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LE PACTE DE BORDEAUX

La France est depuis plus d'un demi-siècle divisée en partis hostiles : les légitimistes, qui ont gouverné de 1814 à 1830 ; les orléanistes, qui ont eu le pouvoir de 1830 à 1848 ; les bonapartistes, qui ont été les maîtres de 1852 à 1870 ; les républicains, qui se sont imposés à la France en 1848 et ont repris le pouvoir en 1870 ; les communistes, qui ont essayé d'établir leur brutale domination en juin 1848 et en mars 1871. Nul accord ne paraissant possible entre les partis, M. Thiers, le 10 mars, fit à l'Assemblée un discours célèbre, dont les conclusions, adoptées par la majorité, portent le nom de pacte de Bordeaux. Ce pacte établissait une sorte de gouvernement provisoire, pendant lequel on conserverait la république de fait que l'Assemblée avait trouvée établie au moment de sa réunion. M. Thiers invitait l'Assemblée à renoncer provisoirement à son pouvoir constituant, pour ne pas se diviser, et à se contenter de réorganiser le pays, tâche qui devait

réunir tous les partis dans un même effort. En même temps, le chef du pouvoir exécutif s'engageait à ne préparer, à l'insu de la Chambre, aucune solution pour la forme du gouvernement et à respecter scrupuleusement ce qui existait.

L'Assemblée voulait quitter Bordeaux et se rapprocher de Paris ; quelques-uns affirmaient qu'elle pouvait même s'établir à Paris, où nul danger ne la menaçait, disait-on. L'Assemblée décida heureusement qu'elle irait à Versailles, et bien lui en prit: car, si elle eût eu confiance dans les assurances qu'on cherchait à lui donner, elle était détruite le 18 mars.

Le parti révolutionnaire et l'Internationale étaient arrivés au moment qu'ils attendaient depuis longtemps pour s'emparer du pouvoir. Ils s'étaient organisés militairement pendant le siège et disposaient d'une armée de 150,000 hommes, pourvus d'armes, de munitions et de canons, que l'imprudence de M. J. Favre leur avait conservés. Depuis l'armistice, tous les aventuriers cosmopolites venus en France

avec Garibaldi étaient entrés dans Paris, où ils venaient combattre « pour la République universelle, démocratique et sociale, et faire la guerre aux despotes ». La paix était signée, et la Révolution n'avait rien à craindre du côté des Prussiens, qui occupaient encore les forts de la rive droite. La population de Paris, affolée par le siège et par sa défaite, qu'elle attribuait à la trahison, était favorable presque tout entière à l'insurrection, et, en trouvant quelques prétextes à jeter en pâture à sa crédulité, on pouvait facilement l'entraîner. La loi maladroite sur les loyers et les échéances, le dépit de ne pas avoir un conseil municipal et le refus de l'Assemblée de venir à Paris furent les prétextes qu'on trouva. L'armée de Paris était prête à fraterniser avec l'insurrection. Le gouvernement était à Bordeaux; et l'autorité, chargée d'administrer la capitale, pleine d'aveuglement et de faiblesse, ne disposait que de forces complètement insuffisantes pour maintenir l'ordre. L'occasion était bonne, unique peut-être, pour se soulever : il fallait donc en profiter hardiment , quoique l'ennemi occupât encore seize départements et la moitié des forts de Paris. Les misérables qui dirigeaient le mouvement n'hésitèrent pas à se révolter et à commencer la guerre civile, sous les yeux et à la grande satisfaction des Prussiens.

Dès le 4 mars, il avait fallu envoyer, avec la

permission de M. de Bismarck1, 30,000 hommes au secours de la division qui occupait Paris : au moment où l'insurrection allait éclater, le gouvernement disposait donc d'environ 40,000 hommes, mais les nouveaux venus avaient été aussitôt embauchés .

La guerre sociale qui se prépare est dirigée par les chefs du parti blanquiste et du parti jacobin, et par le Comité central, composé d'ouvriers appartenant à l'Internationale. Ce sont eux qui ont organisé l'armée révolutionnaire, renforcée par plusieurs milliers de garibaldiens accourus à Paris; ce sont eux qui ont fait nommer les officiers et désigné les généraux ; ce sont eux qui ont donné l'ordre d'enlever les canons et de les mettre en batterie à Montmartre, à Belleville et aux Buttes- Chaumont ; ce sont eux qui ont fait arborer le drapeau rouge et qui ordonnaient de crier : Vive la République universelle ! ce sont eux qui embauchent les soldats et les mobiles, en les faisant boire et en exploitant l'idée de trahison des généraux et des gouvernants ; ce sont eux enfin qui défendent à leurs hommes d'attaquer, leur recommandant au contraire de crier : Vive la ligne ! de fraterniser avec elle, mais de l'envelopper dans le flot populaire et de la désarmer.

1 Cependant nous avions le droit d'avoir 40,000 hommes à Paris; mais ils n'y étaient pas, il fallait les y amener.

Quant à la garde nationale dévouée à l'ordre, elle est sans énergie et sans lien ; elle est désorganisée par le départ d'un grand nombre de chefs de bataillons, d'officiers et d'hommes d'ordre, qui ont quitté Paris ! ; elle est hostile à l'Assemblée, à laquelle elle reproche sa résolution de ne pas venir à Paris et les lois qu'elle a votées sur les loyers et les échéances; elle craint les aspirations monarchiques de l'Assemblée; elle est fatiguée, dégoûtée, ne répondra pas au rappel, et laissera faire encore une fois une révolution dirigée contre elle.

Après quinze jours d'agitation, de manifestations et d'émeutes à la Bastille, il fallait en finir ; mais le Comité se gardait bien d'attaquer. Le gouvernement voulut reprendre les canons de Montmartre, de Belleville et des Buttes-Chaumont. L'armée, le 18 mars, s'empara des canons ; mais il fallait les emmener, ce qui demanda du temps, les attelages et les avant-trains n'étant pas venus avec la troupe. Les révolutionnaires, surpris d'abord, se ravisèrent et se décidèrent à agir. Suivant le mot d'ordre2, la foule s'amoncela, enveloppa et cerna quelques ré-

1 On évalue à 60,000 le nombre des gens dévoués à l'ordre qui ont quitté Paris après l'armistice, livrant ainsi la ville à la populace.

2 Ce l'ut dans une grande réunion des délégués de la garde nationale, tenue au Vauxhall le 24 février 1871, que le mouvement qui éclata le 18 mars fut décidé. — Ce fait a été établi dans le procès Gautier, jugé à Versailles le 30 août 1872 par le 5e conseil de guerre.

giments pratiqués depuis longtemps. Les soldats du 88e régiment de marche, du 120° de ligne et d'un bataillon de chasseurs rendirent leurs armes et passèrent en grande partie dans les rangs des insurgés. Il était arrivé, ce qui arrivera toujours quand on voudra réduire une insurrection qui commence, en mettant en contact la troupe et les masses populaires désarmées : la première est toujours désorganisée, et, noyée dans la foule, fraternise , met la crosse en l'air ou rend ses armes.

Il fallut se replier de Belleville et de Montmartre pour sauver le reste des troupes engagées . D'ailleurs la garde nationale honnête ne bougeait pas. Le Comité était vainqueur, couvrait les hauts quartiers de Paris de barricades et de canons, s'emparait de l'Hôtel-de-Ville et des mairies, et faisait fusiller les généraux Lecomte et Clément Thomas, faits prisonniers, le premier pour avoir donné l'ordre de tirer sur le peuple, le second pour le punir des ordres du jour qu'il avait lancés pendant le siège contre la lâcheté de certains bataillons.

M. Thiers prit la seule résolution qui pouvait sauver l'armée, l'Assemblée et la France : il livra Paris à la Révolution et conduisit l'armée à Versailles, pour la soustraire à la dissolution complète dont elle était menacée, si on continuait, dans

l'état de démoralisation où elle se trouvait, à l'opposer aux bataillons du Comité central, et à la laisser soumise à l'influence pernicieuse de la population de Paris. Il fit ce qu'avait fait le général Cavaignac en juin 1848, et ce que feront tous ceux qui voudront vaincre dans une guerre de rues : il laissa l'insurrection démasquer ses plans, prendre l'offensive, et l'attaqua ensuite pour l'écraser, en opposant alors le soldat, non plus à des foules en apparence inoffensives ou amies, mais à des bandes armées et révoltées, contre lesquelles il n'hésite pas à combattre.

L'armée qui arriva à Versailles ne pouvait en effet être employée à réprimer une insurrection aussi formidable. On se souviendra de son pitoyable état moral et matériel, de son indiscipline absolue, de sa tenue débraillée, de son goût pour l'ivrognerie, de son manque de respect pour ses chefs et des propos étranges que tenaient les soldats. En quelques jours, elle changea complètement. Le milieu de Versailles n'était plus celui de Paris : à Versailles, si un soldat se vantait publiquement d'avoir levé la crosse en l'air, il était hautement blâmé et conspué par les habitants indignés de sa lâcheté ; la troupe trouvait chez tout le monde une profonde aversion pour les révolutionnaires de Paris. A ce contact sain d'idées justes et françaises, l'esprit du soldat se transforma et rejeta les doc-

trines perverses dont on l'avait abreuvé à Paris * . Les plus mauvais sujets furent envoyés aux compagnies de discipline en Algérie et hués sur leur passage quand ils traversèrent la ville ; le 88e et le 120e furent licenciés; la discipline fut rétablie promptement. Puis on fit venir quatre régiments de fusiliers marins et d'infanterie de marine ; les armées de la Loire et du Nord envoyèrent de nombreux régiments ; les prisonniers, revenus d'Allemagne, donnèrent aussi d'excellents soldats. On disposait déjà de la garde républicaine, d'un régiment de gendarmes et de plusieurs bataillons de gardiens de la paix, qui sauvèrent la France par leur courage dans les premiers combats contre les communards2. De tous ces éléments on composa

1 Plus tard un journal de Versailles écrivait les lignes suivantes que je nie plais à citer ici :

« Tout le monde sait de quelle sécurité les pouvoirs publics ont joui durant leur séjour à Versailles ; on sait moins, et nous en parlons comme témoin de tous les jours et de toutes les heures, l'immense service que cette ville a rendu pendant la Commune par la décision avec laquelle elle s'est prononcée contre cette insurrection. C'est là qu'ont été recueillis les débris de nos armées démoralisées par la défaite ; c'est là que peu à peu M. Thiers a reformé une armée véritable, dans laquelle était toute notre espérance. Même quand elle a été réorganisée, il a longtemps hésité à l'engager; il n'était pas sûr, personne n'était sûr de l'attitude qu'elle aurait dans un engagement contre des Français. Combien il a été utile que ces troupes incertaines sentissent l'opinion de la nation ; que, vivant en contact perpétuel avec les habitants, elles aient trouvé là la vue nette du devoir ! Leur moral s'est refait dans ce milieu excellent, et c'a été le commencement du salut. Versailles mérite qu'on ne l'oublie jamais. »

* En les applaudissant à la grande revue du roi de Perse, en 1873, la population de Paris leur a rendu un hommage mérité.

l'armée de Versailles, qui fut placée d'abord sous les ordres du général Vinoy, puis sous le commandement du maréchal de Mac-Manon1. Dès le premier avril on était en mesure de tenir tête à la Commune, dont le général Vinoy repoussa les bataillons à Gourbevoie.

Ces quinze jours perdus par le Comité central à organiser la Commune, à faire des élections, à négocier avec Versailles et à essayer de mettre d'accord les prétentions des meneurs, ces quinze jours lui avaient été funestes : le Gouvernement avait eu le temps de former son armée, et désormais il était sûr d'écraser l'insurrection.

Le 2 avril, les fédérés ou communards marchèrent sur Versailles et furent repoussés avec perte. Les gendarmes du colonel Grémelin se signalèrent par leur bravoure et donnèrent un bel exemple à l'armée. Après cette victoire, il fallut faire le siège de Paris 2 et des forts de la rive gauche, qu'on avait évacués le 18 en même temps que Paris 3. Ce siège dura jusqu'au 21 mai et exigea une armée de cent

1 Le maréchal avait sous ses ordres trois corps d'armée, commandés par les généraux Ladmirault, de Cissey et du Barail, et l'armée de réserve, commandée par le général Vinoy.

2 Sans insister sur ce point, il est important de l'aire remarquer que les Prussiens n'avaient pas pu s'emparer de Paris par des moyens militaires, et que nous avons su l'enlever à la Commune en suivant les règles ordinaires de l'attaque des places.

3 Heureusement le général Vinoy conserva le mont Valérien, malgré l'ordre imprudent qu'il avait reçu de M. Thiers de l'évacuer, et y mit un régiment dont il était sûr.

mille hommes. Après une lutte acharnée, les forts étaient repris, la brèche était à peu près praticable au rempart, et l'assaut allait être prochainement donné, lorsque le 21, un courageux citoyen, M. Ducatel, avertit les troupes qu'elles pouvaient entrer dans Paris ; il se mit à leur tête , et aussitôt le capitaine de frégate, M. Trêves, pénétra dans la ville. Le maréchal ne put cependant se rendre maître de Paris qu'après une bataille qui dura une semaine, et dans les derniers jours de laquelle les insurgés mirent le feu à Paris et brûlèrent nos plus beaux monuments.

L'ordre social était encore une fois vainqueur de l'anarchie et de la barbarie.

Je n'ai pas à raconter ici l'histoire de la Commune et de l'Internationale ; je veux seulement dire que ce fut une révolte de la populace et d'une partie de la petite bourgeoisie de Paris contre toutes les bases sur lesquelles reposent les sociétés modernes : contre la religion ; contre la patrie, qui est remplacée par la République universelle, démocratique et sociale ; contre l'unité française, qui est détruite ; contre la famille et le mariage, qui sont supprimés ; contre la propriété, qui est « universalisée », c'est-à-dire confisquée au profit de l'État. Le socialisme, vaincu en juin 1848, essayait de reprendre sa revanche avec l'organisation puissante que lui donnait l'Internationale et

avec l'aide du parti jacobin. Tant que dura la Commune, elle gouverna par la terreur : on fusilla les généraux Lecomte et Clément Thomas, les gardes nationaux qui firent la manifestation du 22 mars à la place Vendôme et ceux qui refusèrent de combattre pour la Commune ; on massacra des gendarmes et des gardiens de la paix ; on fusilla des dominicains, des jésuites, des prêtres, l'archevêque de Paris, le président Bonjean. Les journaux furent supprimés et remplacés par des feuilles immondes. Le vol, le pillage, l'ivrognerie, l'athéisme, le matérialisme le plus grossier et l'immoralité la plus cynique se donnèrent libre carrière. C'était un retour pur et simple à la barbarie. Plus odieuse encore que la Commune jacobine de 1793, qui avait au moins du patriotisme, la Commune socialiste de 1871 n'a plus l'idée de la patrie ; elle renversa la colonne d'Austerlitz devant les Prussiens, qui, maîtres de Paris, n'auraient pas osé accomplir cet acte de vandalisme *.

Pendant que Paris s'insurgeait, la Commune était proclamée, vers la fin de mars, à Lyon 2, à

1 II est douloureux, mais vrai, de dire que déjà, en 1814, des énergumènes, sous prétexte de royalisme, avaient voulu jeter bas la statue de Napoléon devant les Cosaques. A toute époque de notre histoire la passion politique a étouffé le patriotisme.

2 Les communards de Lyon se soulevèrent de nouveau le 22 mars, s'emparèrent de PHôtel-de-Ville et firent prisonniers le préi'et, le maire et le commandant de la garde nationale ; mais le 25 mars, les bataillons de mobiles du Rhône, qui avaient défendu

Marseille, à Saint-Étienne, au Creuzot, à Toulouse, à Narbonne, à Perpignan, à Limoges ; partout elle présenta les mêmes caractères qu'à Paris : vol, pillage, assassinats ; partout aussi elle fut énergiquement réprimée.

L'insurrection parisienne coûta cher à la France. Nous avons déjà dit qu'elle venait de commencer lorsque les négociations s'ouvraient à Bruxelles pour rédiger le traité de paix définitif * ; elles se continuèrent pendant le mois d'avril. Mais la lutte contre la Commune força le Gouvernement à lui opposer une armée qui dépassait le nombre de troupes que l'article 3 des préliminaires lui permettait d'avoir à Paris ; il fallut obtenir l'autori-

Belfort, étant rentrés dans Lyon, et une compagnie de marins de Toulon étant arrivée en même temps, les communards se voyant menacés d'un assaut en règle, déguerpirent de l'Hôtel-de- Ville sans tambours ni trompettes. Le 30 avril, les communards se soulevèrent encore une t'ois à la Guillolière, mais le général Crouzat, après un vif combat, les fit rentrer dans l'ordre.

1 Voir, sur l'histoire de ces négociations, un excellent article du Journal des Débats du 23 décembre 1871, auquel nous avons fait beaucoup d'emprunts.

sation de porter ce nombre à cent mille hommes et hâter le rapatriement des soldats prisonniers en Allemagne. M. de Bismarck ne manqua pas l'occasion d'exploiter, au profit de la Prusse, la situation déplorable que la Commune faisait à la France, et d'aggraver encore, dans leur exécution, les clauses déjà si dures des préliminaires de Versailles. Irrité de la lenteur des négociations et des débats, qui souvent nous étaient favorables, parce que nous nous placions sur le terrain strict du droit des gens et de l'équité, M. de Bismarck proposa de transporter le siège des négociations à Francfort et de débattre les conditions de la paix personnellement avec le chef du Pouvoir exécutif ou avec le ministre des affaires étrangères de la République française. La proposition fut acceptée, et, dans les premiers jours de mai, M. Jules Favre et M. Pouyer-Quertier, assistés de MM. de Goulard et de Glercq, se réunirent à Francfort à MM. de Bismarck et d'Arnim, pour continuer la discussion du traité définitif.

M. de Bismarck, à ce moment, fit connaître l'intention formelle de son Gouvernement d'intervenir contre les insurgés, soit par une action commune, soit directement, pour sauvegarder les intérêts de l'Allemagne et assurer l'exécution des préliminaires de Versailles.

Il fallait à tout prix empêcher cette intervention

humiliante, qui aurait rendu les Prussiens maîtres de la France, en leur permettant de se poser comme médiateurs entre le Gouvernement et les rebelles, et comme les défenseurs de l'ordre public, . que le pouvoir légal était impuissant à rétablir. Il fallut, pour éviter ce danger et cette honte, aggraver les stipulations des préliminaires relatives à l'occupation de notre territoire et permettre aux Prussiens d'y demeurer plus longtemps. En échange, nous obtenions un accroissement de territoire du côté de Belfort, l'augmentation de l'effectif de notre armée et la prompte libération d'une partie de nos prisonniers de guerre.

Le traité fut signé à Francfort le 10 mai 1871. La limite déterminée par les préliminaires de Versailles était modifiée : la France obtenait autour de Belfort un territoire assez étendu, de sorte qu'il nous reste encore du département du Haut-Rhin 60,826 hectares et 57,000 habitants, dont on a formé l'arrondissement provisoire de Belfort. En échange, on donnait à l'Allemagne 10,000 hectares et 7000 habitants enlevés à la partie qui nous restait du département de la Moselle. Ce territoire est riche en mines de fer, et il était douloureux de transformer en Allemands sept mille citoyens français ; mais l'importance militaire du territoire acquis autour de Belfort l'emporta sur toute autre considération. — Le paiement de l'indemnité fut ainsi

réglé : un premier demi-milliard, un mois après le rétablissement de l'autorité du gouvernement dans Paris ; un milliard, dans le courant de 1871 ; un demi-milliard, au 1er mai 1872 ; les trois derniers milliards, au 2 mars 1874, avec intérêts à 5 p. 100 exigibles à partir du 2 mars 1871, soit pour les trois ans, une somme de 450 millions. — Après le paiement du premier demi-milliard et la ratification du traité de paix définitif, lès départements de la Somme, de la Seine-Inférieure et de l'Eure devaient être évacués ; l'Oise, Seine-et-Oise, Seineet-Marne, la Seine et les forts de Paris sur la rive droite ne devaient nous être rendus que lorsque le gouvernement allemand jugerait le rétablissement de l'ordre, tant en France qu'à Paris, suffisant pour assurer l'exécution des engagements contractés par la France ; dans tous les cas, cette évacuation aurait lieu lors du paiement du troisième demimilliard ' . On payait à ce prix la faculté de dépasser les quarante mille hommes auxquels les préliminaires avaient limité la garnison de Paris, la liberté de réunir 80,000 hommes jugés nécessaires pour dompter les rebelles, et le droit de faire nousmêmes et nous seuls, chez nous, la police. Les stipulations des préliminaires relativement à l'occupation des territoires français après le paiement

1 Dans les conventions primitives, ces quatre départements et les forts devaient être évacués après le premier demi-milliard.

des deux premiers milliards étaient maintenues. — Les troupes allemandes d'occupation devaient être entretenues par le gouvernement français, et au cas où il serait en retard dans l'exécution de ses engagements, lesdites troupes avaient le droit de faire les réquisitions en nature et en argent dans les départements occupés, et même en dehors de ceux-ci, si leurs ressources n'étaient pas suffisantes * ; or, à ce moment, plus de 500,000 Allemands occupaient encore la France. — L'armée de Paris et de Versailles ne pourrait pas dépasser 80,000 hommes, jusqu'à l'époque où les Allemands auraient évacué les forts de Paris.

Le traité réglait ensuite les questions relatives aux habitants des territoires cédés qui voudraient conserver la nationalité française 2 ; — à la navigation de la Moselle, du canal de la Marne-au-Rhin et du canal du Rhône-au-Rhin ; — à la nouvelle délimitation des circonscriptions diocésaines ; — aux communautés des églises protestantes ; — aux relations commerciales entre les deux pays, qui prendront pour base de leurs relations commerciales le régime du traitement réciproque sur le pied de la nation la plus favorisée ; — aux Allemands expulsés de France, qui doivent y conserver la jouissance de

1 A l'audition de cet article, l'Assemblée nationale ne put retenir ses exclamations.

* Ils devaient passer alors à l'état d'étrangers tolérés.

leurs biens. — Les Allemands qui obtiendront l'autorisation exigée par les lois françaises pour résider en France pourront y établir leur domicile. — Le gouvernement allemand paiera à la France 325 millions l pour les parties du réseau des chemins de fer de l'Est situés dans les territoires cédés, et cette somme sera défalquée de l'indemnité de guerre due par la France, le gouvernement français de son côté s'engageant à indemniser la compagnie de l'Est. — Le rapatriement des prisonniers interrompu par la révolte de Paris, contrairement aux préliminaires, devait recommencer et ne plus être arrêté.

Le traité de Francfort avait laissé un grand nombre de détails secondaires à résoudre, et il avait été décidé qu'ils seraient l'objet de négociations ultérieures, qui, en effet, furent reprises à Francfort, dès les premiers jours de juin, entre MM. de Goulard, de Clercq, d'Arnim, "Weber et le comte d'Uexkùll, et dont nous donnerons plus loin les résultats.

Pendant ce temps (27 juin), le gouvernement faisait un emprunt de deux milliards et obtenait un grand succès. Les capitaux français et étrangers offraient quatre milliards et demi. Paris souscrivait pour deux milliards et demi, les départe-

M. de Bismarck ne voulait payer d'abord que 00 millions : M- Pouyer-Quertier obtint enfin 325 millions.

ments pour un milliard, l'étranger pour un milliard. La France, qui donnait 3 milliards, manifestait ainsi sa confiance en elle-même, confiance que M. Thiers, par son ardent patriotisme, lui avait rendue, et c'est là son vrai titre de gloire. Le capital et l'épargne étaient venus s'offrir avec empressement au gouvernement pour lui fournir le moyen de délivrer les départements occupés.

Le monde entier prenait parti pour la France vaincue, mais non déshonorée. Un grand propriétaire de mines en Sibérie, M. Basilevski, souscrivait à l'emprunt pour 29 millions. Des secours de toute espèce étaient envoyés d'Angleterre et des Etats-Unis. M. Stewart, grand négociant de New- York, envoyait au Havre un bâtiment chargé de 40,000 sacs de blé, qu'il offrait à la France à titre de présent de sympathie. Les Anglais nous donnèrent en vivres, grains pour les semences, etc., pour 18 millions de francs.

Le succès de l'emprunt, qui attestait les ressources et le crédit de la France, ces manifestations en notre faveur, irritèrent la presse et l'opinion publique allemandes à ce point, qu'on reprocha durement à M. de Bismarck de n'avoir pas poussé plus loin son système d'épuisement de la France ; il fut obligé de justifier au Parlement sa modération. Pour lui, il était évidemment satisfait du succès de l'emprunt, qui lui assurait le paiement de l'in-

délimité, et même dans un délai plus rapproché.

Un intérêt majeur engagea bientôt M. de Bismarck à nous faire des ouvertures. L'industrie cotonnière de l'Allemagne, peu développée et surtout peu perfectionnée, avait à supporter dorénavant la concurrence écrasante de l'industrie alsacienne, et principalement celle des cotonnades de Mulhouse ; ses craintes étaient aussi grandes que fondées. Pour sauvegarder les intérêts industriels de l'Allemagne et ceux de l'Alsace, qui allait perdre sa clientèle française, le traité de Francfort avait bien stipulé quelques avantages douaniers pour l'importation des produits manufacturés de l'Alsace en France, mais ces avantages devaient finir au 1er septembre 1871 . M. de Bismarck offrait d'évacuer six départements et de réduire de 80,000 hommes'à 50,000 le nombre des troupes d'occupation, si « le gouvernement français consentait à prolonger la durée du régime de faveur accordé aux manufactures de l'Alsace pour l'importation de leurs produits en France avec réduction des droits de douane ».

Le Gouvernement français, dirigé par la patriotique pensée d'obtenir le plus tôt possible la libération du territoire et la cessation de l'occupation étrangère, accepta cette proposition et envoya à Berlin M. Pouyer-Quertier, qui signa, le 12 octobre 1871, trois nouvelles conventions. Par la première, le Gouvernement allemand s'engageait à évacuer

dans les quinze jours qui suivraient sa ratification les six départements de l'Aisne, de l'Aube, de la Côte-d'Or, de la Haute-Saône, du Doubs et du Jura, et à réduire l'armée d'occupation de 80,000 à 50,000 hommes ; ce qui constituait une économie notable pour la France, obligée de pourvoir à l'entretien des soldats allemands, à raison d'un franc cinquante centimes par jour et par homme. De son côté, le Gouvernement français s'obligeait à payer, du 15 janvier au 1er mai 1872, par fraction de 80 et 90 millions, tous les quinze jours, la somme de 650 millions, formant le quatrième demi-milliard de l'indemnité et la première annuité des intérêts des trois derniers milliards. Le mode de paiement, fort difficile à trouver pour éviter une crise monétaire, fut fixé à la satisfaction de la France, qui y gagna une somme de 10 millions. — La seconde convention du 12 octobre était relative à l'entrée en France des produits manufacturés de l'Alsace : elle stipulait que ces produits entreraient sans payer de droits de douane jusqu'au 31 décembre 1871, en payant le quart des droits jusqu'au 30 juin 1872 et la moitié des droits jusqu'au 31 décembre 1872. — La troisième convention rectifiait la limite à notre avantage : l'Allemagne nous rendait les communes de Raon-les-Eaux, de Raonsur-Plaine, d'Igney et une partie de celle d'Avricourt, avec mille habitants.

On remarqua avec raison, dans ces nouvelles négociations, l'attitude de notre ambassadeur, les honneurs qu'on lui a rendus, la politesse même du vainqueur, qui a renoncé à ses allures de reître. Le vaincu négocie, discute et parvient à surmonter quelques obstacles.

MM. Thiers et Pouyer-Quertier ont le droit de dire qu'ils ont commencé à remettre la France, quoique vaincue, à la place qu'elle doit occuper dans l'estime des gouvernements européens.

Une nouvelle convention additionnelle au traité de Francfort a encore été signée le 11 décembre 1871 : elle est relative au droit d1option entre la nationalité française ou allemande, aux pensions, à diverses questions judiciaires, aux prisonniers et aux aliénés, aux hypothèques, aux évêques dont les diocèses sont partie en France et partie en Allemagne, aux brevets d'invention, à la caisse des dépôts et consignations, à l'exploitation des biens-fonds et des forêts limitrophes de la frontière, à divers chemins, routes, canaux et chemins de fer, aux mines, au curage et entretien des cours d'eau, aux soldats ayant opté pour la nationalité allemande et servant à cette époque dans l'armée française, aux caisses de retraite, de prévoyance et de secours, aux. offices ministériels, à la liquidation des succursales de la Banque de France dans les territoires cédés. Après les intérêts des deux

États, réglés dans les actes antérieurs, celui-ci, comme on le voit, traitait des nombreux intérêts des habitants devenus Allemands.

Le 29 juin 18-72, une nouvelle convention fut signée à Versailles pour statuer définitivement sur le paiement des trois derniers milliards et l'évacuation du territoire. Un demi-milliard devait être payé deux mois après la ratification de la convention, et deux départements, la Marne et la Haute- Marne, seraient aussitôt évacués. L'échéance des deux autres milliards et demi restait fixée, par les traités antérieurs, au 2 mars 1874. Mais il était toujours possible que des circonstances financières imprévues rendissent difficile l'acquittement d'une somme de 2 milliards et demi ; et une pareille somme ne peut être versée tout entière à jour fixe et en bloc, sans occasionner un déplacement de capital qui risque de troubler l'équilibre commercial et la circulation monétaire du monde entier. La convention du 29 juin divisait donc les paiements en trois termes : un demi-milliard au 1er juillet 1873, un milliard au 1er mars 1874, et l'échéance du dernier milliard était sagement reculée jusqu'au 1er mars 1875. C'était une facilité déplus, dont il fallait espérer que nous n'aurions pas besoin. Après le second milliard acquitté, les départements des Ardennes et des Vosges devaient être évacués ; les départements de la Meuse, de Meurthe-et-Moselle, et l'ar-

rondissement de Belfort seraient évacués après le paiement du troisième milliard. Les Prussiens auraient toujours 50,000 hommes dans les quatre ou dans les deux derniers départements occupés, charge pénible et désagréable pour ces contrées ; mais la France restait maîtresse de devancer l'époque des paiements, et conséquemment d'obtenir la libération anticipée des territoires occupés. De plus, il était admis, pour le troisième milliard, que nous pourrions substituer une garantie financière acceptée par la Prusse à la garantie territoriale : il était donc possible de libérer par ce moyen les départements de la Meuse et de Meurtheet-Moselle, et l'arrondissement de Belfort, et d'obtenir ainsi l'évacuation totale du territoire français au commencement de 1874, en évitant une crise financière ou monétaire.

Un nouvel emprunt, cette fois de 3 milliards et demi, fut ouvert les 28 et 29 juillet 1872. Quarantequatre milliards furent souscrits par la France et l'Europe, et ont attesté d'une façon éclatante la puissance du crédit de la France *.

Enfin, le 15 mars 1873, un traité pour l'éva-

1 Souscription de Paris 13,252,455,931 fr.

— des départements 4,513,445,566 —

— de l'étranger 26,050,195,054 —

43,816,096,551 fr.

Le gouvernement français a pris 3,498,744,639 francs, représentant 207,026,310 francs de rente 5 p. 100.

cuation du territoire français fut signé. Il constate qu'à cette époque 3 milliards et demi, et les intérêts, ont été payés à la Prusse. Il stipule que les 1500 millions restant à solder seront payés ainsi qu'il suit : 500 millions, du 15 mars au 10 mai 1873 l ; — le milliard échéant au 1^ mars 1875 sera payé en quatre termes, chacun de 250 millions, les 5 juin, 5 juillet, 5 août et 5 septembre ; — le 5 septembre, la France paiera les intérêts échus à partir du 2 mars 1873. En échange de cette anticipation, la Prusse évacuera le 5 juillet l'arrondissement de Belfort et son chef-lieu, et les départements des Ardennes, des Vosges, de Meurthe-et-Moselle et de la Meuse. Elle continuera à occuper jusqu'au 5 septembre, comme dernière garantie, Verdun, Conflans et Étain.

Il faut indiquer maintenant comment on s'y est pris pour payer les cinq milliards, opération plus difficile encore que l'emprunt, et que le gouvernement de M. Thiers mena avec une habileté pro-

1 Ils devaient l'être au 1er mars 1874.

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digieuse et qui mérite une complète admiration.

M. Léon Say a présenté, en 1874, à l'Assemblée nationale un important rapport sur le paiement de l'indemnité de guerre * , auquel nous empruntons la presque totalité de ce chapitre.

Un de ces lourds savants germaniques, que l'on admirait si sottement chez nous, dans certaines régions érudites, a dit carrément que la somme exigée de la France n'était pas une simple indemnité de guerre, mais une pénalité de guerre, ce qu'il appelle dans son langage sauvage Kriegsstrafe, et il affirme que la fixation de cette Kriegsstrafe devait être d'un chiffre très-élevé, parce qu'il fallait punir la France d'avoir fait la guerre et lui infliger un ineffaçable souvenir.

On devait aux Allemands :

5,000,000,000 en principal, 301,145,078 en intérêts, 14,613,775 pour les frais,

5,315,758,853 francs.

Plus : 251,308,424 pour les contributions de guerre imposées à Paris et autres villes,

soit : 5,567,067,277 francs.

Pour se procurer cette somme énorme on fit trois emprunts : le premier, en 1871, de 1,530,000,000 de francs à la Banque de France 2 ; — le second, aussi

2 Ces 1300 millions ont été rendus à la Banque.

en 1871, par émission de rentes, de 2,225,994,045 francs ; — le troisième, en 1872, aussi par émission de rentes, de 3,49^744,639 francs1. Les ressources réalisées, il fallait faire passer cette somme colossale de 5 milliards et demi de France en Allemagne. Elle a été payée par :

325,000,000 provenant du chemin de fer de l'Est, que l'Allemagne payait au gouvernement français, celui-ci devant rembourser cette somme à la Compagnie,

125,000,000 en billets de Banque de France,

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