PHALSBOURG, BITCHE ET BELFORT
Il nous reste encore, pour finir cette lamentable histoire, à parler des trois sièges de Phalsbourg, de Belfort et de Bitche.
Phalsbourg1, assiégé et bombardé depuis le 10 août, se rendit le 12 décembre, parce qu'il n'y avait plus de pain dans la ville. Le colonel Taillant, qui défendait la place, explique clans la lettre suivante comment il a rendu Phalsbourg : « Les journaux français ont répété, ils ont affirmé, d'après des journaux étrangers, que Phalsbourg avait capitulé. Phalsbourg n'a pas capitulé. Après avoir
1 La garnison se composait d'un bataillon du 63° et de mobiles de la Meurtbe.
12t> HISTOIRE DE LA GUERRE DE 1870-1871
repoussé deux attaques de vive force, subi quatre bombardements, et lorsque nous avons vu que les vivres allaient nous manquer absolument, nous avons noyé nos poudres, brisé les onze mille fusils qui se trouvaient entre les mains de nos soldats et à l'arsenal, encloué nos soixante-cinq canons et scié nos affûts. Le jour où le pain a manqué, nous avons ouvert nos portes, en avertissant les Prussiens que nous avions détruit tout notre matériel de guerre et que nous ne demandions rien. Ce n'est certes pas là une capitulation. » En effet, une telle conduite est on ne peut plus honorable. L'ennemi, pour le reconnaître, et sans que rien lui eût été imposé par une capitulation, accorda aux officiers de conserver leur épée et leurs bagages, aux- soldats leur sac, et les autorisa à choisir les villes où ils devaient se rendre comme prisonniers. Si les Prussiens s'étaient partout conduits d'une manière aussi distinguée, ils n'auraient pas laissé en France la triste réputation que l'on sait.
Phalsbourg avait été le refuge des défenseurs de la Petite-Pierre, commandés par Un brave sergentmajor, M. Bœltz.
« Il est inexact de dire, lit-on clans un journal
de l'époque, que M. Bœltz ait repoussé dans la Petite-Pierre les attaques réitérées de l'armée allemande ; la défense de cette place, dans les conditions où se trouvait M. Bœltz, était matériellement impossible. Mais on ne saurait nier que sa conduite ait été courageuse, intelligente, digne du nom français. Abandonné par le général de Failly, dans la Petite-Pierre, avec trente-trois hommes de garnison, dont cinq artilleurs, avec huit pièces de canon et deux cents projectiles à peine, n'ayant plus de provisions de bouche, le sergent-major Bœltz refusa fièrement de rendre la place. Il fit mieux ; ne pouvant la défendre, il détruisit ses munitions, les affûts de ses canons, son unique drapeau, quitta les remparts avec tout son monde, à la faveur de la nuit, se glissa dans les forêts voisines, à travers mille péripéties, finit par entrer dans Phalsbourg, où il se comporta bravement avec ses hommes, jusqu'à la capitulation. »
Au 13 février, Bitche résistait encore. C'est une petite place, mais imprenable, et elle était bien pourvue de vivres. Investie dès le commencement de l'invasion, bombardée à plusieurs reprises et brûlée par les obus, il y avait plus de sept mois que
Bitche défiait les Bavarois qui l'attaquaient, lorsque, le 11 mars, le brave colonel Tessier rendit la ville à l'ennemi. Le 54e régiment et un bataillon du 86e, qui avec 360 artilleurs et 228 douaniers, composaient la garnison, sortirent librement avec armes et bagages. Le 54e se rendit à Versailles, où il fit son entrée, musique en tête, au milieu des vivats de la population.
La belle défense de Bellbrt est l'épisode le plus remarquable de la guerre de 1870, et prouve que notre vieille valeur n'avait pas disparu, quand des hommes de cœur et de talent savaient l'employer.
Comme toutes nos places fortes, Belfort n'était pas en état de se défendre contre la nouvelle artillerie. La ville était dominée par des hauteurs qui n'étaient pas fortifiées. Il fallut, au moment même où la guerre éclatait, construire rapidement des ouvrages en terre sur les hauteurs de Bellevue, et sur celles des Hautes et des Basses-Perches. La garnison se composait de 2 bataillons de ligne, de 5 demibatteries d'artillerie, d'une demi-compagnie du génie, et de mobiles ou mobilisés, en tout 16,000 hommes. La place renfermait de la poudre, des cartouches et des vivres en quantités suffisantes ;
mais les projectiles étaient en petite quantité, et se composaient surtout de projectiles sphériques, boulets ou obus, appartenant au matériel datant de Vauban, et ne pouvant servir qu'aux pièces lisses. Plus de la moitié des bouches à feu étaient de faible calibre et non rayées.
L'artillerie rassemblée dans la place ne comptait pas une seule pièce du dernier modèle adopté l . Il n'y avait que d'anciennes pièces lisses, rayées en partie au moment de l'adoption des rayures pour le gros matériel. On y trouvait par exemple beaucoup de ce matériel accumulé par Vauban, comme de son temps on savait accumuler du matériel dans les places que l'on avait envie de défendre. S'il peut paraître extraordinaire au premier abord de lire ici, que le matériel de Vauban et de Vallière servit à la défense de Belfort en 1870, rien n'est cependant plus exact.
Mais Belfort était commandé par l'énergique et intelligent colonel du génie, Denfert-Rochereau, auquel M. Gambetta avait eu l'heureuse inspiration de confier la défense de la place. Denfert était décidé à ne pas capituler. « Moi vivant, disait-il, la place ne se rendra pas, » et il fit ce qu'il fallait pour tenir sa parole. Il connaissait ce que le cardinal de Richelieu, enfant du Poitou comme lui, avait écrit
1 24 de siège.
sur le devoir d'un commandant de place : « Les fortifications d'une place de guerre sont inutiles, si le gouverneur de la place n'a le cœur aussi fort que ses remparts. » Cette force de cœur, le colonel Denfert la possédait.
Il résolut d'occuper et de disputer pied à pied toutes les positions extérieures de la place, et de ne s'enfermer dans la ville qu'après avoir lutté aussi longtemps que possible pour en conserver les approches. Il fit donc fortifier les hauteurs et les villages environnants, et achever les ouvrages commencés sur les Perches. En même temps, pour rendre possible la défense extérieure de la place, il fallut transformer le vieux matériel d'artillerie dont on disposait et appliquer de nouvelles méthodes au tir et au pointage ' . On arriva ainsi à doubler la portée du tir de ces vieilles pièces 2.
Le 2 novembre, le général de Treskow, avec environ 18,000 hommes, commença l'investissement de Belfort. Il fut repoussé ce jour-là au combat de Roppe ; mais l'investissement, malgré la résistance de la garnison, s'accomplit le lendemain 3 novembre. Cependant les Prussiens ne purent ouvrir la
1 II s'agit du tir indirect qui a permis la défense extérieure, et qui lut organisé par le capitaine de la Laurencie.
2 3800 m. au lieu de 1800. — Voir sur le rôle de l'artillerie à Belfort le remarquable ouvrage du capitaine de la Laurencie. [Etudes techniques sttr le service de V artillerie à Belfort, etc., Paris, 1872, in-8°.)
première parallèle que le 28 novembre, parce que le colonel Denfert les harcela sans relâche par des sorties et repoussa constamment leurs attaques sur nos positions avancées. Le général de Treskow attaqua d'abord le fort de Bellevue, à l'ouest de Belfort ; mais ses progrès furent arrêtés par une résistance énergique et par des travaux de contreattaque bien dirigés1. Le 3 décembre, les Prussiens commencèrent le bombardement, qui devait durer soixante-treize jours sans interruption; la population se réfugia dans les caves, où elle vécut décimée par la fièvre typhoïde, la dyssenterie et la petite vérole, et en proie à toutes les souffrances.
La garnison avait chaque jour des engagements avec l'ennemi, qui bombardait à outrance la ville, les forts et les villages occupés par la garnison. Malgré tout, le général de Treskow n'avançait à rien du côté de Bellevue : il dut renoncer à cette attaque, changer de plan et assiéger les Perches. Dans la nuit du 7 au 8 janvier, les Prussiens s'emparèrent du village de Danjoutin, et dès lors ils commencèrent l'attaque et le bombardement des redoutes des Hautes et des Basses-Perches.
Le 8 janvier, on apprit à Belfort l'approche de
1 C'est le capitaine du génie, M. Thiers, qui dirigeait ces travaux. M. Thiers, resté capitaine depuis le siège, a donné sa démission en 1880.
l'armée de Bourbaki, et le 10 on connut la victoire de Villersexel. Pendant la bataille d'Héricourt, le colonel Denfert essaya de faire une sortie ; mais il trouva les Prussiens en force autour de Belfort. La cessation de la canonnade, le 18, annonça la retraite de notre armée : il ne fallait plus compter que sur soi.
Dans la nuit du 20 au 21 janvier, les Prussiens essayèrent d'enlever d'assaut le village fortifié de Pérouse, situé à l'est de Belfort; mais ils furent repoussés après un combat acharné. Cependant il fallut évacuer ce village, parce qu'ils parvinrent à s'emparer des bois qui l'entouraient. Dès lors, maîtres de Danjoutin et de Pérouse, ils commencèrent les travaux d'attaque contre les Perches (22 janvier), sans discontinuer le bombardement de ces deux ouvrages et de la ville. Le 26 au soir, ils essayèrent d'enlever d'assaut les Hautes et les Basses-Perches ; mais ils furent repoussés avec perte. Après cet échec, le bombardement continua avec plus de fureur, et l'ennemi activa ses travaux.
Le *7 février, l'ennemi étant arrivé au fossé, il fallut évacuer les deux ouvrages des Perches, qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, et que les Prussiens occupèrent le 8. Après quatre-vingt-dixsept jours de siège, le général de Treskow pouvait seulement commencer l'attaque de la ville et du châ-
teau de Belfort. Le château * devint alors le seul but des obus de l'ennemi, qui, maître des Perches, y avait établi aussitôt de formidables batteries.
Le 13 février au soir, le général de Treskow fit parvenir au colonel Denfert un télégramme daté de Versailles du 13, signé Picard et contre-signe Bismarck, qui autorisait le commandant de Belfort à consentir à la reddition de la place. Mais le colonel Denfert déclara ne pas vouloir s'en rapporter à une dépêche parvenue par la voie ennemie ; il consentit seulement à une suspension d'armes, pendant laquelle le général de Treskow ferait parvenir à Versailles une dépêche télégraphique pour informer M. de Bismarck que le colonel Denfert demandait un avis direct de son gouvernement au sujet de la reddition de Belfort ; il envoyait en même temps un officier à Baie pour y recevoir directement la réponse télégraphique du gouvernement français.
Le feu fut suspendu, et à huit heures et demie du soir, le 13 février 18*71, le dernier coup de canon de cette épouvantable guerre fut tiré au château de Belfort. La population put enfin sortir des caves où elle vivait enterrée depuis deux mois et demi. La ville était bouleversée, à moitié détruite; le château était en ruines ; mais les pièces des casemates et
1 Le château est une citadelle à cinq enceintes et étages de batteries. Son artillerie était sous les ordres du capitaine de la Laurencie.
sous-blindage étaient encore sur leurs affûts et prêtes à tirer. L'une d'elles, Catherine1, n'avait pu être démontée par les 50,000 obus que les Prussiens lui avaient envoyés, et qui avaient criblé et démoli, à 2 mètres de profondeur, le rocher au-dessus duquel était placée cette pièce, et sur lequel on a sculpté depuis le lion colossal.
La réponse demandée au gouvernement français étant arrivée à Baie le 14, les négociations s'ouvrirent le 15, à Pérouse, pour la reddition de Belfort. Il fut stipulé que Belfort ne se rendait que sur Tordre du gouvernement français ; que la garnison sortirait avec ses drapeaux, ses armes et tout le matériel de guerre qu'elle pourrait emmener, et qu'elle se rendrait dans les lignes françaises, avec le droit de combattre si la paix n'était pas conclue. La garnison, réduite à plus de moitié, quitta Belfort le 17 et fut dirigée sur Lyon.
Le siège avait duré cent trois jours, dont soixantetreize d'un bombardement sans trêve, qui avait jeté sur Belfort plus de 500,000 projectiles. Grâce au colonel Denfert, M. Thiers, à la paix, a pu conserver Belfort et un lambeau de l'Alsace à la France.
Après la reddition de Belfort, l'armistice fut
1 Catherine était une pièce de 24 de place sur affût de siège. Usée, après avoir tiré plus de 4000 coups, elle fut remplacée par une pièce de même nature, Catherine II, qui tira environ 4800 coups.
OPBRATlUiNS DANS L'EST 135
étendu aux trois départements de la Côte-d'Or, du Jura et du Doubs (13 février).
J'ai le regret d'être obligé de dire que le gouvernement de M. Thiers, son ministre de la guerre et lui-même, traitèrent les victorieux défenseurs de Belfort avec une injustice déplorable.
Le colonel Denfert se portait avec sa garnison sur Lyon, d'après l'ordre qu'il avait reçu. A la nouvelle de sa prochaine arrivée, le conseil municipal prépara à ces braves soldats une ovation bien méritée. A deux marches de Lyon, l'ordre fut donné à Denfert de changer de direction et d'aller à Grenoble, où son petit corps d'armée fut licencié, sans qu'une seule récompense lui ait été donnée. Arrivé à Versailles, le colonel Denfert demanda trois fois audience à M. Thiers ; trois fois il ne fut pas reçu. Et cependant le président de la République était tenu d'exécuter l'article 257 du règlement sur le service des places de guerre * , article ainsi conçu :
Récompense accordée pour une défense honorable*
Tout officier commandant une place qui, après un siège, l'aura conservée contre les efforts de l'ennemi, ou qui, suivant la déclaration du conseil d'enquête, ne l'aura rendue qu'après l'avoir énergiquement défendue en homme d'honneur et en sujet fidèle, sera présenté à l'Empereur par le ministre de la guerre, pour recevoir, en présence des troupes, la récompense due à ses services. La même
1 Décret du 13 octobre 1863.
faveur sera accordée aux chefs de corps et de service et aux militaires qui se seront signalés dans la défense...
Les batteries et les ouvrages extérieurs des places de guerre recevront les noms des officiers commandants et des militaires sous leurs ordres qui se seront honorés dans la défense des places l.
Les citoyens qui se seront distingués en concourant à cette défense recevront également des témoignages publics de la satisfaction de l'Empereur.
Le chef de l'Etat s'affranchit de ce devoir qui lui était prescrit rigoureusement par la loi, et persista à ne faire droit à aucune des demandes de récompenses proposées par le colonel Denfert pour les principaux défenseurs deBelfort. L'un d'eux-même, un capitaine d'infanterie, nommé chef de bataillon à titre définitif et réglementaire , fut remis capitaine par la trop célèbre commission des grades 2. Quant à Denfert, on n'osa pas lui enlever le grade de colonel que lui avait donné M. Gambetta, ministre de la Guerre, mais on l'envoya, comme en disgrâce, commander le génie à Bastia, poste d'une infériorité notoire. Il refusa et fut mis en disponibilité.
On ne peut s'expliquer cette étrange conduite envers le colonel Denfert que par la vanité de M. Thiers, qui voulait amoindrir la gloire de ce
1 Le nom de Denfert a été donné en effet à l'un des ouvrages de Belfort, mais au plus insignifiant.
2 La commission pour la révision des grades fut nommée à la demande du ministère de la Guerre, le 11 août 1871, par l'Assemblée nationale. Elle se composait de 15 membres.
vaillant officier pour grandir la sienne, et faire croire que la France lui devait, à lui seul, la conservation de Belfort.
Le pays, plus juste que son gouvernement, récompensa Denfert en le nommant député, et la Chambre en le nommant questeur. A sa mort, arrivée en 1878, on lui fit de splendides obsèques à Versailles, on lui éleva une statue à Saint-Maixent, sa patrie, et on sculpta sur le rocher qui supporte le château de Belfort, le lion colossal qui rappelle la défense de Denfert.
Quant aux calomnies lancées contre le colonel Denfert, quant à l'accusation d'être resté enfermé, caché dans sa casemate, accusation que le général Changarnier jeta à Denfert, pendant une séance de l'Assemblée nationale, il suffit de renvoyer les calomniateurs à l'article 254 du règlement du service des places1, et de rappeler ici le mot par lequel on répondit à cette accusation : « Vous vous appelez Metz, nous nous appelons Belfort. »
La guerre était finie, après 500 batailles, combats et engagements. L'ennemi était victorieux; trente
1 « Dans aucun cas il (le gouverneur) ne se met à la tête des troupes lorsqu'elles font une sortie ; il ne conduit jamais l'attaque lui-même, à moins que le salut de la place n'y soit attaché. 11 ne doit s'exposer que dans des circonstances très-importantes, sa mort pouvant entraîner la chute de la place. » — Ces prescriptions se retrouvent dans les règlements de toutes les nations de l'Europe.
départements et vingt-cinq places fortes, grandes ou petites, étaient occupés par 4 ou 500,000 Allemands ; Paris était en leur pouvoir, bien qu'ils n'aient pas osé y entrer ; 385,000 prisonniers étaient en Allemagne * ; 20,000 hommes étaient internés en Belgique et 85,000 en Suisse ; 150,000 hommes étaient prisonniers dans Paris ; 7234 canons, 667,000 chassepots et environ 500,000 fusils d'anciens modèles avaient été pris par les Allemands.
La paix la plus dure allait être le résultat de tant d'incapacité et d'ineptie, de tant d'aveuglement et d'infatuation, de tant de fautes et de désastres. Mais je ne finirai pas ce chapitre sans rappeler à mes lecteurs ce que La Bruyère a dit : « Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser, et dont la seule vue fait frémir ; s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connoissoit point, l'on se roidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espéroit. n
Belfort est Fun de ces actes réconfortants. De nombreux actes d'héroïsme sont venus aussi attester que la défaillance, la trahison et l'égoïsme n'étaient pas devenus les seuls maîtres de la France. Entre tous, je choisis l'histoire de Mlle Dodu.
Vers la fin de novembre 1870, l'état-major prus-
1 17,738 de nos prisonniers sont morts en Allemagne.
OPERATlOiNS DANS L'EST 139
sien, établi à Orléans, passait au prince Frédéric- Charles, à Pithiviers, une dépêche lui indiquant la situation exacte d'un corps français en marche sur Gien, et les manœuvres nécessaires pour envelopper cette troupe et la rejeter sur Orléans, où elle aurait dû mettre bas les armes.
La directrice des télégraphes de Pithiviers était alors une jeune fille de vingt ans, M119 Dodu. Il va sans dire que le premier soin des Allemands avait été de mettre leurs employés et leurs appareils dans le bureau du télégraphe et de convertir en sinécure les fonctions de la directrice française. Mlle Dodu fut reléguée au premier étage, dans sa chambre. Or, dans cette chambre passait le fil de la station. Attacher au-dessus et au-dessous de l'isolateur un fil qui passait à travers les appareils de transmission qu'elle avait emportés, était une action aussi simple que périlleuse. On dérobait aux Prussiens leurs confidences militaires et on risquait d'être fusillé. C'est ce que fit Mlle Dodu.
La dépêche allemande dont nous venons de parler s'imprime donc au premier étage sur les bandes de l'appareil Morse, et, continuant son chemin, fut reçue au rez-de-chaussée par les télégraphistes allemands, qui s'étonnaient de la faiblesse du courant dont une partie était restée en route.
Mlle Dodu porta immédiatement la dépêche au sous-préfet qui la fit traduire, en comprit l'impor-
tance et l'envoya en triple expédition au général français menacé. Les Allemands faisaient bonne garde. Deux exprès furent tués. Le troisième arriva. C'était assez. Le corps français fut sauvé.
M]le Dodu fut mise à l'ordre du jour des postes et télégraphes, et reçut une mention honorable du ministre de la Guerre. Les Prussiens apprirent son acte de courage, et ils allaient le lui faire expier lorsque survint l'armistice.
Ce ne fut pas M. Thiers qui récompensa Mlle Dodu. Ce n'est que plus tard que le maréchal de Mac- Manon , président de la République , donna la croix de la Légion d'honneur à cette héroïque jeune fille.