LES PLACES FORTES
Après la bataille de Reichshofen et la retraite du maréchal de Mac-Manon, nos provinces de l'est furent abandonnées aux Prussiens, qui assiégèrent aussitôt les nombreuses places fortes qu'elles renferment et dont plusieurs (Strasbourg, Toul, Mézières, Soissons, etc.) leur étaient nécessaires pour assurer leurs transports par les voies ferrées que ces places commandaient. Aucune de ces villes n'était en état de supporter un siège. Les garnisons étaient ou insuffisantes ou composées à la hâte de recrues, de mobiles, de traînards, de fuyards, de malades ou d'éclopés l ; les officiers
1 Quelquefois ces garnisons de hasard furent si mauvaises et si
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et les soldats d'artillerie et du génie étaient partout en nombre insuffisant et quelquefois manquaient absolument 1 ; nulle part le matériel n'était au complet. Bel fort n'avait pas assez de projectiles. Tout n'était bien pourvu de munitions, que parce que le grand parc destiné à l'armée du Rhin s'y était arrêté. Toutes nos places fortes avaient été construites au temps de Vauban, à une époque où l'artillerie ne portait pas beaucoup au delà de quinze ou seize cents mètres, et nulle - n'avait ses abords protégés par des ouvrages destinés à empêcher l'artillerie prussienne de les bombarder à grande distance : aussi la plupart de ces places furent-elles réduites, sans que l'ennemi ait eu besoin de recourir à aucun système régulier d'opérations de siège; elles succombèrent sous la formidable artillerie dirigée contre elles, et qui les incendiait à trois, quatre et cinq mille mètres de distance, sans qu'elles pussent se défendre.
indisciplinées, que la défense en souffrit beaucoup. A Neuf-Brisach, le colonel de Kerhor fut obligé de capituler par suite de la lâcheté et de l'indiscipline de ses soldats.
1 Strasbourg renferme huit hommes du génie, officiers compris ; — à Marsal, il y a un garde d'artillerie et pas un canonnier; un officier du génie et un garde, pas un seul sapeur ; — à Toul, pas un canonnier, pas un sapeur ; — à Thionville, deux officiers du génie, pas un seul sapeur !
8 On avait exécuté quelques travaux, encore incomplets, à Belfort; à Metz, on avait commencé à travailler aux forts extérieurs ; à Strasbourg, on n'avait rien fait ; à Langres cependant, une partie des forts était achevée.
On no peut s'expliquer comment le génie militaire, même son esprit de routine étant admis, et le gouvernement, malgré son imprévoyance, avaient conservé plusieurs de ces places, trop petites pour être utiles, et comment ils n'avaient rien fait pour mettre les places importantes en état de résister sérieusement à l'artillerie nouvelle.
Dès le 9 août, les Prussiens commencèrent le siège de Strasbourg. Le général Werder, avec environ 40,000 hommes (Badois et landwehr), fut chargé de cette opération. Malheureusement Strasbourg n'avait que ses anciens remparts, et, n'étant pas protégé par une ceinture de forts détachés destinés à éloigner les batteries ennemies et à empêcher le bombardement, Strasbourg n'était plus la grande position militaire d'autrefois. La ville n'était pas en état de défense i ; la garnison comptait 16,000 hommes, dont 3000 bons soldats seulement ; le reste se composait de mobiles et d'un grand nombre de fuyards de Reischshofen, parmi lesquels le général Uhrich ne sut pas rétablir la discipline ; il y avait peu d'artilleurs et pas de soldats
1 On ne sut pas utiliser cependant les ressources qu'elle renfermait : ainsi on aurait pu se servir des canons sans affûts qui étaient à la direction d'artillerie. Au lieu de les mettre en sûreté dans des casemates, on laissa exposées aux bombes de l'ennemi, dans la citadelle, 30,000 fusées à obus, qui furent détruites, et dont la perte paralysa en partie la défense, etc.
du génie ; l'artillerie était insuffisante et inférieure à celle des assiégeants par le nombre, le calibre, la portée et la justesse ; les magasins renfermaient peu de projectiles et de munitions. Dans de pareilles conditions, la défense devait être et fut en effet médiocre et courte. Les Prussiens bombardèrent et brûlèrent 400 maisons et la bibliothèque ; ils jetèrent 195,000 projectiles sur Strasbourg et y tuèrent ou blessèrent 4100 soldats ou habitants. Ils avaient fait deux brèches au rempart et allaient donner l'assaut, quand le général Uhrich capitula, le 28 septembre, sans avoir détruit ses armes, son matériel et les vivres. Nous retrouverons presque partout, dans cette déplorable guerre, le même oubli de ce devoir élémentaire. On livra aux Prussiens canons, munitions, armes, poudres, matériel, vivres, et l'ennemi trouva ainsi, dans nos places, de grandes ressources pour nous faire la guerre : par exemple, avec les canons de Marsal, il assiégera Toul; avec ceux de la citadelle d'Amiens, il bombardera Péronne; avec ceux de Metz, il bombardera Belfort.
Pendant ce temps, absolument libres de leurs mouvements, les Prussiens bombardaient et faisaient capituler nos places de l'Alsace, de la Lorraine et de la Champagne : ils s'emparèrent de la Petite-Pierre (9 août), de Lichtenberg(10 août), de Schelestadt (24 octobre), du Fort-Mortier (*7 novem-
bre) et de Neuf-Brisacli (10 novembre) ; ils investirent Bitche et Belfort. L'Alsace était conquise, à l'exception de ces deux villes, qui, avec Phalsbourg, située à l'entrée de la Lorraine, opposèrent à l'ennemi une résistance énergique, dont on racontera plus loin les glorieux détails.
Après les places de l'Alsace, les Allemands attaquèrent celles de la Lorraine. La possession de Toul leur importait plus particulièrement, pour établir leurs communications régulières entre le Rhin et Paris. Dès le 16 août, Toul fut attaqué ; mais, malgré la belle défense du commandant Huck, la ville, bombardée et brûlée, fut obligée de se rendre le 23 septembre. Verdun succomba à son tour le 8 novembre ; mais la résistance avait été telle, que le commandant de la ville, le brave général Guérin de Waldersbach, dicta ses conditions : la forteresse et la ville de Verdun, avec tout le matériel, armes, archives, caisses, devaient être remises aux Prussiens, « à la condition expresse d'être rendus à la France après la conclusion de la paix; » la garnison devait être prisonnière de guerre, excepté les mobiles de Verdun et la gendarmerie ; les soldats conserveraient leurs sacs et leurs effets ; les officiers obtenaient les conditions les plus avantageuses et les plus honorables, et Verdun devait être dispensé de toute contribution de guerre, de réquisitions et de logements militaires.
Les obus et l'incendie rendirent les Prussiens maîtres de Montmédy (13 novembre), de Thionville (24 novembre), de Mézières (2 janvier) et de Longwy (25 janvier). Rocroi fut enlevé par un coup de main le 5 janvier.
Pour en finir avec les places, il faut encore parler de Laon et de Soissons, qui furent pris, le premier le 9 septembre, le second le 16 octobre. La défense de Soissons fut honteuse ; la population provoquait à l'indiscipline la garnison, et y jetait le découragement. A Laon, les habitants voulurent arrêter le général Thérémin et le livrer à l'ennemi, parce qu'il était décidé à défendre la place ! Il faut que l'histoire s'arme d'un fouet inexorable pour flageller toutes les lâchetés et toutes les inepties qui abondent dans cette campagne, et pour rabattre en même temps l'orgueil du vainqueur, en lui montrant combien sa tâche eût été difficile, si nos traditions eussent été encore vivantes. Un exemple fera voir quels furent les résultats de ces capitulations, presque toujours signées avant l'heure : la reddition de Mézières donna aux Prussiens une nouvelle ligne ferrée sur Paris, et leur permit d'y amener le parc de siège qui était employé à bombarder Mézières. C'est avec ce parc, composé de 72 pièces, que les Allemands attaquèrent le front nord de Paris. En même temps, la 14e division du 7° corps, devenue libre, fut envoyée dans l'est contre Bourbaki.