‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 125 sur 352 · V. plus haut, page · texte numérisé non relu

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. que nous trouvons à un degré bien supérieur (1) dans l'hymne suivante consacrée à saint Laurent. Outre qu'il s’agit ici d’un martyr romain très connu, le dimètre iambique acatalectique, à strophes de quatre lignes, déjà si populaire dans les hymnes. contribue encore puissamment à ce résultat. C’est une des plus longues hymnes du livre ; elle comprend cinq cent quatrevingt-quatre vers. On serait presque tenté de prendre ce poème pour le premier exemple de ballade moderne, tant le récit animé y rappelle, en certains endroits, le ton des ballades du peuple anglais, lesquelles sont, elles aussi, écrites dans un mètre semblable. Fréquemment encore il est assaisonné de cette gaieté fine et spirituelle du peuple, qu’on appelle Aumour. En voici le sujet, dans ses grandes lignes. A l’époque de la persécution des chrétiens, sous Valérien, le préfet de Rome, dévoré d'avarice, fait citer à son tribunal le diacre Laurent, trésorier de l’Église romaine, afin de s’en faire livrer les trésors, les vases précieux et |’ « argent abondant : » les chrétiens, dit-il en effet, consacrent toute leur fortune à l'Église mêine au préjudice de leurs enfants. Sur toutes les monnaies, c'est l'effigie de l'Empereur que l'on voit, et non celle du Christ; 1ls devraient donc obéir aux ordres de ce dernier et donner à l'Empereur ce qui est à l'Empereur. A ce discours plein çà et là (2) d'ironie et de sarcasme, Laurent répond que l'Église est en effet très riche, bien plus riche mème que l’Empereur en personne, et qu'il veut en offrir au préfet tous les

trésors. Il demande seulement un court délai alin de pouvoir les classer. Transporté de joie, le préfet accorde le délai de grand cœur. Laurent se hâte de parcourir la ville pour réunir tous les infirmes qui reçoivent des aumônes de l'Église. Le poète nous montre ensuite, dans un tableau pittoresque, les aveugles, les paralytiques, les boiteux, les lépreux, les perclus,

4. C'est ce que le poète veut donner peut-être lui-même à entendre dans les paroles qu’il adresse au Saint, en terminant . « Audi poetam rusticum.. » V. 574.

2. Par ex., v.77sq.« Addicta avorum praedia — foedis sub auctionibus — successor exhaeres gemit — sanctis egens parentibus. — Hoc occuluntur abditis — ecclesiarum in angulis — et summa pietas creditur — nudare dulces liberos. »

s’avançant d'un pas chétif et mal assuré. Voilà les trésors, les vases d’or que le Saint a catalogués et qu'il montre, dans le sanctuaire, au préfet qui attend. Ce dernier, plein de rage, ne trouve mot à répondre. Alors, le saint diacre lui demande ce qui lui déplaît et pourquoi tant de colère. Il fait observer que d'ordinaire on tire l’or lui-même des scories, et que la maladie du corps est bien moins à craindre que celle de l'âme. Il développe cette thèse avec une joyeuse bonne humeur : le fanfaron, dit-il, souffre de l'hydropisie, l’avare de crampes au poignet, l'ambitieux de la chaleur fébrile, le bavard enfin, qui a la démangeaison de dévoiler les secrets, de la gale spirituelle ; mais toi, ajoute-t-il, en s'adressant au préfet et faisant un jeu de mots qu'il est impossible de traduire, toi, qui gouvernes Rome (1), tu souffres du morbus regius, de la jaunisse. — Pour se venger de ce mépris, le préfet condamne Laurent à être grillé à petit feu. « Conteste donc, poursuit-il malicieusement, si tu en as envie, l'existence de mon Vulcain. » Même sur le gril, Laurent ne perd pas sa bonne humeur; il se fait retourner, comme le’cuisinier retourne un rôti. Ce poème ne manque pas de passages élevés et pleins d'élans; abstraction faite du début, signalons spécialement la prière où saint Laurent déroule, d'une manière prophétique, l'avenir de Rome. En terminant, le poète demande au saint diacre son intercession. Ainsi faisait Damase, dans ses poèmes à la gloire des Saints.

Le style des deux hymnes suivantes a un tout autre coloris. La troisième même, en l'honneur de sainte Eulalie de Mérida, offre un intérêt littéraire et historique particulier, car le plus ancien poème français qui nous ait été conservé chante également cette sainte et présente, avec celui de Prudence (2), des rapports au moins indirects. L'héroïne est une jeune fille de haute lignée, à l'âme ardente, qui court d'elle-même au devant du martyre. Elle quitte, la nuit et secrètement, la maison de campagne de son père; elle court à travers champs dans la ville, afin d'insulter aux dieux devant le tribunal. Le préteur

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