‹ Histoire générale de la guerre de 1870-1871Chapitre 7 sur 26 · GARIBALDI · texte numérisé non relu

GARIBALDI

Garibaldi était arrivé à Marseille le 7 octobre, appelé par les comités révolutionnaires de Lyon et de Marseille ; il venait en France, moins pour nous défendre que pour profiter des circonstances, travailler avec ses bandes à l'établissement de la république universelle, et surtout pour continuer avec elles cette vie d'aventures qui rappelle celle

1 Le général Cremer était un jeune capitaine d'état-major, nommé général par M. Gambetta. Sa division, une des meilleures de nos armées, forte de 15,000 hommes, comprenait les mobiles lyonnais et l'intrépide bataillon de la Gironde, commandé par M. de Caravon-Latour.

des condottieri des xive et xve siècles. La révolution européenne et l'Internationale se donnaient rendez-vous en France, et, sous prétexte de combattre les Prussiens, organisaient leurs armées dans notre malheureux pays, destiné à devenir le foyer de nouvelles insurrections. Le comité de Lyon nomma Garibaldi général le 8 octobre.

Inquiète de la situation que les révolutionnaires du midi allaient faire à Garibaldi, la Délégation l'appela à Tours (9 octobre), et l'envoya dans l'est commander l'armée des Vosges. On diminuait, il est vrai, le danger que la présence de cet aventurier, dans le midi à demi insurgé, pouvait faire courir à la France, mais on se donnait la honte de subir le concours d'un pareil allié.

En attendant qu'elles entrassent à Paris et s'y joignissent à leurs coreligionnaires politiques, les bandes garibaldiennes se rassemblèrent dans l'est, où accoururent tous les révolutionnaires de l'Europe, Italiens, Polonais, Hongrois, Espagnols, Albanais, Grecs, des déserteurs de tous pays, des francs-tireurs français et bon nombre de repris de justice, dont quelques-uns, depuis la paix, ont été condamnés au bagne pour leurs méfaits. Le 27 octobre, Garibaldi publiait une proclamation, dans laquelle il disait qu'il fallait fonder la république universelle ; « elle le sera, ajoutait-il, par le noyau cosmopolite qui est en train de se former au sein de

la république française par les élus de toutes les nations. » Pour compléter la pensée du maître, un de ses officiers d'état-major déclarait que la patrie devait disparaître devant la République.

Garibaldi, avons-nous dit, fut d'abord envoyé à Besançon (14 octobre), avec le titre de général en chef des forces de l'est ; mais il n'avait pu s'accorder ni avec le général Gambriels ni avec M. Gambetta1, qui, au grand scandale de quelques-uns, regardant Garibaldi comme un embarras, lui avait donné un commandement séparé et l'avait envoyé à Dole, puis à Autun. Il est bon de savoir ce que les Allemands pensent de ce personnage : « De tous les chefs un peu notables de cette lutte gigantesque, dit M. de Wickede, le vieux Garibaldi a bien prononcé le plus de paroles inutiles, et en réalité, fait le moins d'exploits ; il mérite, par son excès de négligence, d'être vraiment honni. Au lieu de faire la petite guerre avec énergie en octobre ou novembre, où il pouvait nous nuire extrêmement, et de s'avancer sur Nancy et Bar-le-Duc, il ne bougea pas, se bornant à lancer les proclamations les plus ampoulées et les plus folles. Il nous a plutôt été utile que nuisible, et, si les autres généraux et les autres armées avaient ressemblé à lui et à ses bandes, notre victoire ne nous aurait pas coûté aussi cher. »

1 M. Gambetta était arrivé à Besançon, le 18 octobre, pour s'occuper de l'organisation de l'armée de l'est.

Agissant en chef indépendant, Garibaldi chassait de son armée les représentants du gouvernement français : l'intendant, M. Baillehache, et le chef d'état-major, le colonel Frappoli. Il remplaça, malgré les ordres formels de M. Gambetta, le colonel Frappoli par un certain général Bordone, ex-pharmacien d'Avignon. Il lança des proclamations aussi absurdes que violentes, dans lesquelles il insultait les puissances dont la France recherchait l'appui. Étranger, à la solde de la France, il jugea et condamna à mort des citoyens français.

Établis à Autun, Garibaldi et son état-major firent surtout la guerre aux « cléricaux » : ils se livrèrent à toutes sortes de violences contre le clergé; ils pillèrent, envahirent et profanèrent les maisons religieuses, les séminaires et les églises. On a à Autun le prologue de la Commune du 18 mars. Les protestations de l'évêque d'Autun et des archevêques de Tours et de Besançon, et les ordres de la Délégation de Tours mirent enfin un terme aux excès des garibaldiens.

Le nombre des combattants sérieux était de deux à trois mille, parmi lesquels il y avait quelques officiers fort braves, les deux fils de Garibaldi, le Polonais Bossack, etc. Quant au reste, il se composait de soldats d'opéra-comique, vêtus de costumes aux couleurs éclatantes et coiffés de feutres à plumes. On comptait, dit-on, deux cents colonels pour

ces 12,000 hommes, dont 4000 étaient étrangers, le reste composé de francs-tireurs et de mobiles du midi. Des femmes servaient en qualité d'officiers dans ces bandes. L'une d'elles, Pépita, était capitaine de cavalerie. On faisait les dépenses les plus extravagantes pour équiper les garibaldiens, leur fournir des chemises rouges à 20 francs, des vestons de 60 à 90 francs, et pour couvrir leurs chefs de boutons, de galons, d'étoiles et de torsades en or ou en argent fin.

Aussitôt que le général "Werder eut quitté Dijon, les garibaldiens entrèrent dans la ville ; mais "Werder y revint le 14 novembre, et en fit dès lors sa base d'opérations contre Garibaldi et Gremer, dont les mouvements auraient dû au moins être combinés.

Au lieu d'agir avec ensemble, Garibaldi se porta seul contre Dijon, attaqua les Badois de Dagenfeld à Pasques (26 et 27 novembre), et les refoula jusqu'à 5 kilomètres de Dijon. Mais la brigade Keller étant arrivée au secours de Degenfeld, Garibaldi fut repoussé à son tour et obligé de se retirer sur Autun, où il battit, le 1er décembre, les Badois, qui l'avaient poursuivi et qui se replièrent sur Dijon.

A ce moment, le général Cremer commença son mouvement : il chassa les Allemands de Nuits le 29 novembre, et les repoussa le lendemain quand ils voulurent reprendre cette ville. Le 3 décembre, il»

battit à Chàteauneuf les Badois, qui revenaient d'Autun sur Dijon; mais il fut attaqué par Werder, qui voulait reprendre l'importante position de Nuits, et, le 18 décembre, après une bataille acharnée, il fut obligé d'évacuer Nuits et de se retirer à Beaune ' .

Jusque dans les derniers jours de décembre, l'est de la France n'avait pas été le théâtre d'événements bien importants. M. de Freycinet avait cherché à organiser à Lyon des forces destinées à aller au secours de Belfort : Garibaldi devait en être le chef. Devant le refus de tous les officiers français de servir sous cet aventurier, M. de Freycinet plaça le général Bressolles à la tête de cette nouvelle armée, qui devait comprendre aussi la division Cremer et les bandes de Garibaldi. Soit par manque d'initiative, soit à cause des difficultés de toute espèce qu'il avait à vaincre, le général Bressolles ne fit rien. Plus tard ses troupes formeront le 24e corps de l'armée de l'Est.

1 Le général Cremer eut 1200 hommes tués et blessés, et 560 prisonniers. Les Allemands perdirent 5000 hommes.

Après la bataille de Loigny (2 décembre), dans laquelle l'armée de la Loire avait eu le dessous, les 15e, 18e et 20e corps s'étaient retirés à Bourges dans le plus grand désordre. On en avait formé avec beaucoup de peine la première armée de la Loire, qui fut donnée au général Bourbaki. Au 18 décembre, elle comptait 100,000 hommes et 300 bouches à feu. On a vu (page 44) que cette armée tenait en échec le prince Frédéric-Charles à Orléans ; il craignait avec raison qu'elle se portât sur Paris. Tel était, en effet, le projet du général Bourbaki et de M. Gambetta : on allait passer la Loire et déboucher sur Paris par Montargis et Fontainebleau. M. de Freycinet repoussa ce projet, et fit adopter l'idée d'envoyer la première armée de la Loire au secours de Belfort. On se laissa entraîner par l'espoir de dégager Ghanzy, de couper les communications de l'ennemi et d'obtenir ainsi de grands résultats ; mais, nous le répétons, par l'hiver rude qu'il faisait, était-il prudent de jeter de jeunes soldats peu aguerris dans les neiges du Jura?

L'armée de l'Est, formée le 20 décembre, fut composée des 18e, 20e, 15e et 24e corps. Le 18e corps était commandé par le général Billot ; le 20°, par Clinchant; le 15e, par Martineau-Deschenetz ; le 24e, par Bressolles. La force de l'armée était d'environ 100,000 hommes, dont la moitié seulement se corn-

posait de bonnes troupes. La division Cremer et Garibaldi étaient sous les ordres de Bourbaki. Une partie du 15e corps resta d'abord à Vierzon pour protéger Bourges et son arsenal, et aussi pour couvrir le mouvement des 18e et 20e corps i . On décida que les troupes seraient transportées en chemin de fer de Nevers à Chagny et à Dijon, et, après avoir repris cette dernière ville, qu'elles iraient à Besançon rallier le 24« corps et la garnison de Besançon. Arrivé à Besançon, Bourbaki devait décider, suivant les circonstances, s'il marcherait au secours de Belfort ou s'il ferait une pointe dans le grandduché de Bade. Pour réussir, cette expédition exigeait tout d'abord d'être menée rapidement, afin d'empêcher l'ennemi de rassembler des forces et d'envoyer des secours au général Werder.

On avait des chances sérieuses de réussir, grâce à l'éparpillement des forces de l'ennemi ; si on eût agi avec ensemble et rapidité, on l'écrasait en détail. L'opération du transport avait d'abord complètement échappé aux Allemands.

Malheureusement, le transport des hommes, du matériel de guerre et des approvisionnements s'effectua avec une lenteur et un désordre extrêmes. Le temps était épouvantable ; la neige ne cessait de tomber ; le froid était intense (15° et 18°) ; des

1 Cette partie du 15* corps rejoignit l'armée de l'Est un peu plus tard.

hommes et des chevaux furent gelés. L'état-major, l'intendance et les administrations des chemins de fer, non exercés au transport des troupes, ne s'entendirent pas et furent bientôt en lutte. Le matériel des compagnies était insuffisant ; l'armée et l'intendance se disputaient les wagons et la voie ; ici des trains de soldats, là des trains de vivres obstruaient la ligne sur laquelle tout s'encombrait, et rien ne pouvait plus avancer. Le service télégraphique fut aussi déplorable ; les nls étaient encombrés ; les dépêches se croisaient. Des convois de troupes restèrent trois et quatre jours à la même place, mourant de faim, pendant que des convois de vivres étaient aussi arrêtés plus loin et ne servaient à rien. On aurait bien mieux fait, au double point de vue de l'ordre et de la rapidité, de faire marcher les troupes à pied, en ne se servant des chemins de fer que pour les vivres et les munitions.

Le prince Frédéric-Charles ignora pendant quelques jours la marche de l'armée sur Besançon; mais Bourbaki perdit les chances de réussite qu'avait son armée, et le bénéfice du secret de ses opérations, en les faisant avec la lenteur que nous venons de signaler.

Parties de Neversle 21 décembre, nos premières divisions arrivèrent seulement le 27 à Ghâlon et à Chagny, et menacèrent sérieusement le général Werder, dont les 51,000 soldats étaient disséminés.

Dix-huit mille assiégeaient Belfort; les trente-quatre mille autres étaient les seules forces que Werder pût opposer à Bourbaki ; et pour cela fallait-il d'abord les réunir : car Werder, chargé d'occuper plusieurs départements , avait été forcé de disperser ses troupes. Nous lui donnâmes le temps de concentrer toute son armée et d'échapper à une défaite qui eût été certaine, si, comme on aurait dû le faire, on l'avait attaqué rapidement et battu en détail. Homme de résolution et d'énergie, le général Werder évacua Dijon (27 décembre) et rallia promptement tout son monde à Vesoul (6 janvier).

Les 18e et 20e corps se réunirent à Dijon au général Cremer, qui arriva le 30 décembre. La première armée de la Loire, devenue l'armée de l'Est, comptait alors 150,000 hommes * et 400 bouches à feu, et se composait des 15°, 18e, 20e et 24e corps, de la division Cremer et d'une réserve commandée par l'énergique amiral Pallu de la Barrière. Bourbaki décida que l'on marcherait sur Belfort pour en faire lever le siège.

Garibaldi, avec l'armée dite des Vosges, était toujours à Autun, où il n'avait rien à faire ; il reçut l'ordre de venir à Dijon occuper cette importante position,et se joindre aux 20,000 mobilisés du général Pellissier 2. Grossie par l'arrivée de plusieurs

1 150,000 rationnaires, mais beaucoup moins de combattants.

2 Garibaldi fut bientôt en lutte avec le général Pellissier et ob-

bataillons de l'Isère et de l'Ain, l'armée des Vosges, forte d'environ 50,000 hommes, devait nous assurer la possession de Dijon et couvrir le flanc gauche et les communications de Bourbaki 1. Garibaldi n'y arriva que le 7 janvier. La division Gremer, composée de troupes meilleures que celles de l'armée des Vosges, devait rester sur la rive droite de la Saône pour couvrir l'armée de l'Est contre une armée de secours qui chercherait à se jeter sur sa ligne de retraite ; elle alla occuper Fontaine-Franraise et Champlitte.

Ces premières dispositions prises, Bourbaki se mit en marche. On perdit encore beaucoup de temps en faisant transporter les troupes en chemin de fer de Dijon à Auxonne et à Dole. La distance était si courte et le froid si vif, qu'il eût été préférable de leur faire faire à pied ce trajet, au lieu d'encombrer les voies de trains de soldats, et de gêner ainsi le service de l'intendance. Enfin, l'armée de l'Est traversa la Saône et se porta, le

tint de M.de Freycinet le renvoi de ce général. Après le départ de Pellissier, il restait environ 20,000 hommes à Garibaldi. — Garibaldi était à demi indépendant : on ne lui donnait pas d'ordres ; on le priait, on l'invitait; on avait toutes sortes de ménagements pour cet « illustre général » ; on cédait à presque toutes ses exigences. 1 Le général Bourbaki avait l'assurance de M. Gambetta que Dijon serait défendu sérieusement par Garibaldi et le général Pellissier, et que ces deux généraux, avec 100,000 hommes (mobilisés du Midi) garderaient son flanc gauche et ses derrières. Cette armée devait recevoir les ordres de M. Gambetta. (Déposition dît colonel Lepercke, p. 384.)

OPERAïlOxNS DANS L'EST bo

3 janvier, sur Vesoul, où Werder s'était concentré. Les 18° et 20e corps partaient d'Auxonne ; le 24e corps, arrivé de Lyon à Besançon, partait de cette dernière ville. Le 18e corps formait la gauche de l'armée, le 20e le centre, le 24e la droite ; le 15e corps restait en arrière avec le général Bourbaki et servait de réserve générale.

Le 15e corps était venu en chemin de fer de Vierzon à Besançon ; pour le rapprocher de Belfort, Bourbaki l'envoya à Glerval, petite station éloignée d'environ 50 kilomètres de Besançon. Le village de Clerval est sur une rive du Doubs, la station sur une autre, et le pont était coupé. La petite gare de Glerval n'offre aucune ressource ; le chemin de fer n'y a qu'une voie ; il n'y a pas de plaques tournantes pour le service de la ligne, encaissée entre le Doubs et une haute montagne. C'était dans de telles conditions qu'il fallut débarquer trois divisions d'infanterie, une de cavalerie et l'artillerie. Cette opération demanda cinq jours ; elle s'accomplit par un froid intense, par une neige épaisse, au milieu d'une cruelle épidémie de petitevérole, presque sans vivres et sans feu. Ne disposant que d'une voie chargée de wagons de troupes, on ne pouvait faire arriver les wagons de vivres, ni renvoyer les wagons vides à Besançon, ni les pousser au delà de Clerval, parce qu'ils seraient tombés au pouvoir des Prussiens, qui étaient

S'i HISTOIRE DE LA GUERRE DE 1870-1871

très près de là. En attendant le moment de débarquer, les hommes gelaient, et on était obligé de les sortir des voitures, raidis parle froid et hors d'état de se mouvoir ; un assez grand nombre avaient les pieds gelés. Quant aux malades, on les déposa dans la gare, et lorsqu'elle fut pleine, on les laissa dehors et mourir dans la neige. Le débarquement du 15e corps à Clerval est un des épisodes les plus douloureux de cette campagne, malheureusement si féconde en douleurs.

Pendant ce temps, Dijon restait dégarni ; il ne s'y trouvait que les mobilisés du général Pellissier. Bourbaki donna Tordre au général Cremer d'aller occuper cette ville ; puis, quelques jours après, quand Garibaldi fut enfin arrivé, au lieu de laisser Cremer sur la Saône. Bourbaki cédait à ses instances1 et l'appelait auprès de lui, laissant à Garibaldi seul le soin de couvrir ses derrières, et de garder les communications de l'armée de l'Est, faute grave qu'on a expiée cruellement plus tard. Il ne suffisait pas, en effet, d'occuper Dijon pour assurer notre ligne de retraite ; il fallait encore s'établir solidement à Dôle et à Mouchard, et confier à de bonnes troupes la défense de ces deux points essentiels à conserver : car Dôle maintenait les communications de Bourbaki avec Dijon, et aurait

1 Werder ayant reçu de nombreux secours, la présence de la division Cremer à l'armée de l'Est était devenue nécessaire.

OPERATIONS DAiNS LEST 80

barré plus tard la route à Manteuffel, et Mouchard était la clef de la ligne de retraite de l'armée de l'Est sur Lyon, par Lons-le-Saulnier.

Nous avons dit que l'armée de l'Est marcha d'abord sur Yesoul. Werder était en avant de cette ville et s'attendait à être attaqué. Mais Bourbaki et l'agent de M. Gambetta, M. de Serres, ne furent pas d'avis de livrer bataille : ils avaient vu tomber successivement sans combat Dijon et Gray ; ils pensèrent qu'en continuant leur marche de flanc sur Belfort, Vesoul et Belfort seraient également délivrés sans combat, et que les Prussiens battraient partout en retraite. Werder évacua en effet Yesoul, mais pour réunir toutes ses forces à Villersexel, en avant de Belfort. On laissa donc échapper l'occasion de battre Werder devant Vesoul ; on perdit quatre jours1, que Werder sut mettre à profit pour réunir toutes ses troupes éparpillées, et on continua à se porter sur Belfort par une marche oblique à droite, opérée lentement et sans cesse avec des temps d'arrêt. Le 9 janvier, on n'était encore qu'à Villersexel, petite ville située entre Vesoul et Belfort, où la bataille s'engagea. Les 20e et 18e corps eurent à livrer un rude combat à Esprels, à Autrey, à Marat et surtout dans Villersexel, dont les maisons avaient été mises en état de défense par Werder, qui ne

1 Le "), le 6. le 7 et le 8 janvier.

cherchait pas seulement à gagner du temps, comme on l'a dit, mais qui voulait barrer le passage à Bourbaki et le battre. Après une lutte d'artillerie de huit heures, pendant laquelle nos batteries de 12 firent taire l'artillerie prussienne, Villersexel lut attaqué à cinq heures du soir et ne tomba aux mains de nos soldats qu'à quatre heures du matin ; nous y faisions 2000 prisonniers. Ce succès ne devait avoir aucun avantage pour nous, parce que Bourbaki perdit encore deux jours, après la bataille. Au lieu de poursuivre un adversaire aussi actif, on s'imagina qu'il allait livrer une seconde bataille à Villersexel, et on l'attendit de pied ferme pendant qu'il se repliait en toute hâte sur la Lisaine. Werder arrivait donc à Belfort avant Bourbaki, et sans perdre de temps fortifiait les approches de Belfort ; il couvrait de batteries les hauteurs qui longent la rive gauche de la Lisaine, le mont Vaudois surtout, et y plaçait même quelques pièces de siège amenées de Belfort.

Bourbaki ne se remit en marche que le 11. Le 13, une série de petits combats s'engagea sur la ligne Saulnot-Chavanne-Arcey. La division Thornton du 20e corps, à Saulnot ; le 24e corps, à Chavanne ; le 15e corps, à Arcey, repoussèrent l'ennemi qui cherchait encore à ralentir notre marche déjà bien lente.

Certes, le général Bourbaki avait à vaincre

de sérieuses difficultés. Un froid de 14° à 16°, le verglas qui couvrait les côtes dont le pays est presque partout formé, ralentissaient la marche des hommes, de l'artillerie et des convois. Mais les retards produits par ces causes indépendantes de la volonté du général ne sont pas les seules. L'indécision continuelle du commandement, les arrêts qui en résultaient, les repos accordés aux troupes, firent perdre plusieurs jours, qui, mieux employés, nous assuraient la victoire. Le capitaine Yon der Goltz1 dit : « Bien que Bourbaki fût resté, après le combat de Villersexel, immobile pendant la matinée du 10 janvier, jusqu'à ce qu'il fût convaincu qu'il n'avait plus rien devant lui, il pouvait cependant encore atteindre la Lisaine le 11, avec des forces considérables, et là attaquer en même temps la tête des troupes allemandes. Sa supériorité numérique lui assurait le succès. Ou bien, en marchant en avant et en atteignant le lendemain du combat la route de Vesoul-Lure-Belfort, il devait reconnaître la position de son adversaire, tourner ensuite vers l'Est et arriver ainsi sur le territoire de Frahier, alors plus dégagé, dans lequel on pouvait faire manœuvrer une plus grande armée. Si les équipages restaient en arrière, les troupes n'en trouvaient pas moins un territoire qui pouvait

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encore leur offrir quelque chose pour leur subsistance. »

Le 14 janvier, Bourbaki arrivait enfin devant la Lisaine et y trouvait Werder, avec 43,000 hommes, retranché sur la rive gauche de cette rivière. La gauche des Allemands était à Montbéliard et Béthoncourt ; son centre à Héricourt et à Chagey, soutenu en arrière par le mont Vaudois ; sa droite, à Ghenebier et Frahier. Partout des batteries étagées allaient décimer nos bataillons, si on les lançait à l'assaut de ces redoutables positions, et réduire au silence nos pièces de campagne. La Lisaine, qu'il fallait franchir pour atteindre l'ennemi, coule dans un lit aux berges à pic, formant un fossé d'un passage très-difficile. En avant de la rivière, le pays est très-accidenté, boisé, sans chemins ; on n'y trouve guère que des sentiers. La supériorité du nombre, qui était pour nous, se trouvait annulée par ]e fait même de la topographie du terrain sur lequel nous allions combattre, sans pouvoir nous développer facilement et complètement.

Une attaque de front présentait peu de chances favorables ; aussi Bourbaki chercha-t-il à exécuter un mouvement tournant sur la droite de Werder. Mais les reconnaissances furent incomplètes ou mal faites1, et on choisit pour objectif du mouvement

1 Le colonel Poullet déclare même qu'on ne fit pas de reconnaissance.

tournant Chagey, c'est-à-dire la droite du centre de l'ennemi, sans tenir compte de sa droite, qui était à Frahier, véritable clef du champ de bataille, qu'il fallait enlever, si on voulait tourner réellement \Verder et remporter la victoire. Cette faute énorme entraîna des retards et de faux mouvements, et quand elle fut reconnue, et qu'on se décida à faire effort sur Frahier, il était trop tard. Toute l'ordonnance de la bataille fut changée : l'attaque, qui devait commencer par la droite et le centre, commença par hasarda notre extrême gauche, et ce fut le combat de Chenebier qui nous apprit où était exactement la droite de l'ennemi ! .

Les dispositions adoptées par Bourbaki pour attaquer Werder furent les suivantes. Le 15e corps, de réserve générale qu'il était, devint l'extrême droite de l'armée et fut chargé d'enlever Montbéliard et d'attirer les forces de l'ennemi sur sa gauche pendant que nous l'attaquerions à fond à Chagey, où nous croyions qu'était sa droite. Le 24e corps formait notre droite et devait se porter contre Béthoncourt et Bussurel ; le 20e corps, au centre, devait attaquer Héricourt ; le 18e corps, à gauche, avait l'ordre

1 Je me suis servi, pour la bataille d'Réricourt, de l'excellent ouvrage du colonel Poullet, chef d'état-major de la division Cremer, ouvrage intitulé la campagne de l'Est. Il faut se tenir en garde contre les assertions toujours partiales et souvent erronées du rapport de M. Perrot à l'Assemblée nationale, sur la campagne de l'Est, rapport empreint d'un fâcheux esprit de parti et absolument hostile aux généraux Billot, Cremer et Bressolles.

d'exécuter le prétendu mouvement tournant, c'està-dire de tourner Héricourt par Chagey et d'occuper le mont Vaudois, qui domine ces deux positions. La division Cremer, qui venait de rejoindre l'armée, appuierait le mouvement tournant du 18e corps, passerait la Lisaine à Chenebier et formerait notre xtrême gauche. Le général Billot, avec le 18e corps et Cremer, disposait de 40,000 hommes et de 120 canons, et était chargé de l'attaque principale, c'est-à-dire du mouvement tournant sur Chagey. Pendant ce temps, les mobilisés du Doubs inquiéteraient l'ennemi sur la ligne Blamont-Montbéliard et appuieraient notre extrême droite * . Ainsi comprise, l'attaque n'est plus qu'une attaque de front, avec effort sur le centre de l'ennemi, et en ne tenant pas compte de sa droite. Quant au mouvement tournant sur la droite des Allemands, il n'existe pas, puisque l'effort se porte sur Chagey, où s'appuie la droite de leur centre, et non pas sur leur droite, qui est à Chenebier et Frahier. C'était Chagey, et le mont Vaudois, avec ses formidables batteries, qu'il fallait tourner par Chenebier et Frahier, au lieu de les attaquer de front et d'aller s'y épuiser en efforts inutiles. Ce fut cependant sur Chagey qu'eut lieu l'attaque principale, qui devait échouer, et qui échoua.

1 Cette diversion, mal conçue et encore plus mal exécutée, échoua complètement.

Pour se justifier devant la Commission d'enquête, le général Bourbaki, et son aide de camp, le colonel Leperche1, ont rejeté sur le général Billot la responsabilité de la défaite. Il n'arriva, disent-ils, sur le champ de bataille, à Chagey, qu'à trois heures. 11 parait certain cependant, d'après les publications allemandes, que le 18e corps était aux prises avec l'ennemi, à Couthenans, dès neuf heures du matin. Mais ce retard, fût-il absolument certain et occasionné par la lenteur du général Billot2, n'est pas la cause de notre défaite. La cause véritable est d'avoir négligé Frahier et dirigé l'attaque sur Chagey, croyant exécuter un mouvement tournant. Quant à Cremer, il n'arriva pas et ne pouvait pas arriver.

Nous avons dit que sa division marchait par la route de Lure à Belfort, par Frahier. Le hasard amenait donc Cremer sur le point essentiel à attaquer, au début môme de la bataille. Mais on ne soupçonnait pas, au quartier général de Bourbaki, l'importance de Frahier ; car Cremer, après avoir passé la Lisaine à Chenebier, devait se rabattre au

1 Le chef d'état-major général de l'armée était le général Borel, homme d'une réputation égale à son mérite. On est étonné de voir que ses fonctions si importantes ont été remplies, dans les parties les plus essentielles, par le premier aide de camp du général Bourbaki, et on se demande comment le général Borel a pu accepter un tel amoindrissement de sa position officielle.

2 11 faudrait aussi signaler les ordres de marches mal donnés : Billot et Cremer se coupant, etc.

sud et venir, comme Billot, à Cliagey. Ainsi, il est établi d'une manière indiscutable que par la faute du commandement, la principale chance d'être victorieux, dès le 15, nous échappait.

Arrivé à Chenebier, Cremer s'y heurta inopinément à la droite de Werder, commandée par le général Degenfeld. Il lui livra un combat opiniâtre, sans lequel Degenfeld tombait sur le flanc gauche de Billot. On voit ce que valait le mouvement tournant que le 18e corps allait faire sur Chagey ; il courait le risque d'être pris de flanc pendant sa marche. Cremer se battit vigoureusement à Chenebier, demanda du secours, proposa de marcher sur Frahier, de tourner véritablement cette fois la droite de Werder, de faire tomber l'inexpugnable position du Vaudois et de nous donner la victoire. Mais alors Billot est à Chagey, et ce n'est que le lendemain 16 que l'on envoie au secours de Cremer la division Penhoat du 18e corps, pour marcher sur Frahier. Le 16, Cremer se battit toute la journée contre Degenfeld à Chenebier. Degenfeld fit connaître sa situation critique à Werder, qui lui répondit par ces deux seuls mots : « Renforts impossibles. » La division Penhoat étant arrivée, Chenebier fut enfin enlevé aux Allemands. Degenfeld épuisé se retira sur Frahier et de là sur Chalonvillars, entre Frahier et Belfort.

« Le moment décisif de la bataille pour les Aile-

mands, dit le capitaine Von der Goltz1, était arrivé. Si l'attaque heureuse des divisions Cremer et Penhoat avait entraîné le reste de l'aile gauche de l'armée française, l'aile droite allemande pouvait être écrasée rien que par le déploiement de l'artillerie supérieure de l'ennemi, et le chemin de Belfort était libre. Le général de Werder se décida aussitôt à engager sa faible réserve. Elle fut rassemblée de tous les points éloignés, où elle se tenait déjà prête, et conduite par le général Keller à la droite de l'armée. Huit bataillons, quatre escadrons et quatre batteries marchaient sous ses ordres. De l'armée de siège de Belfort on amena à force de bras 3 pièces de 24 au moulin de Rougeot - ; elles furent mises en position pendant la nuit, afin de pouvoir balayer au loin la route dès le matin. »

L'inaction de la garnison de Belfort pendant cette journée du 16 est incontestablement regrettable. L'arrivée de troupes françaises tombant sur les derrières des Prussiens pouvait décider de la victoire, en achevant de porter le trouble dans les troupes vaincues de Degenfelcl ;:.

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2 A Chalonvillars. — Ce village est situé à 4 kilomètres du fort de Bellevue, le plus occidental de Belfort, et par conséquent encore sous le feu de la place.

3 On explique l'inaction du colonel Denfert, en disant qu'il ne pouvait disposer, pour une opération offensive, que de 4000 hommes et de 3 canons de campagne mal attelés, et qu'il ne voulait pas risquer de compromettre la défense de Belfort par un échec dans une sortie à fond.

Dans la nuit du 16 au 17, les Allemands reprirent Chenebier à des mobiles, qui s'y laissèrent surprendre. Les divisions Gremer et Penhoat enlevèrent encore une fois le village le 17 au matin, et rejetèrent l'ennemi sur Frahier. La victoire était à nous incontestablement, si nous donnions le dernier coup de collier, si on envoyait au secours de Cremer et de Penhoat la réserve commandée par le brave amiral Pallu de la Barrière et toute la cavalerie du général Brémont d'Ars, en se contentant de faire de fausses attaques sur Chagey et sur le reste de la ligne. Bourbaki ne le fit pas, et dès le 17 au soir il prit le parti de battre en retraite.

Pendant que la vraie bataille s'engageait par hasard le 15 à Chenebier et s'y continuait le 16 et le 17, on s'était battu à Montbéliard, à Héricourt et à Chagey. Le 15, le 15e corps enleva Montbéliard ; mais il perdit l'occasion de s'emparer du château de cette ville, et quand il voulut l'attaquer, le 16, il échoua et fut repoussé à Béthoncourt. Les 20e et 24° corps avaient attaqué vigoureusement, mais sans succès, Héricourt et d'autres positions dont les défenses étaient inexpugnables. Le 18e corps avait pris Chagey, mais il n'avait pu s'y maintenir sous le feu du mont Vaudois. Le 16 et le 17, ces combats sur le front de l'ennemi continuèrent à être le but principal de Bourbaki, tandis qu'ils n'auraient dû être que des diversions à ce qui se passait à notre

gauche, où devait se décider l'affaire, et où le général Bourbaki ne sut pas faire l'effort décisif.

Malgré l'avis des généraux Billot et Grenier qui voulaient avec raison recommencer la lutte le 18, Bourbaki se décida à la retraite. Les vivres étaient rares et les munitions s'épuisaient. Bourbaki craignit qu'un échec grave ne désorganisât complètement son armée, et que la retraite ne se changeât en déroute. Il recevait aussi les premières nouvelles de la marche de Manteuffel sur Dijon. Il donna l'ordre de se retirer sur Besançon.

L'armée avait perdu 8000 hommes dans ces combats1, mais elle était encore en bon état, et Werder put s'en convaincre à la manière dont nos arrière-gardes repoussèrent les troupes qu'il envoyait à notre poursuite.

La retraite commença le 18, se fit par des routes encombrées de neige et fut très-pénible. Les ordres avaient été mal donnés et furent encore plus mal exécutés. Le désordre fut bientôt complet, et la démoralisation gagna une partie de l'armée, qui mit cinq jours à faire 70 kilomètres et arriver à Besançon. La retraite s'effectuait sur trois lignes : la division Cremer, les 18e et 20e corps suivirent l'Oignon; le 15e corps marcha sur la rive droite du Doubs ; le 24e corps devait traverser le Doubs à

1 La perte des Allemands fut de 2150.

l'Isle et à Clerval, et suivre la rive gauche du Doubs, après avoir défendu le Lomont, pour empêcher Werder de nous tourner par notre gauche 1 . La division Cremer, les 18e, 20e et 15e corps arrivèrent sans encombre à Besançon. Le 24e corps, où se trouvaient de mauvais éléments2, accomplit sa retraite en désordre ; il passa le Doubs à l'Isle et à Clerval, et détacha deux de ses divisions sur Bla~ mont, Pont-de-Roide et le Lomont, pendant que la première (général Daries) suivit la rive gauche du Doubs, se portant sur Besançon. Le général Daries arrivait à Pont-les-Moulins (25 janvier), quand il y fui attaqué et battu par les Prussiens, qui venaient de passer le Doubs à Baume-les-Dames, et lui barraient la route de Besançon. La 3e légion des mobilisés du Rhône, chargée de défendre Baume, s'était laissé surprendre et avait lâché pied sans combattre 3. Le général Daries, ne pouvant plus continuer à marcher sur Besançon, se porta sur Pontarlier. La seconde division (Comagny), après avoir occupé le Lomont et les positions de Blamont

1 On ne comprend pas pourquoi le 15e corps, qui était à notre extrême droite, ne fut pas chargé de cette mission : il fallut, en elfet, pour que le 24e corps passât à l'extrême droite, qu'il traversât le Doubs en se croisant avec les colonnes du 15e corps, ce qui ajouta encore à la confusion de cette partie de la retraite.

2 Les mobilisés du Rhône.

3 Cette légion était arrivée depuis cinq jours à Farmée ; elle était, chefs et soldats, sans aucune instruction militaire, absolument indisciplinée et n'avait aucune volonté de se battre*.

et de Pont-de-Roide, les évacua par ordre supérieur ; on lui donna aussitôt l'ordre de les réoccuper, ce qu'elle ne put faire, l'ennemi s'en étant emparé. La 2e division se dirigea, ainsi que la 3°, sur Pontarlier, où le 24° corps arriva le 28 et le 29 janvier. Ainsi, un corps d'armée tout entier était coupé et rejeté sur Pontarlier, pendant que le reste de l'armée de l'Est se réunissait à Besançon, le 22 et le 23 janvier. Elle n'y trouva pas de vivres, et il fallut trois jours au général Bourbaki pour rallier l'armée, la réorganiser et préparer les opérations ultérieures.

Pendant ce temps (21 janvier), les Prussiens entraient à Dole, et le général Bourbaki apprenait par des dépêches de Bordeaux dans quelle situation il se trouvait, c'est-à-dire qu'il était menacé de perdre sa ligne de retraite sur Lyon. Aussitôt (le 21), le général Gremer fut envoyé sur Dôle, par la rive droite du Doubs ; il rencontra les Prussiens à Dannemarie le 23, leur livra un combat, mais dut revenir à Besançon. Le 15e corps ! reçut aussi (le 21) l'ordre de se porter en toute hâte sur Quingey et Mouchard, et d'assurer, en occupant ces deux points, notre ligne de retraite sur Lyon. Le 15e corps arriva à Quingey, mais fort réduit, et ayant son monde éparpillé un peu partout. Le général Bour-

1 Exactement la division Dastugue. La division Peitavin ne partit que le 23.

il. 6

baki, les chefs de corps, M. de Freycinet à Bordeaux, tous donnaient des ordres, et au milieu de cette confusion, personne ne commandait réellement. Les chefs d'état-major des corps d'armée et des divisions ne savaient auquel entendre, et la direction des mouvements, qui leur échappait, se faisait au hasard. Ainsi, la division Dastugue, en arrivant près de Quingey, ne comptait que 5000 hommes au lieu de 10,000, et quelques jours après, 2500 seulement ; le reste avait été envoyé dans

diverses directions inconnues à son chef d'étatmajor.

Parvenu à Quingey, le 15° corps y trouva les Prussiens, comme Gremer les avait rencontrés à Dannemarie '. Garibaldi les avait laissé passer, et notre ligne de retraite sur Lyon était coupée par la faute de ce vaniteux et inutile général. En effet, les Prussiens occupaient Dôle, Quingey, la grande forêt de Chaux et Mouchard. Quelque rapide qu'ait été la marche du 15° corps et de la division Gremer, ils étaient arrivés trop tard, Garibaldi n'ayant absolument rien fait, je le répète, pour empêcher l'ennemi d'avancer, ou au moins pour le retarder -.

1 II y eut à Quingey un engagement peu important, à la suite duquel la division Dastugue se replia aussitôt.

2 II suffisait du moindre effort de Garibaldi et qu'il gagnât un ou deux jours, pour que Gremer et le 15e corps pussent occuper, avant les Prussiens, les positions qui assuraient notre ligne do retraite sur Lyon.

Ici il faut nous arrêter, laisser l'armée de l'Est, et voir ce qui s'était passé du côté de Dijon pendant que Bourbaki allait débloquer Belfort.

Dès les premiers jours de janvier, M. de Moltke, pour secourir Werder, avait formé une armée de 50,000 hommes, qu'il mit sous les ordres du général de Manteuffel * ; elle se composait du 2e corps (Fransecky), qu'il enleva à l'armée de Paris 2, et du 7e corps (Zastrow), dont une division était à Ghâtillon-sur-Seine (la 13e), et l'autre (la 14e) marchait sur Paris après avoir pris Mézières. Werder, avec le 14° corps, fit aussi partie de la nouvelle armée, qui prit le nom d'armée du Sud. L'armée du Sud avait pour mission de battre Bourbaki, de continuer le siège de Belfort et de « réprimer avec la dernière rigueur et par tous les moyens possibles toute tentative d'insurrection en Alsace et dans les Vosges. »

Le général de Manteuffel prit le commandement de l'armée du Sud, le 12 janvier, à Ghâtillon-sur- Seine, et se porta d'abord sur Yesoul. Il lança ses colonnes à travers la Côte d'Or et le plateau de Langres. Ses divisions avaient à parcourir un pays accidenté et difficile, dans lequel elles ne pouvaient pas se soutenir entre elles ; de plus, elles avaient le

1 Le général de Manteuffel fut remplacé à l'armée du Nord par le général de Gœben.

2 Le 2e corps fut immédiatement remplacé (3 janvier) par le corps bavarois de Von der Thann remis au complet.

corps de Garibaldi sur leur flanc. Cependant Manteuffel passa librement, sans être inquiété dans sa marche autrement que par quelques escarmouches insignifiantes. Le 18 janvier, le 2e corps arrivait à Fontaine-Française, et le 7e à Dampierresur-Saône. Le 19, Manteuffel apprit la victoire de Werder à Héricourt et la retraite de Bourbaki sur Besançon ; il renonça aussitôt à marcher sur Vesoul et à aller au secours de Werder, qui s'était dégagé lui-même ; il fit faire à son armée une conversion à droite pour la porter sur Dôle et la jeter sur les derrières de Bourbaki par Poligny. Son plan était de couper à l'armée de l'Est les routes de Besançon à Lyon, et de la forcer à capituler ou à se réfugier en Suisse. Il laissa simplement une brigade à Dijon pour occuper Garibaldi.

Cette manœuvre lui était facile à exécuter, car Dôle n'était pas occupé. C'était Garibaldi, avonsnous dit, qui devait couvrir les derrières de l'armée de l'Est et maintenir ses communications avec Lyon, en occupant Gray et Dôle ; mais Garibadi,ne comprenant rien à sa mission, n'avait rien fait pour l'accomplir. Manteuffel, afin d'annuler ces bandes et de les empêcher d'agir à un moment donné, envoya contre elles une seule brigade commandée par le général Kettler, qui devait amuser Garibaldi aux environs de Dijon, le tromper en bataillant contre lui et lui cacher ainsi la marche de l'armée

allemande. Garibaldi tomba dans ce piège grossier ' . Le 19, le général de Manteuffel occupa Gray, marcha sur Dôle et se jeta audacieusement entre Dijon, où était Garibaldi, et Besançon, où était Bourbaki. Contre un autre adversaire que Garibaldi, il aurait pu payer cher ce mouvement, se faire battre et perdre sa ligne de retraite. Encore une fois, les Prussiens firent ce qu'ils voulurent pendant toute la campagne, et furent à peine gênés dans leurs opérations.

Le 21 janvier à minuit, Manteuffel occupa Dôle, que la garde nationale défendit à elle seule quelques heures ; dès lors il était le maître de la situation. Les énormes approvisionnements qu'on avait rassemblés dans cette ville, tombèrent au pouvoir de l'armée allemande.

Pendant ce temps (21 -, 22 et 23 janvier), Gari-

1 « Pour se dégager du mouvement tournant qui allait l'envelopper, Bourbaki n'avait que le corps de Garibaldi. Celui-ci devait donc agir avec énergie et chercher à attirer sur lui le plus de forces possibles. Or il ne comprit rien à ce qu'il avait à faire et se laissa tromper par quelques bataillons que les Prussiens lui opposèrent.» (Opérations de Varmée du Sud, par le colonel Wartensleben, p. 22 de la traduction française.)

5 Garibaldi, que la Délégation de Bordeaux appelait le premier général de la République, avait d'autres soucis que de combattre le Prussien : il s'occupait de manger du bon poisson de mer. Un de ses familiers, le signor Vignati, écrivait de Dijon, le 21 janvier 1871, à un nommé Lelli, membre du comité italien de Marseille, la lettre prodigieuse que nous reproduisons ici, et qui montre mieux que nul autre document a qui M. de Freycinet avait confié la mission d'assurer la retraite de Bourbaki.

ce Cher Lelli, j'ai reçu le poisson que vous avez eu la bonté de

baldi livrait les combats de Talant, de Fontaine et de Plombières aux cinq bataillons de Kettler, prenait un drapeau, ou plutôt le trouvait parmi les morts sur le champ de bataille, et repoussait au combat de Messigny le major Conta, envoyé au secours de Kettler. Ces grandes victoires des Chemises rouges étaient parfaitement inutiles et n'empêchaient pas Manteuffel de s'emparer de Dôle et de tout disposer pour envelopper Bourbaki. A sa gauche, en effet, Werder (14e corps) se portait de Bell'ort sur Baume-les-Dames et refoulait le 24e corps sur Pontarlier. Au centre, Zastrow (7e corps) occupait Dampierre et livrait le combat d'Etuz (21 janvier) à des troupes venues de Besançon et qui y retournèrent après l'affaire ; à droite, Fransecky (2° corps) marchait sur Mouchard. Le 23, le général de Zastrow rencontra à Dannemarie la division Cremer et la refoula, mais après un rude combat ; il alla ensuite occuper Quingey, au sud-

nous envoyer. Il est arrivé à Dijon en Lon état et il a beaucoup plu à notre général. Je vous remercie aussi de l'offre que vous laites d'en envoyer d'autre, qui, expédié par vous, plaira toujours à notre cher général, lequel, comme vous savez, aime beaucoup le poisson et surtout envoyé par vous, qui connaissez si bien la spécialité de la chose. Je vous salue de cœur. Votre Louis Vignati. » — Le préfet de la Côte-d'Or, inquiet de l'inaction et de la mollesse de Garibaldi, écrivit au général Rolland, commandant la division de Besançon, pour le prévenir du passage des colonnes de Manteuflél et le prier de provoquer l'ordre de faire marcher Garibaldi. Le général Rolland écrivit à son tour à Bordeaux, et M. de Freycinet lui répondit de ne pas s'inquiéter, que le préfet n?v entendait rien.

OPÉRATIONS DAiNS L'EST 103

ouest de Besançon, barrant ainsi la route et le chemin de 1er de Besançon à Lons-le-Saulmier et à Lyon. Le 24, Fransecky occupa Mouchard et acheva de fermer cette route à l'armée française. La grande route de Lyon étant coupée, la retraite devenait beaucoup plus difficile ; mais Bourbaki pouvait encore s'échapper entre l'Ain et le Jura, par plusieurs routes secondaires qui conduisent de Pontarlier à Saint-Laurent, et de là à Saint-Claude et à Gex. 11 avait encore un parti à prendre : c'était d'attaquer les Prussiens et de s'ouvrir le chemin en leur passant sur le ventre ; mais l'état de larmée, épuisée et en partie désorganisée, ne lui permettait pas de compter sur le succès d'un tel coup de vigueur, et, le 24 janvier, il prit la résolution de se retirer sur Pontarlier, et de cette ville sur Lyon par Mouthe ». Les 18e et 20e corps, qui d'abord avaient reçu l'ordre de se porter sur Quingey, furent dirigés sur Pontarlier, et le 15e corps, ainsi que la division Cremer, furent rappelés à Besançon et prirent aussi la direction de Pontarlier. Le 26, l'armée commença sa marche sur cette ville, et le général Bourbaki, voyant son armée à peu près perdue et se sentant impuissant à la sauver, se

1 Oq a reproché avec raison à Bourbaki, du moment qu'il battait en retraite sur Pontarlier, de n'avoir pas fait occuper les défilés essentiels, les Planches par exemple, par lesquels les Prussiens pouvaient lui barrer la route de Lyon.

brûla la cervelle f.Ace moment, la Délégation de Bordeaux lui enlevait enfin le commandement de l'armée et le donnait au général Clinchant.

Ce même jour, 26 janvier, pendant que nous marchions sur Pontarlier, le général Fransecky (2e corps prussien) occupait Poligny , Arbois et Salins ; le 28, il était à Champagnole2, donnait l'ordre à un détachement d'aller occuper les Planches 3 et marchait par Nozeroy sur Frasne. Le 7° corps Zastrow) était à Amancey ; une partie du 14e était au nord de Pontarlier ; nous étions menacés d'être enveloppés.

L'armée de l'Est marchait sur Pontarlier avec toute la rapidité que l'on pouvait exiger des troupes. De fortes étapes de jour et de nuit permirent aux 15e, 18° et 20e corps 4, et à la division Cremer d'être enfin réunis, le 28, à Pontarlier, où l'on trouva le 24e corps. Les grandes marches, la rigueur du froid, l'abondance de la neige, le manque de vivres, le mauvais état des habits et des chaussures faisaient depuis longtemps de nombreuses victimes,

1 II se blessa grièvement sans se tuer.

2 Champagnole est le nœud des routes de Poligny à Saint-Laurent et de Pontarlier à Lons-le-Saunier.

3 Les Prussiens arrivèrent aux Planches le 29 au soir. Pour transporter leurs troupes par ces chemins couverts de neige, ils avaient des traîneaux contenant 40 hommes assis ; 40 suivaient à pied et prenaient place sur le traîneau quand ils étaient fatigués et que leurs camarades s'étaient reposés.

4 Moins la 28 division du 15e corps et la lre du 20e corps, qui furent laissées à Besançon.

Croquis pour la page 105. Tome 2.

Lxih.T Her/net . 7. pass.Dauphiii6.ParU

et, la situation restant toujours la même, les mobilisés et quelques bataillons de mobiles du Midi 4 tombèrent dans une désorganisation absolue ; mais l'armée proprement dite, les turcos et plusieurs régiments de mobiles avaient conservé une réelle solidité, qui permettait à Clinchant d'essayer encore de sauver cette malheureuse armée.

Il faut maintenant étudier avec soin les routes et chemins allant de Pontarlier à Gex et à Saint- Claude, d'où l'on pouvait gagner Lyon.

De Pontarlier il part une route allant à Saint- Laurent et de là à Saint-Claude, en passant par la Cluse, les Frètes, Mouthe, la Chaux-Neuve, nœud de routes important, Foncine-le-Haut et Foncine-le- Bas, autre nœud de routes très-important. Cette route pouvait être coupée : aux Frètes, par les Prussiens venant de Bonnevaux, et à Foncine-le- Bas, par les Prussiens venant de Champagnole par le défilé des Planches. Les deux défilés de Bonnevaux et des Planches devaient donc être occupés et bien défendus pour que notre retraite fût assurée. Si, comme cela est arrivé en effet, les Prussiens s'établissaient à Foncine-le-Bas avant nous, il nous restait une autre issue, dont on ne tient pas assez compte d'ordinaire, quand on parle de notre retraite en Suisse. A la Chaux-Neuve, sur la route

1 Var, Vaucluse.

précédente, commence un chemin qui passe par la Chapelle-des-Bois et Bellefontaine, et arrive à Morez, où l'on trouve une belle route traversant les Rousses et le col de la Faucille, et aboutissant à Gex. La première route, celle de la Chaux-Neuve à Saint-Claude, étant fermée, il reste évidemment la seconde, celle de la Chaux-Neuve à Gex.

Le général Clinchant, arrivé à Pontarlier, prit ses dispositions. Il envoya (le 28) le général Cremer avec trois régiments de cavalerie i occuper les Planches et Saint-Laurent. Cremer laissa un régiment à Foncine-le-Bas et aux Planches, et arriva à Saint-Laurent et à Morez le 29, après une marche de 80 kilomètres. Une brigade de la division Cremer, commandée par le colonel Poullet, se porta aussi sur Saint-Laurent par Frasne, Bonnevaux, les Granges-Sainte-Marie et Mouthe ; mais elle ne put arriver à Saint-Laurent, comme on le verra plus loin.

En môme temps, le général Clinchant destituait le général Bressolles et donnait le commandement du 24° corps au général Comagny, qui partit, le 29, avec une partie de son corps d'armée pour Mouthe et Saint-Laurent. La cavalerie du 15° corps fut aussi dirigée sur cette route. Le but du général

1 Un régiment de dragons, un régiment de chasseurs d'Afrique de marche, et uu régiment de cavalerie mixte, armés de chassepots et susceptibles de combattre à pied.

Clinchant était de se retirer sur Lyon par Saint- Laurent et Saint-Claude, et par Morez et Gex. Les autres corps devaient suivre la division Grenier et le 24e corps dans leur mouvement sur Lyon. En attendant, les 15e, 18e et 20e corps restaient en avant de Pontarlier pour tenir tête aux Prussiens, qui s'avançaient avec le gros de leurs forces, sur cette ville, qu'on mettait en état de défense. Le 18e corps était à droite, à Vuillecin et à Doubs ; le 15e au centre, à Sombacourt et aux Granges- Sainte-Marie ; le 20e à gauche, à ChafFois, à Bulle, à Frasne et a Dompierre. Comme partout et toujours, les vivres manquèrent à Pontarlier, soit par faute des événements, soit par la négligence de l'intendance. A ce moment, plus de la moitié de l'armée s'était débandée, et se composait d'éclopés et surtout de traînards.

Le 29, toute l'armée commençait son mouvement sur Mouthe. Le soir, Zastrow, surprit et battit une division du 15° corps * à Sombacourt et attaqua vivement, à six heures, une division du 20° corps 2 à ChafFois. A sept heures, pendant le combat, le général Clinchant reçut de Bordeaux une dépêche qui lui annonçait la conclusion d'un armistice. Aussitôt on prévint les Prussiens, qui convinrent avec nous de suspendre le feu, et chacun

1 Division Dastugue.

s Division Thornton.

resta maître de la partie du village qu'il occupait. Les troupiers français et allemands se félicitaient de la fin de la guerre et échangeaient vivres et tabac. La nouvelle de l'armistice se répandit avec rapidité, et nos opérations s'arrêtèrent partout. Notre marche sur Mouthe fut suspendue; nos malheureux soldats crurent qne la fin de leurs misères était arrivée. Sur l'avis qui leur fut donné de la signature d'un armistice par les officiers français, les officiers prussiens consentirent presque partout à cesser les hostilités en attendant les ordres de leurs supérieurs. Mais l'armistice n'était qu'une déception de plus ajoutée à toutes les infortunes et à toutes les souffrances de l'armée de l'Est.

Le lendemain 30, au matin, les Prussiens attaquèrent le 20e corps à Bulle. A cette nouvelle, Clinchant envoya un parlementaire pour demander des explications ; il lui fut répondu que l'armistice, qui existait en effet, ne concernait pas l'armée de l'Est, et qu'en conséquence l'armée allemande continuerait à se battre. Voici ce qui s'était passé.

Le 29 janvier au matin, M. Gambetta avait reçu à Bordeaux une dépêche de M. Jules Favre, qui lui annonçait la conclusion d'un armistice de vingt et un jours et se terminait par ces mots : « Faites connaître cette nouvelle à toute la France et faites exécuter l'armistice. » Il ne prévenait pas M. Gambetta de l'exception qu'il avait demandée et obtenue

OPÉRATIOiNS DANS L'EST 109

pour l'armée de l'Est et pour Belfort ' : en conséquence, le ministre de la Guerre expédia au général Clinchant et à Garibaldi l'ordre de suspendre immédiatement les hostilités, et de se concerter avec les généraux ennemis pour tracer les lignes de démarcation entre les deux armées.

M. Jules Favre avait oublié de dire que l'armistice ne commençait dans les départements que le 31 ; il avait encore oublié de dire que les départements de la Côte-d'Or, du Doubs et du Jura, Belfort et l'armée de l'Est étaient exceptés de l'armistice.

A coup sûr, l'armée de l'Est était très-compromise quand l'armistice a été signé et quand la dépêche lui est parvenue. Il n'en est pas moins vrai que cette dépêche lui a porté le coup fatal, en la trompant, en arrêtant ses mouvements et en la jetant, quand la vérité fut connue , dans une désorganisation encore plus grande.

Sous le poids d'une pareille faute, sous le poids d'une pareille responsabilité, accusé par tout le monde, trouvé coupable même par les Prussiens, qui ont profité de son incomparable ineptie, M. Jules Favre, pour se justifier, a écrit d'une plume légère et élégante les lignes qui suivent :

1 Pendant les négociations de l'armistice, M. de Bismarck demandait que Belfort capitulât ; M. Jules Favre refusa et préféra que le siège continuât, et que l'armée de l'Est pût poursuivre ses opérations : M. de Bismarck y consentit.

il. 7

« Du reste, l'armistice ne s'appliquait aux armées de province que trois jours après la signature de la convention l , et dès lors le 30 janvier2 l'armée de l'Est avait été contrainte de franchir la frontière suisse. Le traité du 28 janvier a donc été sans influence sur son sort3, »

La réponse à cette impudente apologie sera dans l'histoire scrupuleusement exacte des faits.

A la nouvelle de l'armistice, le général de Manteuffel4 adressa la proclamation suivante à son armée : « Soldats de l'armée du Sud ! Paris a capitulé ! un armistice est conclu entre la garnison de la ville et les première et deuxième armées. Seule, celle du Sud doit continuer ses opérations jusqu'à ce qu'elle ait obtenu un résultat définitif. En avant ! » En même, temps il donnait l'ordre à ses généraux de ne traiter avec les Français qu'à la condition

1 \\ aurait fallu au moins le leur faire savoir.

2 Ce n'est pas vrai. L'armée, comme on va le voir, n'est entrée en Suisse que deux jours après, le 1er février.

3 Devant la commission d'enquête, M. J. Favre a cherché à expliquer sa conduite. Tout le verbiage de ses dépositions ne peut détruire le fait évident, indiscutable, qu'il connaissait l'exception relative à l'armée de l'Est, exception qu'il avait demandée, qu'il avait signée et qu'il a dû lire, bien qu'il prétende ne l'avoir pas connue. — Déjà, en rendant compte de ses négociations au gouvernement de la Défense nationale (31 janvier et 1er février), M. J. Favre, prié de dire si oui ou non Bourbaki était protégé par l'armistice, se perdait dans des réponses qui n'expliquaient rien. (Voy. le Rapport de M. Chaper.)

4 Le général de Moltke avait expédié au général de Manteuffel une dépêche exacte, que ce dernier reçut le 29 à cinq heures du soir et qu'il fit connaître plus tard à nos généraux.

qu'ils mettraient bas les armes. Aussitôt les Prussiens recommencèrent les hostilités et nous surprirent presque partout, arrêtés et croyant à l'armistice. Quand nos soldats apprirent la vérité et surent que l'armistice ne les concernait pas, leur esprit se troubla; le courage et le sentiment du devoir, déjà fort ébranlés, disparurent tout à fait chez beaucoup d'entre eux ; ils dirent hautement qu'ils ne voulaient pas être les seuls à se battre pendant que le reste de la France était en paix ; le bataillon des Pyrénées- Orientales n'eut pas honte de déclarer qu'il aimait mieux être prisonnier que de continuer une pareille vie de souffrances.

Nous avons dit précédemment que les Prussiens avaient attaqué, le 30 au matin, le 20e corps à Bulle, et que le général Clinchant avait aussitôt envoyé un parlementaire, auquel il avait été répondu que l'armistice ne concernait pas l'armée de l'Est. Le général Clinchant prévint le ministre de la Guerre de ce qui arrivait. Il reçut à sept heures du soir la réponse de M. Gambetta : le gouvernement de Bordeaux déclarait qu'il regardait comme une violation flagrante de la convention de Versailles la prétention du général de Manteuffel de continuer les hostilités malgré l'armistice ; il ordonnait au général Clinchant d'envoyer un parlementaire chargé de dresser procès-verbal du refus du général prussien, et lui prescrivait d'avertir la Délégation si le

général de Manteuffel persistait dans ses prétentions. Le gouvernement de Bordeaux, ignorant ce qui s'était passé à Versailles et ne connaissant que la dépêche incomplète de M. J. Favre, ne pouvait répondre autre chose ; comme le général Clinchant, M. Gambetta était dans l'erreur. Les journées du 30 et du 31 furent donc perdues par nous en négociations inutiles, pendant lesquelles nous arrêtâmes notre marche sur Gex, tandis que les Prussiens continuaient leur mouvement enveloppant.

Conformément aux ordres qu'il avait reçus, le général Clinchant envoya le colonel Chevals ' auprès du général de Manteuffel, qui était à Villeneuve, à 45 kilomètres de Pontarlier. Le général de Manteuffel déclara à notre parlementaire que l'armistice ne concernait pas l'armée de l'Est et qu'il devait continuer ses opérations. Le colonel Chevals répliqua que le texte de l'armistice, envoyé par le gouvernement français au général Clinchant, ne comportait aucune exception, et que sans doute cette exception dont parlait le général de Manteuffel était le résultat d'un malentendu qu'il serait possible d'éclaircir. Le général de Manteuffel répondit qu'il n'y avait aucun malentendu, qu'il avait des ordres de son gouvernement et qu'il les exécuterait.

1 Du 6e régiment de cuirassiers de marche.

Au retour du colonel Chevals, le général Clinchant savait enfin à quoi s'en tenir : son armée avait été exceptée de l'armistice ' , et son gouvernement ne l'en avait pas prévenu ! Croyant qu'il était compris dans l'armistice, il s'était arrêté loyalement, pendant que l'ennemi, exactement informé, avait continué ses mouvements. Dès lors il devenait douteux que l'armée pût arriver à Saint-Laurent ou à Gex, et qu'elle ne fût pas obligée d'entrer en Suisse. Déjà les Prussiens occupaient les Planches et Foncine-le-Bas, et nous fermaient ainsi la meilleure des deux routes par lesquelles nous pouvions arriver dans le département de l'Ain. Il était donc prudent d'entrer en négociation avec la Suisse, pour nous assurer un refuge en cas d'urgence. C'est le parti auquel s'arrêta le général Clinchant. Il envoya, le 31 dans l'après-midi, le colonel Chevals auprès des autorités fédérales helvétiques, afin de s'entendre avec elles, dans le cas où il deviendrait nécessaire que tout ou partie de l'armée française passât sur le territoire suisse.

Traversant avec peine les cohues inextricables de

1 Le général Clinchant connaissait par les journaux suisses la dépêche adressée par le roi de Prusse à la reine. Dans cette dépêche. le roi de Prusse annonçait l'armistice et ne disait pas un mot de l'exception relative à l'armée de l'Est. Est-ce oubli, ignorance ou perfidie ? je l'ignore ; toujours est-il que cette dépêche prussienne, inexacte comme la dépêche française, acheva de tromper le général Clinchant.

voitures, de canons, d'hommes et de chevaux qui encombraient déjà les Verrières et la route de la Cluse, notre parlementaire arriva à la frontière et y trouva le général suisse Bontemps, qui envoya aussitôt un télégramme au général Herzog, commandant en chef des troupes helvétiques. En attendant une réponse, le colonel Ghevals passa la fin de la journée et une partie de la nuit à établir l'ordre sur la route : les canons et les voitures furent placés à la file sur le côté droit, et les fantassins durent passer sur l'autre côté. Cette mesure de prudence permit un peu plus tard à nos troupes d'entrer rapidement en Suisse quand le moment fut venu, et rendit notre retraite plus facile.

Il faut maintenant revenir aux opérations et examiner d'abord la situation de l'armée le 29 au soir, au moment où la nouvelle de l'armistice lui parvint.

Les Prussiens venaient d'occuper les Planches, le 29 au soir; les chasseurs d'Afrique1, chargés de défendre ce défilé important, l'évacuèrent sans combattre. Cinquante dragons du 6e régiment2

1 Second régiment de marche.

■ Ce régiment faisait partie de la cavalerie du 1 5e corps, qui était arrivée à Saint-Laurent. L'escadron qui défendit les Planches était sous les ordres du capitaine de Perry ; il était parti de Saint- Laurent le 29 au matin, et arrivait aux Planches pour chercher et ramener à Saint-Laurent le convoi de la division de cavalerie du 15e corps.

luttèrent seuls pendant trois quarts d'heure contre une brigade prussienne, et ne se replièrent que quand ils se virent au moment d'être enveloppés et pris. Ces braves soldats revinrent, la nuit, à la Chaux-Neuve et de là à Morez, en suivant un chemin encombré de neige. Des Planches, les Prussiens allèrent occuper Foncine-le-Bas et nous fermèrent la route de Pontarlier à Saint-Laurent et à Saint-Claude ; mais il restait la route de Gex. 11 y avait donc encore une issue, moins bonne que la précédente, mais parfaitement praticable pour l'infanterie, la cavalerie ■ et même pour les bagages, puisque des canons sur traîneaux et des voitures y ont passé et sont arrivés à Gex, avec plusieurs milliers d'hommes et de chevaux. Quelle est donc la cause qui a empêché l'armée d'y passer tout entière? les deux jours perdus, du 29 au soir au 31 au soir, moment du retour du colonel Chevals à Pontarlier. Pendant ces deux jours, on s'est arrêté partout sur la foi de l'armistice. La première division du 24° corps, une brigade de la division Cremer, la cavalerie du 15e corps, qui étaient partis les premiers et se trouvaient en tête de l'armée, passèrent, avant l'arrivée des Prussiens, sur les routes qui conduisent à Saint-Laurent et à Gex ; mais le reste de l'armée demeura immobile dans ses positions autour de

1 L'escadron du 6e dragons, dont nous venons de parler, l'a suivie et l'a frayée le premier.

Pontarlier, croyant à la fin de la guerre l, achevant de se désorganiser, quelques-uns filant déjà en Suisse, au lieu de marcher au sud, en force et en ordre, comme l'armée l'eût fait tout entière à la suite de Cremer et de la première division du 24e corps, si la nouvelle de l'armistice ne fût venue arrêter le mouvement déjà commencé. Cent mille hommes épuisés par la faim, le froid, la fatigue, et dont un grand nombre, ayant les pieds gelés, ne pouvaient plus que se traîner, s'arrêtèrent subitement quand ils crurent que les hostilités étaient terminées, parce que le repos leur était indispensable, et qu'ils n'avaient plus d'effort à faire pour sauver l'honneur de l'armée.

En disant qu'on pouvait échapper à la nécessité d'entrer en Suisse, il est bien évident que je ne prétends pas que toute l'armée, avec ses bagages et tous ses canons, pouvait revenir à Lyon, intacte et en bon ordre. Une partie de l'artillerie serait évidemment tombée aux mains des Prussiens ou aurait été obligée de se réfugier en Suisse ; mais une armée tout entière n'eût pas été contrainte de passer sur un territoire neutre, pour éviter de mettre bas les

1 Chaque général, chaque officier, ayant jaeur de violer l'armistice en combattant, et craignant de fournir un prétexte à la reprise des hostilités, laissa faire les Prussiens, parlementa, protesta et se retira. En attendant, les Prussiens allaient de l'avant, occupaient villages et défilés, et continuaient leur mouvement enveloppant.

armes ; on avait déjà trois armées prisonnières, on évitait un quatrième désastre.

Après l'occupation des Planches et de Foncine-le- Bas (29 au soir), la route par laquelle le général Cremer et sa cavalerie avaient passé étant fermée, le 63° régiment de marche *, qui s'avançait dans la nuit du 29 au 30 pour passer à Foncine-le-Bas, dut rétrograder de Foncine-le-Haut jusqu'à la Chaux- Neuve, où commence le chemin qui conduit à Gex. Il y avait en ce moment à la Chaux-Neuve et dans le voisinage, à Chatelblanc, etc., une brigade delà division Cremer2, l'escadron du 6e dragons venu des Planches, le 2e régiment de chasseurs d'Afrique de marche, les 60e, 61e, 63e régiments de marche et le 16° bataillon de marche de chasseurs à pied3. On était en force, et le général Comagny, nouveau commandant du 24° corps4, pouvait disputer le passage, ou essayer au moins de le forcer ; il se préparait, le 30 au matin, à reprendre Foncine-le- Bas, mais l'armistice l'empêcha d'agir, et il resta dans l'inaction pendant les journées du 30 et du 31. Quand le général Comagny sut, le 31 au soir, que l'armistice ne concernait pas l'armée de l'Est, l'ennemi avait reçu des renforts, s'était retranché,

1 De la division Daries, première division du 24e corps. 4 32e et 57e régiments.

3 Le 60e, le 61e, le 63e régiment et le 16e bataillon de chasseurs appartenaient à la division Daries.

4 Dont le quartier général était à Mouthe.

et il ne fallait plus songer à l'attaquer. Le général Gomagny donna l'ordre au général Daries1 de diriger ses troupes sur Morez par la Chapelle-des- Bois et Belle-Fontaine ; elles suivirent un chemin encombré de neige, dans lequel les hommes marchaient un à un, les cavaliers conduisant leurs chevaux par la figure. On passa avec difficulté, au prix de grandes souffrances ; mais on passa. La division Daries, la division de cavalerie Longuerue du 15e corps, le 7° régiment de chasseurs à cheval du 20e corps, le 4e régiment de zouaves, une brigade d'infanterie de la division Gremer, commandée par le colonel Poullet, quelques hommes de la réserve de l'amiral Pallu et l'amiral lui-même, une batterie de canons Armstrong (placés sur des traîneaux) et les bagages du 32e régiment de marche arrivèrent ainsi à Morez, les lor et 2 février, et se rendirent à Gex par les Rousses et le col de la Faucille. Ajoutons que le 9 février, il arrivait encore de nombreux traînards ou éclopés à Gex, ce qui prouve que la route est restée libre jusqu'au 9 février2.

Il est difficile, ce me semble, de soutenir qu'à partir du 29, les chemins sont coupés, que l'armée

1 Commandant la lro division du 24e corps.

2 Nous tenons ce renseignement de l'officier chargé de recevoir, à Gex, les hommes restés en arrière, de leur donner des bons de vivres et de les diriger sur Bourg.

est enveloppée, perdue, et qu'elle n'a plus qu'à entrer en Suisse pour échapper à la honte d'être faite prisonnière de guerre • . Il est incontestable au contraire qu'elle peut encore revenir sur Gex : elle aura des combats d'arrière-garde à soutenir ; mais, en défendant énergiquement Saint-Laurent, que nous occupons-, nulle part sa ligne de retraite ne peut être coupée par un détachement nombreux et muni d'artillerie3.

Pendant que les événements que nous venons de raconter s'accomplissaient dans les environs de Gex, le dénouement se préparait à Pontarlier. Croyant à l'armistice et à un malentendu de la part des généraux prussiens, nous nous étions arrêtés et nous avions perdu trente-six heures à parlementer, pendant que les divisions allemandes continuaient en toute liberté leur mouvement enveloppant. Nous avions perdu nos distances et les Prussiens commençaient à nous marcher sur les talons quand

1 L'armée avait tout le temps nécessaire pour passer. En supposant qu'elle déûlât homme par homme, par le chemin de la Chaux- Neuve à Morez, comme elle s'est arrêtée pendant trente-six heures, il aurait pu passer 194,000 hommes, en admettant qu'ils auraient l'ait 90 pas à la minute, au lieu de 110 que prescrit le règlement. Comme il n'y avait pas 100,000 hommes à faire passer, le temps dont on disposait était beaucoup plus long qu'il n'était nécessaire. Ajoutons que l'on pouvait passer trois ou quatre de front, en déblayant la route avec les charrues à neige en usage dans le Jura.

* D'où les Prussiens auraient pu venir sur Morbier et Morez.

3 Voir les feuilles 138, 139 et 149 de la carte de France du Dépôt de la guerre.

nous voulûmes continuer la retraite, et il devint évident que même pour passer en Suisse nous serions obligés de lutter sérieusement afin de leur échapper. Il n'est pas besoin d'insister sur l'importance de cet avantage qu'obtenait l'ennemi et qu'il devait à la coupable négligence de M. Jules Favre. Les Prussiens n'auraient-ils gagné que cet avantage à la rédaction incomplète de la dépêche envoyée à M. Gambetta, que M. Jules Favre n'en serait pas moins coupable, puisqu'il compr. mettait même la retraite en Suisse.

Mais il avait rendu impossible la retraite sur Gex, ce qui est autrement grave ; et à tout ce que nous avons déjà dit, nous ajouterons ici une dernière preuve, qui nous est fournie par le colonel Wartensleben, chef d'état-major du général de Manteuffel. Il nous apprend en effet que le 31 janvier le général de Manteufïèl fît occuper par des détachements du 2e corps (Fransecky) les Granges-Sainte- Marie pour y couper la route de Pontarlier à Mouthe, et qu'à la suite de trois combats livrés à Bonnevaux . à Vaux et à la Planée *, les Prussiens devinrent les

1 Ces divers combats furent livrés à une brigade de la division Cremer et aux débris de la division Dastugue (15e corps). — La division Segard (20e corps) avait été placée à Frasne, d'où elle pouvait soutenir les troupes qui défendaient Vaux ; mais elle s'était repliée sur Pontarlier, à la nouvelle de l'armistice. A Bonnevaux, les Prussiens s'emparèrent du défilé, aussi à la faveur de l'armistice, les troupes du 15e corps ne voulant pas le défendre, afin de respecter les engagements pris par notre gouvernement.

maîtres de la position essentielle des Granges, qui ferma, le 51 seulement, dit-il, la dernière issue qui restât à l'armée française *.

Voici ce qui s'était passé. La division Carré de Busserolle (du 24e corps) était chargée de défendre les Granges ; quand elle y arriva, elle rencontra les troupes du 15e corps, qui venaient d'être battues à Vaux et qui fuyaient en désordre. Le général de Busserolle essaya de les arrêter et de les reformer en arrière de sa division ; elles refusèrent et continuèrent à fuir, entraînant avec elles une partie des soldats du général de Busserolle, qui eut bientôt sa division réduite à un petit nombre d'hommes. Vers les dix heures du soir, par suite de quelque malentendu, le général en chef du 24e corps donna l'ordre verbal au chef de Tétat-major de la division de quitter les Granges et de se replier aux Hôpitaux- Neufs. On abandonnait ainsi, sans combat, les Granges et les Frètes, c'est-à-dire les clefs de notre ligne de retraite sur Gex -.

1 En eflet, les Prussiens, en se portant des Granges-Sainte- Maiie sur les Frètes, nous barraient notre dernière ligne de retraite, et il n'y avait plus à songer à suivre cette route pour aller à Mouthe, à la Chaux-Neuve et à Gex. — Les Prussiens et M. .1. Favre ont donc tort de dire que la dépêche a été sans influence sur le sort de l'armée de l'Est, que nous n'avions plus d'issue dès le 29, puisque les Allemands déclarent eux-mêmes que la dernière issue ne nous a été fermée que le 31.

a Le général Carré de Busserolle, avec quelques hommes de bonne volonté, arriva à Gex le 3 février, n'ayant rencontré aucun obstacle sur sa route.

Quand le général Clinchant connut cette fatale nouvelle, il comprit que tout était fini, et qu'il ne lui restait plus qu'à sauver l'armée et son matériel en entrant en Suisse. Il alla rejoindre le colonel Chevals aux Verrières l et lui donna ses pleins pouvoirs pour signer une convention avec le général Herzog. Le colonel Chevals commença la négociation à trois heures trois quarts ; à quatre heures et demie , la convention était signée, et un quart d'heure après, le premier canon entrait en Suisse. On n'avait pas perdu de temps, et en effet il n'y en avait pas à perdre.

Le général Fransecky marchait sur Pontarlier, l'enlevait après un combat assez court et se portait aussitôt sur la Cluse pour nous empêcher de filer par les routes du sud, si nous en avions encore envie, et nous contraindre à entrer en Suisse. En même temps, une colonne prussienne arrivait à Oye, se dirigeant aussi sur la Cluse et appuyant le mouvement que Fransecky faisait par le nord.

Le 18e corps et la réserve de l'amiral Pallu furent chargés de couvrir la retraite contre les attaques de l'ennemi, et pendant que le gros de l'armée entrait en Suisse par la route de Verrières2, deux

1 Dans la nuit du 31 janvier au 1er février, à trois heures du matin.

2 Une partie de l'armée entra en Suisse par la route des Fourgs et par celle de Jougue.

combats s'engagèrent à Oye * et à la Cluse. Appuyées au fort de Joux, défendu par l'énergique commandant Ploton, la réserve et là division Penhoat (18° corps) résistèrent toute la journée, repoussèrent les Prussiens et sauvèrent l'armée. C'est à ce combat que fut tué le colonel Achilli, du 44e régiment de marche ; blessé depuis plusieurs jours, couvert du sang qui s'échappait de ses blessures, ce héros voulut rester à la tête de son régiment et s'y fit tuer.

La Suisse fit un accueil admirable à notre malheureuse armée, et la France devra conserver une éternelle reconnaissance à ce généreux pays pour sa charitable hospitalité envers nos soldats exténués, qu'elle a accueillis et soignés comme s'ils eussent été ses enfants.

Il est profondément regrettable que quelques-uns d'entre nous aient donné aux Suisses le triste spectacle de l'égoïsme le plus éhonté et du manque complet du sentiment du devoir. Beaucoup de médecins et d'intendants , abandonnant leurs nombreux malades et leur poste, se sauvèrent et rentrèrent en France, au scandale de l'armée et de ses hôtes. Il faut, pour que l'histoire serve à quelque chose, que tout soit signalé, que le mal soit stigma-

1 Le combat d'Oye fut soutenu par la cavalerie du général de Brémond d'Ars, par une brigade de la 1" division du 18e corps et par les Zéphirs. L'ennemi fut repoussé.

tisé impitoyablement, et le bien mis en lumière. N'oublions donc pas de donner aux Turcos de l'armée de l'Est l'éloge que méritent ces braves soldats. Venus d'Algérie avec leur pantalon de coutil, marchant pieds nus dans la neige, se battant toujours avec entrain, supportant avec résignation, et sans jamais se plaindre, des souffrances encore plus dures pour eux Algériens que pour nous Français, ils entrèrent en Suisse réduits à deux cents hommes : les 2800 autres soldats du régiment avaient péri en taisant leur devoir. Quand ils purent rentrer en France, après la paix, ils quittèrent Genève pour se rendre à Saint-Julien, en Savoie; ils demandèrent tout le long du chemin s'ils étaient sur la terre de France; aussitôt qu'ils y furent arrivés, tous se jetèrent à genoux, embrassant le sol de la Patrie, puis, se relevant, ils firent mille gambades de fantasia pour attester la joie qu'ils avaient de rentrer en France.

Pendant ce temps, "Werder était devant Besançon, surveillant cette place, mais s'occupant surtout de Dole, clef des communications de l'armée de Manteuffel, que Garibaldi pouvait menacer. Il avait reçu, en effet, le 28, l'ordre de M. de Freycinefc de se jeter sur Dôle et Mouchard, pour produire une diversion utile à l'armée de l'Est. Parti de Dijon, Garibaldi avait envoyé une colonne de 1500 hommes occuper le mont Roland, qui do-

mine Dôle ; mais elle s'était repliée à la vue des Prussiens. Le reste de l'armée garibaldienne fut éparpillé dans la direction de Lons-le-Saulnier et de Bourg ; et quand Garibaldi connut l'armistice, au lieu de se replier sur Dijon et de s'y défendre, il battit en retraite au plus vite dans la direction de Lyon, et permit ainsi aux Prussiens de réoccuper Dijon sans combat (1er février).

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