Il l'activa ; il donna, dit le général Trochu2, une direction énergique à tous les services publics, qui contribua au développement rapide de l'organisation improvisée des armées ; il réveilla le patriotisme, raviva l'espérance, et fit croire à l'utilité et au succès de la défense. Il eut pendant quelque temps, et à cause de cela, une immense popularité, qu'il conserva
1 Habile ingénieur, homme actif et intelligent, qui rendit de grands services comme organisateur, mais qui ne fut pas aussi heureux quaud il voulut diriger les armées du fond de son cabinet. — M. de Serres, ancien élève de l'Ecole des Ponts-et-Chaussées, inspecteur général des chemins de fer autrichiens, devenu l'un des principaux attachés du ministre de la Guerre, était aussi un homme très-intelligent, qui a rendu des services réels pour les transports en chemins de fer.
2 Déposition devant la commission d'enquête.
tant que son action fut plus militaire que politique. On lui tenait compte aussi de ses efforts pour réprimer l'insurrection communiste du Midi et les tentatives de sécession devant l'ennemi. « Jusqu'à la fin de novembre, M. Gambetta a tout obtenu de la France, dit M. de Kératry1, parce qu'il était l'incarnation du patriotisme français ranimé par son souffle vraiment national, et parce que, jusqu'à Coulmiers, il avait maintenu la défense nationale au-dessus des intérêts de parti. »
Peu à peu, les fautes commises par M. Gambetta le dépopularisèrent, et dès la fin de décembre, la Délégation, qui se personnifiait en lui, était l'objet d'un mécontentement général et d'une réaction énergique. La lutte s'engagea surtout à propos des élections et de la paix. Le pays voulait élire une assemblée ; les hommes de Septembre, dans un intérêt de parti, s'y opposaient ; le pays ne voulait pas de cette guerre à outrance, jusqu'à extinction, que prêchait M. Gambetta ; il était las de l'anarchie et effrayé des menaces de la démagogie. Pour faire la paix, rétablir l'ordre et sauver la France d'une ruine imminente, il fallait élire une assemblée. Comme M. Gambetta était opposé aux élections2,
1 Déposition devant la commission d'enquête.
2 MM. Crémieux et Glais-Bizoin voulaient qu'on fît les élections ; M. Gambetta avait été envoyé de Paris avec deux voix pour s'y opposer.
on mit en avant l'idée de faire nommer l'assemblée par les conseils généraux. M. Gambetta les cassa, ainsi que les conseils d'arrondissements, et les remplaça par des commissions départementales nommées par lui et composées de ses partisans. Les conseils municipaux ayant été dissous antérieurement, la France se trouvait, à ce moment, gouvernée et administrée, à tous les degrés, par les agents] d'un gouvernement de fait, issu d'un coup de main, dont le but était d'imposer la république à la nation.
Au milieu des protestations qui s'élevèrent de toutes parts contre le dictateur, on remarque celle de M. Lanfrey : « Il est inouï, dit-il, il est sans exemple dans notre siècle qu'un peuple placé dans les circonstances critiques où nous nous trouvons n'ait pas été appelé au contrôle et au partage du pouvoir en la personne de ses représentants. »
Le beau rôle de la Délégation, de M. Gambetta surtout, est dans la partie militaire de son œuvre, dans le réveil du patriotisme affaissé, dans la levée des armées, dans la fabrication du matériel et dans le rétablissement de la discipline. Il convient d'examiner avec soin et justice cette question importante l .
1 En se tenant en garde contre les opinions passionnées et trop souvent injustes des auteurs des rapports de la commission d'enquête sur le 4 septembre.
« La Délégation, dit le général Borel * , a été souvent pour nous sévère et même injuste ; mais ce n'est pas une raison pour que nous ne lui rendions pas justice : je doute qu'aucune administration ait pu faire plus que ce qu'elle a fait. Tout ce qui était matériellement possible de faire, elle l'a fait... 11 y a eu un homme (M. de Freycinet) qui, sous le titre modeste de délégué à la guerre, a rendu d'immenses services, dont on ne lui est pas reconnaissant, parce qu'il n'a pas réussi. Depuis, cet homme s'est effacé ; c'est à lui que nous devons l'improvisation ae nos armées, auxquelles manquaient la force morale, la discipline, l'instruction militaire, la confiance en soi et l'organisation que la tradition seule peut leur donner. »
Il est curieux et utile de compléter le témoignage du général Borel par celui de divers auteurs allemands :
« Bien que nous rendions justice à la surprenante activité, aux efforts si féconds en résultats du gouvernement de Septembre, les armées de la République ne valaient pas celles de l'Empire2. »
« Nous sommes loin, d'ailleurs, de nous refuser à reconnaître l'énergie qui mettait sur pied des masses armées toujours nouvelles. La France a accom-
1 Déposition devant la commission d'enquête, p. 489. * Wàrtensleben.
pli, sous ce rapport, ce que nul autre pays n'eût été en état de faire. Mais l'erreur du principe même (faire la guerre avec des masses armées) n'en ressortait que plus vivement1. »
« Le patriotisme français, nous l'avouons en toute impartialité, a fait, après Sedan, bien plus que nous ne l'avions cru d'abord ; il a armé des masses bien plus nombreuses que nous ne le supposions, et fait durer la guerre bien au delà du terme que nous lui avions assigné alors. Officiers et soldats, nous pensions, le 1er septembre, qu'au bout d'un mois tout serait terminé ; il en a fallu quatre2. »
Mais le témoignage le plus curieux à recueillir est celui du capitaine Von der Goltz :
« Le rôle que M. Gambetta a joué a été assez grand pour lier à jamais son nom à l'histoire. Quoiqu'il n'ait pas atteint son but, quoique son rêve de devenir le libérateur de son pays ne se soit point réalisé, ses efforts pour le salut de la France n'en méritent pas moins notre admiration. Il a réussi, par l'énergie de sa volonté, à enflammer un pays sans armes, déjà fatigué de la résistance, et à l'entraîner dans une lutte qui, durant plusieurs mois, a tenu occupées les armées allemandes, et qui nous a appris à connaître des forces dont nous
1 BLUME.
2 WlGKÈDE.
ignorerions aujourd'hui encore la valeur sans cette expérience.
» M. Gambetta a montré au monde que le problème de faire sortir des armées de terre pouvait être résolu, même de nos jours, où le cours rapide des combats et l'emploi en grand de tout ce dont a besoin une armée rendent pourtant de telles improvisations plus difficiles qu'autrefois. Il lui a suffi de quelques semaines pour former, avec les éléments désordonnés et confus qu'il rencontra, une armée bien équipée, qui se composait de centaines de mille hommes 1 . »
Plus loin2, l'auteur ajoute: « Il faut dire aussi que ce qu'a fait M. Gambetta dans l'exécution du rôle qu'il a joué est énorme. Cela a dépassé les prévisions les plus hardies. Pour chacun des jours des quatre mois pendant lesquels il a occupé le ministère de la Guerre, il a levé 5000 hommes ; il les a armés, organisés et envoyés contre l'ennemi. Dans moins de six semaines, il a créé, sur le seul théâtre de la Loire moyenne, une armée de 180,000 hommes, pourvue de tout le nécessaire, avec une bonne et nombreuse artillerie, et une cavalerie presque plus forte qu'il ne fallait. »
Ce n'est pas tout. Bientôt, l'officier allemand reprend et dit :
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« En outre, cet homme, qui n'avait étudié que le droit et la politique, émit des idées nouvelles sur l'organisation de l'armée, sur la guerre et sur la manière de la faire. Il voulut soutenir une lutte nationale, non plus avec l'élément militaire, mais avec l'élément civil. La nation tout entière devait être son armée.... Il faut convenir que, même clans la direction des opérations, il voyait les grandes lignes de la vérité avec une pénétration remarquable. Il reconnut le point vulnérable de ses adversaires, c'est-à-dire leur faiblesse numérique, les difficultés qu'ils auraient à réparer leurs pertes et à continuer pendant longtemps la guerre dans un pays ennemi beaucoup plus riche que le leur en ressources. »
Cet aveu de l'ennemi donne du poids à l'opinion de ceux qui, comme le général Chanzy, voulaient que l'on continuât la guerre, parce que l'ennemi s'épuisait par ses victoires plus que nous par nos défaites, et allait être bientôt arrivé à l'impuissance de renouveler ses effectifs. Mais le pays vaincu, écrasé, ravagé, voulait absolument la paix et repoussait l'opinion de M. Gambetta et du général Chanzy.
Le principal mérite que le capitaine Von der Goltz reconnaît à M. Gambetta, « c'est d'avoir rendu à la France le sentiment de sa force immédiatement après une chute aussi profonde que
celle de Sedan; » il ajoute même que M. Gambetta a été un grand ministre de la Guerre.
Ne mérite pas qui veut de pareils éloges de l'ennemi qui vous a vaincu. Répondant à ceux qui ont appelé M. Gambetta le Garnot de la défaite, le capitaine Von der Goltz dit avec beaucoup de raison : « Ses armées auraient vaincu incontestablement, si elles avaient trouvé leur Bonaparte et si elles avaient eu à combattre les généraux de la coalition. »
M. Gambetta commença à se tromper, M. de Freycinet peut-être plus que lui1, quand, en présence de l'inertie et du peu de valeur de quelquesuns de nos généraux, ils essayèrent de diriger les armées, et se mirent à faire des plans et de la stratégie, et à envoyer des commissaires civils aux armées2. Car, toute la question est là : les généraux ne faisant rien, par lenteur ou incapacité, et M. Gambetta ne faisant rien non plus, l'ennemi eût gagné la partie, même sans combattre. Vinrent ensuite les fautes politiques, dont il sera question plus loin.
Mais il faut sortir des généralités et raconter
1 C'était surtout M. de Freycinet qui faisait les plans et les imposait aux généraux d'une façon absolue ; M. Gambetta entendait raison volontiers. {Déposition du général Chanzy, p. 216-217.)
8 M. Lissagaray, transformé en chef d'escadron, fut envoyé auprès du général Chanzy, qui refusa de l'admettre dans son étatmajor. — M. de Serres fut envoyé auprès du général Bourbaki, auquel il fut souvent utile pour les transports en chemin de fer.
avec quelques détails les créations militaires qui furent faites à cette époque. Il est utile en effet de montrer la grandeur de l'effort et la vigueur de la résistance de la France, dans un moment de surprise et de manque absolu d'armée, d'armes et de munitions *.
Il fallait d'abord organiser tous les services du ministère de la Guerre à Tours 2. On créa ensuite : le bureau topographique placé sous la direction de M. de Serres, et un atelier pour la fabrication des cartes nécessaires aux armées, les cuivres de la carte de l'Etat-major étant à Paris. — On transforma tous les services de l'administration militaire en adjoignant aux intendants en chef des employés supérieurs de nos grandes compagnies de chemins de fer ; on obtint ainsi une administration active, dévouée, probe, à la tête de laquelle se trouvaient M. Férot, ancien chef du mouvement général des chemins de fer de l'ouest, M. Lejeune, M. de Panafieu (transports), l'intendant Lahaussois (habillement, campement), et les intendants généraux, MM. Bouché (armée de la Loire), Friand (armée de l'Est) et Richard (armée du Nord). — On créa la télégraphie militaire, — le génie civil des armées,
1 Aux renseignements donnés par M. de Freycinet, dans son livre, fort bien fait, la Guerre en province, j'ajoute de nombreux détails inédits, mais d'une exactitude absolue.
2 Nous avons indiqué, p. 9, quelques détails que nous reproduisons ici pour que le tableau soit complet.
à la tête duquel fut placé M. D'upuy, ingénieur des ponts et chaussées, à qui l'on doit les fortifications d'Orléans, qu'on ne sut pas utiliser. — Le docteur Robin eut la charge d'improviser tout le service médical des corps, des ambulances et des hôpitaux. — Un bureau des reconnaissances, dirigé par M. Guvinot, fut institué et chargé, à l'aide de ses agents secrets ou autres, de procurer au gouvernement et aux généraux des renseignements sur les forces et l'emplacement des troupes allemandes.
Le recrutement, dirigé par l'habile et actif chef de ce service, M. Sœhnée, permit d'amener en cent vingt jours plus de 600,000 hommes devant l'ennemi. Le général de Loverdo, chargé de l'organisation de l'infanterie et de la cavalerie, mit en ligne 552,000 fantassins ' et 32,400 cavaliers.
Le colonel Thoumas fut placé à la tête du service de l'artillerie. Secondé par le colonel de RefFye, à Nantes, par le général Demolon, à Rennes, il mit en ligne 46,000 artilleurs et 1400 pièces de canon, soit 2 batteries par jour 2, pendant que le général de Loverdo envoyait au feu 5000 hommes par jour, soit 2 régiments, et cela pendant cent vingt jours, sans relâche.
1 230,000 hommes de troupes de ligne, 111,000 mobiles,
180,000 mobilisés, 30,000 francs-tireurs.
2 Lai batterie est de 6 pièces.
lt>6 HISTOIRE DE LA GUERRE DE 1870-1871
Avec les 80,000 hommes levés et organisés avant l'arrivée de M. Gambetta, c'est un total de 700,000 soldats improvisés qu'on opposa à l'ennemi. Ils furent répartis en 12 corps d'armée et dans les corps séparés de Garibaldi, du Havre, de Carentan et de Nevers.
La composition des nouveaux corps d'armée fut d'abord assez bonne : les premiers 1 furent formés avec des troupes de ligne et des mobiles ; l'artillerie était aussi de la ligne. Plus tard, le 21e corps ne compta plus que des mobiles mal encadrés ; les chasseurs à pied étaient remplacés par des fusiliers marins ; l'artillerie était formée de batteries départementales. Plus tard encore, il n'y a plus ou presque plus de mobiles ; les régiments se composent de mobilisés, c'est-à-dire de gardes nationaux, de gens mariés, sans aucune instruction militaire, chefs et soldats, hors d'état de faire la guerre sérieusement. Si l'on devait continuer la lutte avec les premiers corps, la composition des derniers semblait indiquer que la paix était devenue une nécessité.
Tout manquait; tout était à fabriquer : canons, armes, munitions, amorces, harnais, habillements, chaussures, etc. Avec l'habitude détestable de tout concentrer, de tout faire à Paris, la province ne pouvait rien produire, faute d'outillage. On manquait
1 Les 15e et 16e corps. Ces deux corps ont été créés par les généraux Lefort, Martin des Pallières et Pourcet.
de capsules et de gens sachant les fabriquer ; on manquait de papier à cartouches ; on manquait d'aiguilles de chassepot. On parvint, après mille difficultés vaincues et beaucoup de temps perdu, à fabriquer le fulminate de mercure et les capsules à Bourges, à Bayonne, à Viviez, etc., — le papier à cartouches, à Angoulême, chez M. Laroche-Joubert, — les aiguilles de chassepot, au Tréport, chez un fabricant de pièces d'horlogerie. Givet est le seul centre de fabrication de colle-forte en France ; il était bloqué par les Allemands, et on manquait de colle-forte pour faire les selles, etc. En attendant que la province put produire tout ce dont les armées avaient absolument besoin, le ministère de la Guerre fit des achats à l'étranger ; mais les jours s'écoulaient, et souvent le gros temps, empêchant les bâtiments d'entrer dans nos ports, ajoutait encore quelques nouveaux jours de retard.
Tant que dura cette fièvre dévorante, causée par le désir d'arracher la France au vainqueur, en armant la nation tout entière, les achats d'armes et les commandes en France et à l'étranger furent faites par la Direction de l'Artillerie, le ministère de l'Intérieur, le ministère des Travaux publics, la Commission d'armement qui relevait de ce dernier ministère, la Commission d'étude des moyens de défense, les administrations départementales, les municipalités de quelques grandes villes, les corn-
missions régionales, les comités de défense, les commandants de corps francs, etc. Ce fut un tort : ces acheteurs nombreux, se faisant concurrence entre eux sur tous les marchés du monde, élevaient les prix et favorisaient ainsi les spéculations des fournisseurs. Il en résulta quelques abus regrettables, dont la Délégation fut toutefois innocente ; mais le but fut atteint, et on put donner des armes, des canons et des munitions à nos 700,000 soldats. Plus tard la commission des marchés a eu le tort de ne vouloir signaler que les abus, sans rendre f justice à ce qui avait été fait de bon et d'utile, subordonnant tout à sa passion politique et à son hostilité contre la Délégation. Il faut juger les faits sans parti pris et dire ce que celle-ci a fait : pour tout esprit impartial, c'est une belle page à ajouter à notre histoire.
La Direction de l'artillerie à Tours mit en ligne, du 13 septembre 1870 au 31 janvier 1871, 238 batteries, dont 207 de campagne et 31 de montagnes1, ayant ensemble 1404 bouches à feu, — 31 re'serves divisionnaires d'infanterie, — 10 parcs de corps d'armée, — 46,000 hommes et 42,000 chevaux.
Au 31 janvier, nos armées avaient encore 231 batteries, soit 1348 bouches à feu, 35,000 hommes
1 Sur ces batteries, 162 furent fournies par les dépôts des régiments d'artillerie; 21 furent servies par l'artillerie de marine et attelées par le train d'artillerie.
et 30,000 chevaux. Du 31 janvier à la conclusion de la paix, la Direction d'artillerie mit encore en ligne 25 batteries de campagne et 3 réserves divisionnaires.
Cette création prodigieuse et rapide, due surtout au colonel Thoumas *, fut accomplie, à l'aide d'un travail énorme et incessant, dans les arsenaux de la Guerre2 et de la Marine3, et par le concours puissant de l'industrie privée 4, pour la production des canons, affûts, voitures, forges de campagne, chariots de parc, etc. — La plus grande partie des projectiles fut fabriquée dans les forges de l'Ouest et du Midi s. — Les canons de Tf se chargeant par la culasse furent faits, avec leurs projectiles, à Nantes6, sous la direction du lieutenantcolonel de Reffye, qui, à force d'énergie, mettait
1 La Délégation le nomma général de brigade , mais la Commission des grades le remit colonel, et il n'est passé général qu'en 1874. Il est aujourd'hui général de division. Les Comités d'artillerie et du génie s'opposèrent en toutes circonstances à laisser percer les hommes qui s'étaient distingués pendant la guerre après les débâcles de Sedan et de Metz. Les armées impériales prisonnières, il ne devait pas être donné de récompenses ni d'avancement aux autres.
2 A Douai, Rennes et Toulouse.
3 A Brest, Lorient, Cherbourg, Rochefort et Toulon.
4 Usines du Creuzot, des chantiers de la Seyne, de Bédarrieux (Compagnie du Midi), des chantiers de l'Océan (à Bordeaux), de la Compagnie des Charentes (à Saintes). Ces ateliers travaillaient sous les ordres des directions d'artillerie de Lyon, de. Toulon, de Toulouse, de la Rochelle et de Rennes.
5 Les forges de l'Est, les plus importantes, étaient alors au pouvoir de l'ennemi.
6 Dans les usines de M. Vorus.
ii. 10
sur pied 1 batterie et demie par semaine. — Les canons à balles ou mitrailleuses se faisaient à Indret, dans les usines de la Marine ; leur matériel roulant, dans l'arsenal de Lorient. Les deux centres de Nantes et cl'Indret produisirent 20 batteries de canons à balles et 11 batteries de canons de 7. La Commission d'armement en fit aussi construire par l'industrie privée1. Si la guerre avait continué, on allait avoir 200 batteries de 72.
Le harnachement manquait aussi : au début, la Délégation ne pouvait atteler que 2500 chevaux. A force de travail et de difficultés vaincues 3, elle arriva à mettre en ligne, jusqu'au 31 janvier, un personnel d'artillerie comportant 41,758 chevaux. Du 1er février au 1er mars, 5000 chevaux furent encore ajoutés aux effectifs existants.
Les premiers achats de fusils à l'étranger furent faits par le général Palikao dès le mois d'août 1870 4; la Défense nationale continua les achats. La Délé-
1 Au Creuzot, à Fourchambault, au Havre, à Anzin, à Rivede-Gier (chez MM. Petin et Gaudet, qui firent du 7 en acier).
2 Les départements n'ont pas fourni plus de 10 batteries, généralement de 7.
3 La colle-forte, qu'on fabriquait à Givet, les toiles de sellerie, qui se font à Amiens, la bouderie, qui est produite par les Ardennes, manquaient, et les centres de fabrication étaient envahis par l'ennemi. On acheta des harnais, de la colle et de la toile, en Angleterre et aux Etats-Unis, et Ton fabriqua tout ce que l'on put en France.
4 Ainsi, le même gouvernement qui affirmait qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre, n'avait pas assez de fusils, et était obligé d'en acheter au dehors.
gation de Tours et la Commission d'armement consacrèrent 200 millions de francs à l'achat en Angleterre et aux Etats-Unis, ou à la fabrication des fusils. On se procura 1,500,000 armes de tout modèle : Chassepot », Remington-, Albini, Berdan, Winchester, Spencer, Sharps, Enfield-Snider, Springfield, fusils à tabatière, fusils à percussion, carabines Minié, — carabines Remington et Spencer pour l'artillerie, — revolvers de différents modèles pour la cavalerie. Ces fusils de modèles si nombreux 3 exigeaient des cartouches différentes ; cependant le service a été si bien fait, qu'il n'y a pas eu de méprise sur le champ de bataille dans la distribution des cartouches.
Les munitions manquaient aussi. A son arrivée à Tours, la Délégation n'avait à sa disposition que 5,500,000 cartouches pour chassepot4. Le papier découpé pour fabriquer ces cartouches, et les capsules servant d'amorce se faisaient seulement à Paris. Un sous-chef artificier, le seul homme de France, en dehors de la capitale, qui connût la fa-
1 122,000 chassepots ont été fabriqués dans les manufactures de l'Etat du 17 septembre 1870 au 22 février 1871. Au 23 février, l'infanterie avait 290,417 chassepots. — Saint-Etienne a aussi transformé d'anciens fusils à silex en fusils à percussion ou à tabatière.
2 Les Remington n'avaient pas de baïonnettes, la fabrique de baïonnettes étant en Prusse.
3 Les fusils qui furent en plus grand nombre dans l'infanterie étaient les Remington, les Enfield-Snider et les Springfield.
4 II y en avait 38 millions à Paris.
brication des capsules, fut chargé de créer ce service à Bourges. Mais l'approche de l'ennemi força de transporter la capsulerie à Toulouse ; puis on en créa de nouvelles à Bayonne, Bordeaux, Nantes, Viviez *, et on arriva à en produire 2 millions par jour. Nous avons dit que M. Laroche-Joubert, grand fabricant d'Angoulême, était arrivé à produire le papier pour cartouches de chassepot. On put dès lors fabriquer les cartouches dans 17 ateliers - ; et, en février, on en produisait un million par jour. En même temps on achetait à l'Angleterre les cartouches pour les fusils anglais ou américains 3.
La marine travailla activement aussi dans ses ateliers pour l'armée de terre. En même temps elle fournit à la défense nationale 28,000 marins, canonniers et fusiliers, 583 officiers de marine, 5000 artilleurs, 23,500 soldats d'infanterie de marine, 1032 canons de mer, 29,000 fusils, 16 millions de cartouches, 4 équipages de pont, des affûts, des roues et essieux de rechange, des harnais, des vêtements, etc.
1 Les ateliers pyrotechniques de Viviez"1 (Aveyron) furent établis par la Commission d'armement national, pour la fabrication du fulminate de mercure, des douilles métalliques pour cartouches Remington, des douilles pour gargousses, la fonte des balles, la compression de la poudre, et la fabrication des fusées percutantes.
2 Douai, Lille, Cherbourg, Rennes, Brest, Angers, le Ripault, Bourges, la Rochelle, Bayonne, Toulouse, Valence, Grenoble, Besançon.
3 Remington, Enfield-Snider, etc.
Trouver du jour au lendemain le personnel d'officiers nécessaires au commandement de 5 à 600, 00C hommes était l'œuvre la plus difficile de toutes. La Délégation accepta tous les combattants qui se présentèrent : Charette, Cathelineau, Bourbaki, les zouaves pontificaux, les vendéens, les officiers des armées impériales échappés de Metz et de Sedan, sans s'inquiéter de leurs opinions, mettant la France audessus de toute autre considération. C'est par cette conduite que la Délégation mérite qu'on ait dit d'elle qu'elle a sauvé l'honneur et assuré l'avenir *, appliquant cette doctrine de Napoléon Ier : « Les peuples se relèvent de tous les revers ; ils ne se relèvent pas du consentement donné à leur déshonneur. »
Pour avoir des officiers et des généraux, la Délégation prit diverses mesures extraordinaires, qui amenèrent plus d'une fois des choix regrettables, mais qui fournirent aussi des généraux tels que Billot, de Sonis, Loysel, Cremer, Bonnet, de Polignac ; des chefs de corps tels que le colonel Poullet, Lipowski, Charette et Cathelineau que nous venons de citer, Keller et Carayon-Latour ; elle transforma en généraux de glorieux marins tels que Jaurès, Jauréguiberry , Penhoat, Payen, Bruat, Gougeard, Pallu de la Barrière.
1 Assuré Tavenir, en montrant aux Prussiens ce que pouvait la France, même sans armée, sans armes et sans gouvernement.
La Délégation dut aussi organiser la défense locale dans les départements, pour couper les routes, arrêter les convois de l'ennemi et l'empêcher de se procurer des approvisionnements. Tâche difficile, car trop souvent l'inertie des populations ou la cupidité des paysans opposaient des obstacles sérieux à l'œuvre de la défense. Nous n'oublierons pas de citer ici l'excellente organisation défensive du Morvan et de la vallée du Cher.
En même temps on créait onze camps d'instruction à Saint-Omer, Cherbourg, la Rochelle, aux Alpines1, à Ne ver s, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier, Sathonay2, Conlie.
Le tableau suivant fera connaître ce que l'administration militaire a fait pour l'habillement et la nourriture des troupes. Elle a distribué du 15 octobre 1870 au 31 janvier 1871 :
S feus.
Couvertures 779.200
Capotes 677.400
Ceintures de flanelle 1 . 157.300
Pantalons . . 957.200
Tuniques, vareuses 714.500
Gilets de laine, tricots 608.000
Chemises 1.805.000
Paires de souliers 1.813.700
Caleçons 732.100
1 Ces quatre camps devaient être fortifiés de manière à pouvoir abriter de grandes armées.
3 Près de Lyon.
Peaux de moutons 385.000
Hâvre-sacs 697.000
Rations l.
Biscuit 17.000.000
Riz 40.000.000
Lard 11 . 000 . 000
Sel 35.000.000
Sucre et café 35.000.000
Eau-de-vie 12.000.000
Avoine 6.400.000
Rations de farines et de blé fournies pour le ravitaillement de Paris après l'armistice 30.000.000
On a accusé la Délégation d'avoir dépensé des milliards ; un moment on l'appela le gouvernement de la Dépense nationale. La vérité est qu'elle a dépensé 874 millions, dont 280,750,000 francs fournis par le budget normal de la Guerre en temps de paix, soit 593 millions de dépenses extraordinaires. L'argent dont elle avait besoin lui fut fourni par l'emprunt Morgan, contracté par elle à Londres et aux meilleures conditions qu'on pût obtenir alors, et par la Banque de France, qui donnait des billets à la Délégation en vertu d'une loi votée parle Corps législatif.
L'Assemblée nationale créa, après la guerre, une commission, qui fut spécialement chargée de
1 L'administration a eu en permanence 4800 wagons sur rails, chargés de vivres et formant des magasins mobiles avançant ou reculant avec les troupes.
vérifier les marchés contractés par le gouvernement impérial et par celui de la Défense nationale. Comme on n'était pas prêt pour faire la guerre, comme tout manquait, le ministère Palikao et le gouvernement du 4 Septembre furent obligés par la nécessité de contracter des marchés onéreux, pour fournir aux armées ce dont elles avaient indispensablement besoin. Trop souvent les traitants profitèrent de la situation avec une impudeur sans pareille, et l'on ne saurait flétrir trop sévèrement les marchés véreux et les scandales qui ont été signalés. Mais l'enquête devint bientôt une machine de guerre contre l'Empire et surtout contre le 4 Septembre; on voulut juger, d'après les règles appliquées aux procédés réguliers de l'administration en temps ordinaire, les expédients que la force des choses avait imposés à la Délégation ; on exagéra les irrégularités ; on fit montre d'une sévérité extrême et malveillante à l'endroit de la Commission d'armement et des services militaires de la Délégation, au risque de porter atteinte à l'honneur d'hommes les plus respectables ; et finalement, l'examen le plus minutieux fait par les inspecteurs généraux des Finances et par la Commission des marchés a constaté que les dépenses avaient été faites avec honnêteté, intelligence, et souvent avec économie pour le trésor. On lit, en effet, dans le rapport fait à l'Assemblée nationale
le 23 juillet 1873, sur les actes de la Commission d'armement :
Le devoir de votre commission était de recueillir tous les faits cités, d'instruire les accusations et d'apprécier la moralité de la gestion en pénétrant dans les plus intimes détails, souvent même en prolongeant son enquête au gré des accusateurs.
L'étude de la correspondance, des dépêches, des registres, des pièces de comptabilité, des documents déposés aux archives, nous a livré tous les secrets de la gestion incriminée.
La conclusion de ces laborieuses recherches a été de constater l'honorabilité des membres de la Commission d'armement et la constante honnêteté de leurs opérations.
La Commission d'armement a rendu de réels services ; son expérience des affaires commerciales, sa confiance dans les ressources de la grande industrie française ont épargné au pays un surcroît de dépenses l.
Les fautes politiques et le caractère dictatorial du gouvernement soulevèrent peu à peu l'opinion
1 Quant aux pièces qui manquaient à la Cour des Comptes pour le règlement des dépenses de la Défense nationale, elles étaient chez le président d'une commission de comptabilité, qui les gardait obstinément, malgré 3i lettres du ministre des Finances lui ordonnant de les rendre. Il ne les rendit qu'en 1878. {La France, 17 février 1878).
publique contre la Délégation et surtout contre son chef. A la fin de janvier, une réaction s'opérait dans les esprits, et les élections allaient bientôt renverser le pouvoir des dictateurs de Bordeaux *.
L'armistice signé à Versailles le 28 janvier, entre M. Jules Favre et M. de Bismarck, devait durer vingt et un jours et stipulait que l'on procéderait sans délai à la libre élection d'une Assemblée nationale, qui se réunirait à Bordeaux pour décider si la guerre devait être continuée ou à quelles conditions la paix devait être faite. Le décret de convocation des électeurs parut le 31 janvier ; il reprenait la loi électorale de 1849, qui ordonnait le vote au canton, le scrutin de liste, le chiffre de la population du département comme base du nombre des députés à élire par chaque électeur. Le nombre des députés à nommer était de 759.
A ce moment, la Délégation de Bordeaux se sépara du gouvernement de Paris et entra en lutte avec lui. Le 31 janvier, M. Gambetta déclara inéligibles tous les anciens ministres, sénateurs, conseillers d'État, préfets et candidats officiels de l'Empire.
Aussitôt cette faute commise, M. de Bismarck écrivit (3 février) une lettre à M. Jules Favre,
1 La Délégation avait été transférée de Tours à Bordeaux, le 9 décembre.
dans laquelle il lui demandait s'il croyait que l'exclusion de catégories entières de candidats était compatible avec la liberté des élections garantie par l'article 2 de la convention du 28 janvier; il espérait, ajoutait-il, que ce décret serait immédiatement révoqué. En même temps, M. de Bismarck adressait à M. Gambetta un télégramme ainsi conçu : « Au nom de la liberté des élections stipulée par la convention d'armistice, je proteste contre les dispositions émises en votre nom pour priver du droit d'être élues à l'assemblée des catégories nombreuses de citoyens français. Des élections faites sous un régime d'oppression arbitraire ne pourront pas conférer les droits que la convention d'armistice reconnaît aux députés librement élus, » M. de Bismarck, paraissant défendre en France la liberté des électeurs contre les décrets de M. Gambetta, offrait l'exemple étrange d'un homme de principes autocratiques voulant donner une leçon de libéralisme à la Délégation de Bordeaux. La presse de province protesta aussi avec énergie contre les décrets de M. Gambetta. Cette faute grave du dictateur fournit aux partis hostiles à la République l'arme de guerre la plus puissante, et donna aux libéraux de l'école de Nancy une influence prépondérante dans les élections.
Le 4 février, le gouvernement de Paris annula le décret de M. Gambetta comme attentatoire à la
liberté des élections, et décida qu'il n'y aurait d'autres inéligibles que les préfets et les souspréfets de la République. Animé alors par l'esprit jacobin qu'il devait rejeter plus tard, M. Gambetta refusa de se soumettre. Il ne voulait ni élections, ni assemblée, ni armistice ; il affirmait la nécessité de continuer la guerre, déclarant que si les Prussiens restaient encore trois mois en France, ils étaient perdus, et que, par tous les sacrifices possibles, il fallait les y maintenir pour les perdre plus sûrement1. En même temps, il adressait à M. de Bismarck une dépêche, par laquelle il maintenait son droit et protestait contre l'ingérence étrangère dans les élections.
M. Jules Simon, envoyé de Paris, ne put le décider à se soumettre. Après trois jours de lutte, M. Jules Simon faisait insérer (4 février) dans un journal de Bordeaux une lettre qui maintenait le décret du Gouvernement de Paris. Dans la soirée, tous les journaux qui avaient publié « le prétendu décret de Jules Simon » étaient saisis en vertu d'un ordre signé du préfet de la Gironde, M. Allain- Targé, et du directeur de la sûreté générale, M. Ranc. Il fallut envoyer au secours de M. Jules Simon MM. Garnier-Pagès, Pelletan et Emmanuel
1 II était bien difficile de faire accepter cette opinion, vraie au fond, par un pays battu, ravagé et découragé comme Tétait la France à ce moment.
Arago, pour forcer M. Gambetta à céder. Le 6 février, il donna enfin sa démission de ministre de la Guerre et de l'Intérieur, et se retira en Espagne.
Les élections faites le 8 février furent en général une éclatante protestation contre la guerre à outrance, et le scrutin de liste permit alors de plébisciter en faveur de M. Thiers et pour la paix contre M. Gambetta et la guerre.
Les élections de Paris, faites par Blanqui et l'Internationale, furent détestables et présageaient la révolution du 18 Mars. Toute la classe ouvrière et la petite bourgeoisie, dirigées par l'Internationale et par les comités révolutionnaires, votèrent pour les candidats qui leur furent désignés, et dont un assez grand nombre plus tard firent partie de la Commune. Quant aux électeurs du parti de l'ordre, 60,000 avaient quitté Paris après la levée du siège ; les autres ne s'entendirent pas et perdirent leurs voix en votant pour une foule de candidats qui n'avaient aucune chance d'être élus. Les élections de Paris firent un effet déplorable et constatèrent que la capitale, après avoir perdu tout bon sens politique, n'était plus qu'un foyer de révolutions, dont la France depuis longtemps était lasse et ne voulait plus. A ce moment, en effet, tout annonçait une prochaine insurrection : l'aberration des idées de toutes les classes de la population pa-
risienne, la démagogie disposant de la seule force armée qui se trouvât dans Paris, l'armée désorganisée, sans discipline, livrée à l'oisiveté et à l'ivrognerie, rôdant débraillée dans les rues et pratiquée par les meneurs révolutionnaires, qui attendaient, pour agir, que la paix fût signée.