‹ Histoire générale de la guerre de 1870-1871Chapitre 11 sur 26 · L'ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE NATIONALE

L'ASSEMPLÉE NATIONALE

L'Assemblée nationale tint sa première séance le 12 février, et le lendemain, le gouvernement de la Défense nationale lui remit ses pouvoirs. « Jamais une assemblée n'avait plus exactement représenté le pays. Il n'y avait eu, en général, ni action ni pression possibles venant du dehors, en sorte que c'étaient les hommes les plus influents, les plus connus de chaque département, qui avaient été désignés pour faire la paix, si c'était possible, et en tout cas, pour renverser la dictature révolutionnaire, laquelle n'avait plus l'ombre d'une raison d'être, puisque son prétexte, la Défense na-

tionale, avait cessé d'exister *. » L'extrême gauche comptait environ cent voix ; le reste de l'Assemblée se composait de conservateurs, légitimistes ou orléanistes; les bonapartistes apparents et ayant le courage de leur opinion n'étaient pas plus de six.

Suivant leurs vieilles habitudes, les députés de la démagogie commencèrent à insulter l'Assemblée, soit par leurs paroles, soit par leur tenue. Garibaldi, député de Paris, affectait de rester couvert de son grand feutre gris ; M. de Rochefort avait une éclatante chemise rouge. Le 13, Garibaldi déclara qu'il donnait sa démission ; puis, la séance étant levée, il voulut prendre la parole, ce qui amena un assez grand désordre. Félix Pyat écrivait à ses électeurs qu'il se croyait en Prusse. Les députés étaient insultés au dehors de l'Assemblée ; il fallut, pour protéger les abords de la Chambre contre les émeutiers de Bordeaux et ceux qu'on avait appelés de Marseille et de Lyon, et pour disperser les rassemblements tumultueux, faire venir quelques régiments de cavalerie et des bataillons de marins, dont la présence rétablit l'ordre et assura aux députés le respect qui leur était dû.

Le 17, l'Assemblée, présidée par M. Grévy, établit un gouvernement provisoire chargé de négo-

1 Journal des Débats du 3 décembre 1871 .

LES PRELIMINAIRES DE VERSAILLES m

cier avec la Prusse. M. Thiers, qui avait été élu par 28 départements, fut nommé chef du pouvoir exécutif de la République, et, le 19, il nomma les ministres, « choisis, dit-il, dans tous les partis, comme le pays a envoyé à la Chambre des représentants d'opinions opposées, mais unis par le patriotisme, les lumières et les bonnes intentions. » Les ministres furent : M. J. Favre, aux affaires étrangères ; M. E. Picard, à l'intérieur ; M. J. Simon, à l'instruction publique et aux cultes ; M. Dufaure, à la justice ; M. de Larcy, aux travaux publics ; M. Lambrecht, au commerce et à l'agriculture ; le général Le Flô, à la guerre ; l'amiral Pothuau, à la marine ; M. Pouyer-Quertier, aux finances.

M. Thiers se rendit à Versailles, accompagné d'une Commission de quinze membres, pour négocier la paix avec M. de Bismarck.

Quelque dures que dussent être ces conditions, il fallait bien finir cette lutte et mettre un terme à cette barbare invasion, à cette guerre savante et

sauvage, à ce pillage, à ce vol à main armée, à toutes ces violences odieuses, que l'ennemi accomplissait librement, puisqu'on était hors d'état de le vaincre, et qu'il continuait même malgré l'armistice !.

Le 26 février, les préliminaires de la paix furent signés à Versailles. Les principales conditions étaient : 1° la cession de l'Alsace, moins Belfort, et de la Lorraine allemande, c'est-à-dire les arrondissements de Metz, Thionville et Sarreguemines, dans le département de la Moselle ; de Château- Salins et de Sarrebourg, dans le département de la Meurthe, et des cantons de Schirmeck et de Saales, dans le département des Vosges : soit un territoire de 14,475 kilomètres carrés, peuplé de 1,600,000 habitants et renfermant deux grandes places fortes, Metz et Strasbourg ; nos plus belles forêts ; d'importantes mines de fer et de sel ; de grandes villes industrielles : Mulhouse, Sainte-Marie-aux- Mines, Thann, Sarreguemines, Niederbronn, Wesserling, Guebwiller, et de nombreuses usines,

1 Le 18 février, le chef d'état-major général de l'armée du prince royal, le général de Blumenthal, envoyait aux officiers chargés de faire rentrer les contributions de guerre imposées au département de Seine-et-Oise, une instruction par laquelle ces officiers étaient autorisés à employer tous les moyens de violence, excepté « l'incendie des maisons et la fusillade, qui ne doivent pas avoir lieu pendant l'armistice ». (Voir. G. Desjardins, Tableau de la guerre des Allemands dans le département de Seine-et- Oise , page 100.)

Mutzig, Klingenthal, Saint-Quirin, Vallerysthal, etc. Notre frontière du Nord-Est, qui s'étendait jusqu'au Rhin, reculait jusqu'aux Vosges. Désormais, privée de Metz et de Strasbourg, elle était entièrement ouverte et n'avait plus d'autres défenses que Verdun, sur la Meuse, Toul, sur la Moselle, et Belfort, dont nous devions la conservation au colonel Denfert et à M. Thiers. La nouvelle limite de la France suivait à peu près la limite des langues allemande et française. L'Allemagne revendiquait l'Alsace et la Lorraine allemande comme pays de langue et de nationalité germaniques. Tel était le résultat de l'inepte politique des nationalités adoptée par le second Empire et substituée à la politique traditionnelle de Henri II et des Guise, de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, qu'il appelait dédaigneusement une politique arriérée ; — 2° la France devait payer une indemnité de guerre de cinq milliards de francs à l'empire d'Allemagne ; — 3° les territoires français occupés par les troupes allemandes au moment des préliminaires devaient être évacués ainsi qu'il suit : l'intérieur de Paris et les forts de la rive gauche, les départements l ou parties des départements 2 situés à la gauche de la Seine,

1 Calvados, Orne, Sarthe, Eure-et-Loir, Loiret, Loir-et-Cher, Indre-et-Loire, Yonne.

2 Seine-Inférieure, Eure, Seine-et-Oise. Seine-et-Marne, Âubé. Côte-d'O.

aussitôt après la ratification des préliminaires par l'Assemblée ; le reste de la France, au fur et à mesure du paiement de l'indemnité de guerre, c'est-à-dire : les départements de la Somme, de l'Oise, de la Seine-Inférieure, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne, de la Seine et des forts de Paris sur la rive droite, après le versement du premier demi-milliard ; la Haute-Saône, le Jura, le Doubs, la Côte-d'Or, l'Aube et l'Aisne, après un autre versement non indiqué clairement dans les préliminaires. Les six départements de la Marne, des Ardennes, de la Haute-Marne, de la Meuse, des Vosges et de la Meurthe, et l'arrondissement de Belfort devaient rester occupés par 50,000 hommes jusqu'à l'entier paiement de l'indemnité ; — 4° l'armée française devait se retirer au sud de la Loire et ne pourrait la dépasser qu'après la signature du traité de paix définitif. On exceptait de cette disposition la garnison de Paris, dont le nombre ne devait pas dépasser 40,000 hommes, et les garnisons indispensables à la sûreté des places fortes ; — 5° les prisonniers de guerre devaient être immédiatement rendus.

La paix était dure, aussi dure que possible. « La France, disait M. de Bismarck, ne nous pardonnera jamais ses désastres. Le désir d'en tirer vengeance sera l'âme de sa politique et la poussera à une guerre furieuse contre nous. Le plus simple bon

sens nous fait un devoir de nous y préparer ; la meilleure manière de nous en assurer les chances, c'est de prendre des positions militaires inexpugnables et d'affaiblir notre ennemi en diminuant son territoire. »

On a dit que si la République n'avait pas continué la guerre après Sedan, la France aurait conservé l'Alsace et la Lorraine. Le contraire est certain. Dès le 28 août, M. de Bismarck entendait garder ces deux provinces f. Il disait au Parlement fédéral allemand, le 24 novembre 1870 :

Les conditions sur lesquelles les gouvernements confédérés seraient prêts à faire la paix ont été discutées publiquement. Elles doivent être en proportion avec la grandeur des sacrifices que cette guerre, entreprise sans aucun motif et avec le consentement de toute la nation française, a imposés à notre patrie.

Ces conditions doivent avant tout établir une frontière propre à défendre l'Allemagne contre la politique de conquête exercée par la France pendant plusieurs siècles, en annulant tout au moins les résultats des guerres malheureuses que l'Allemagne, alors qu'elle était démembrée, a dû faire par la volonté de la France, et en délivrant nos malheureux frères de l'Allemagne du Sud de la pression résultant de la position menaçante que la France doit à ses conquêtes antérieures.

La guerre nous a coûté : 5 milliards payés à la Prusse et 400 millions d'intérêts, 251 millions de contributions de guerre 2 , 50 millions d'impôts

1 Revue des Deux-Mondes, 1er décembre 1878, page 696. 1 Paris figure pour 200 millions sur ce total.

perçus par les Prussiens, 134 millions de réquisitions en nature, 102 millions de dépenses relatives au logement et à la nourriture des troupes allemandes, 392 millions de dommages résultant de vols, incendies, dégâts et pertes, plus nos frais de guerre. Avec les frais de la guerre contre la Commune, le total dépasse 10 milliards. Le budget allait se trouver grevé de 840 millions employés au paiement des intérêts des sommes empruntées pour couvrir ces prodigieuses dépenses.

Les pertes éprouvées par nos armées se sont élevées à 139,000 morts, 143,000 blessés, 20,000 morts dans Paris et Strasbourg assiégés, 17,000 prisonniers morts en Allemagne 1 .

Mais la mortalité énorme produite par la guerre dans la population civile, par la misère et par les épidémies, et la diminution des mariages produisirent, dans les deux années 1870 et 1871, par l'excédant des décès sur les naissances, une diminution de 382,000 habitants2.

En même temps que l'on signait les préliminaires, on signa une convention portant prolongation de l'armistice jusqu'au 12 mars. L'article 4 de la convention du 28 janvier disait qae, pendant la durée de l'armistice, l'armée allemande n'entrerait pas dans Paris. La nouvelle convention de Versailles du

1 Les Allemands ont eu 44,000 morts et 127,000 blessés. 8 L'Economiste du 28 novembre 1874.

26 février modifiait ledit article 4 et stipulait qu'une partie de Paris, le quartier des Champs-Elysées, serait occupée par 30,000 soldats allemands, et que l'armée prussienne aurait le droit de visiter, par escouades sans armes, le Louvre et les Invalides. M. de Bismarck avait mis ces conditions à la restitution de Belfort et à la prolongation de l'armistice '.

Le 28 février, M. Thiers, revenu à Bordeaux, lisait à l'Assemblée le texte des préliminaires de paix, et, le lendemain, 1er mars, il mit fin à la discussion en disant nettement qu'il ne fallait pas se payer de mots, que la guerre était impossible. L'Assemblée accepta le traité par 546 voix contre 107, et, ce même jour, elle prononça justement la déchéance du gouvernement impérial, « auteur responsable des désastres qui la forçaient à accepter cette paix cruelle2 ».

Les Prussiens étaient entrés dans Paris le 1er mars, mais leur occupation ne fut pas de longue durée. Ils étaient tenus, par le traité de Versailles, d'évacuer l'intérieur de Paris aussitôt après la ratifica •

1 Deux conventions furent encore signées à Rouen, le 7 mars 1871, par M. Pouyer-Quertier et le général de Fabrice : elles avaient pour objet la remise à l'autorité française de l'administration des départements occupés par les troupes allemandes, et le règlement de la question des impôts perçus par l'autorité allemande.

* En prononçant solennellement la déchéance de l'Ecnpire, l'Assemblée ratifiait évidemment du même coup la révolution du 4 Septembre, et par le fait l'établissement de la République.

tion de ce traité par l'Assemblée. La nouvelle officielle de la ratification étant arrivée à Paris le 2 mars, l'évacuation de la ville et des forts de la rive gauche eut lieu le lendemain. L'occupation d'une partie de Paris et une visite au Louvre étaient une puérile satisfaction donnée aux soldats allemands ; et il eût été plus digne, pour une armée victorieuse, de faire une entrée solennelle, musique et généraux en tête, au risque de recevoir quelques coups de fusil. Que si, au contraire, on redoutait ces coups de fusil, comme pouvant remettre la paix en question, il fallait alors renoncer à transformer l'entrée à Paris en une occupation interlope d'un coin de la ville pendant quarante-huit heures.

On avait eu de très-sérieuses craintes sur la possibilité d'un combat entre les Parisiens et les Prussiens pendant l'occupation. Ces craintes étaient vaines. Les comités blanquistes et jacobins, et ceux de l'Tnternationale, se préparaient bien à se battre en effet, mais pas contre les Prussiens. La négligence du gouvernement laissa les factieux s'emparer d'une formidable artillerie1, sous prétexte de l'empêcher de tomber aux mains des Prussiens. En même temps éclataient les premiers symptômes de

1 Les 3000 pièces de rempart qui défendaient l'enceinte de Paris, et 450 pièces de campagne attribuées à la garde nationale par la capitulation de Paris, restaient à la France ; les canons des forts et ceux de l'armée avaient seuls été livrés aux Prussiens. Les révolutionnaires s'emparèrent des 450 pièces de campagne.

la révolte : on embauchait les soldats, on pillait tous les dépôts de munitions, on noyait un sergent de ville avec un raffinement de sauvagerie dont les détails sont hideux, on arborait le drapeau rouge sur la colonne de Juillet, et des rassemblements tumultueux se formaient tous les jours à la place de la Bastille.

Pour maintenir l'ordre, le gouvernement ne disposait que de 12,000 soldats indisciplinés, dont un grand nombre étaient prêts à livrer leurs armes. Quant à la garde nationale, la plus grande partie composait l'armée de la Révolution, et nous avons déjà dit que, grâce à M. Jules Favre, elle avait conservé ses armes.

Les préliminaires de Versailles ne constituaient pas la paix définitive ; ils posaient simplement les bases sur lesquelles on devait rédiger le traité, ou, comme disent les diplomates, l'instrument de la paix. Bruxelles fut choisi pour être le siège des négociations auxquelles allaient prendre part, pour la France, le baron Baude, ministre de France en Belgique, et M. de Goulard, membre de l'Assemblée nationale, assistés de M. de Clercq et du général Doutrelaine, et pour la Prusse, le baron de Balan, ministre de Prusse en Belgique, et le comte d'Arnim, assistés des délégués de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade. Les conférences de Bruxelles ne s'ouvrirent qu'à la fin de mars, au moment où Fin-

surrection criminelle de Paris mettait l'existence même de la France en question.

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