‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 170 sur 352 · Ille dit lui-même : Dial, IT, ce · texte numérisé non relu

Ille dit lui-même : Dial, IT, ce

d'absence, revint de l'Orient. Celui-ci raconte donc l’histoire de son voyage et parle surtout de la vie des ermites et des moines d'Égypte, en sorte que nous trouvons ici un autre récit contemporain, mais indépendant de l'ouvrage Vitæ Patrum : ce récit de la vie érémitique et monastique, plein de vie et de réalité, nous montre la fraîcheur de la tradition orale. Après avoir terminé son récit, coupé seulement par quelques rares interruptions, où l'appétit extraordinaire du Gaulois sert de prétexte à de froides plaisanteries, Postumianus invile Sévère à raconter à son tour quelque chose sur saint Martin ; il le prie au nom de ses lecteurs en Orient de vouloir bien suppléer à ce qu'il a omis dans la Vie (1). Là-dessus, Sévère déciare que toutes les merveilles qu'ont accomplies en particulier les Saints du désert sont facilement égalées par les seules actions de cet homme dont la gloire est bien différente : c'est à quoi 1l songeait en silence pendant tout le récit de Postumianus ; ce dernier, en effet, n’a pas dit qu'aucun d'eux ait rappelé un mort à la vie, et si l’un deux croyait recevoir la visite des anges, saint Martin avait avec ceux-ci une conversation quotidienne (2 ). — On peut constater ici que la jalousie des moines, cherchant un honneur dans l'élévation de leurs Saints aux dépens de ceux des autres cloîtres, devint un motif d'exagération, voire de mensonges, dans le récit de leurs actions. Sévère refuse néanmoins de donner lui-même le supplément désiré, parce que peut-être il n'aimait pas à endosser la responsabilité de maintes histoires miraculeuses : apparemment il se laissait surtout arrêter par le côté esthétique de la narration, attendu qu'il se mêle parfois à ces faits quelques détails peu sérieux : il exhorte donc le Celte a donner le Supplément, car, en sa qualité d'élève immédiat du Saint, il doit en savoir encore plus que lui. Celui-ci, après s'être un peu fait prier, finit par consentir (c. 27) (3).

41. C. 23, 7. Ici les Dialogues sont directement considérés comme un supplément à la Vie.

2. On lit également, Dial. II, c. 2 : « Nova Postumianus expectat nuntiaturus Orienti, ne se in comparatione Martini praeferat Occidenti. »

3. Ici se trouve le passage si connu el si inléressant au point de la linguistique. où le Gaulois exprime l'horreur quil éprouve à parler latin en compagnie d'Aquitains. -

Avecla seconde partie du premier dialogue commence lerécit des miracles de saint Martin. Cette seconde partie était, mais à tort, considérée antrefois comme un dialogue spécial, le deuxième. A côté d'histoires puériles, ainsi que nous l'avons remarqué, histoires qu'un Celte seul pouvait alors regarder comme des miracles, on trouve cependant des détails intéressants et pleins d'importance pour la biographie du saint et pour la connaissance de la vie du cloître à cette époque. De ce nombre sont les rapports de saint Marlin avec les empereurs Valentinien et Maxime (Ib. c. 5 sq.); les relations des moines avec les femmes (Ib. c. 8, 11 sq.); les jeux de mots du saint (Pb, c. 16) où se montrent à nu les manières populaires de cet ancien guerrier inculte. L'arrivée d’une nouvelle visite, celle du prêtre Réfrigérius, et l'heure avancée de la journée forcent le Celte à ‘interrompre son discours. Il reprend son récit dans le deuxième dialogue, qui est remis au lendemain. Parmi les auditeurs se trouvent aussi d’autres clercs qui, ayant appris qu'on devait parler de saint Martin, accourent tout essoufilés. Une foule de laïques demandent aussi à être admis. On leur refuse cette faveur, vu que la curiosité plus que la religion leur inspirait cette démarche : on ne fait une exception que pour deux hommes illustres, dont l’un était un vicaire, et l'autre un personnage d'origine consulaire. Le Celte poursuit donc, dans le même style que la veille; mais, de plus, il cite, comme témoins de ces miracles, des personnages vivants auxquels les sceptiques peuvent avoir recours. « C'est ce qu'exigeait l'incrédulité d’un grand nombre, qui hésitent, dit-on, à ajouter foi à quelques détails rapportés dans le récit d'hier » (1). Quoique ce dernier reste des miracles de saint Martin, si je puis m’exprimer de la sorte, manque de goût et ressemble fort à une niaiserie, on y trouve pourtant encore deux parties intéressantes. L'une traite de l'intervention du

1. II, c. 5. Quoique l’auteur lui-même intercale dans le récit cette remarque et les réflexions qui suivent, il est étonnant de les lui voir mettre dans Ja bouche du Gaulois ; il fait connaître var là le motif qui l'a déterminé à adopter la forme du dialogue. Le passage montre clairement que le deuxième dialogue n'a été publié qu'après le premier et non en même temps que lui,

saint auprès de Maxime, en faveur des Priscillianites persécutés (c. 11 sq.), et fait paraître dans un beau jour la noble humanité et la délicatesse de conscience de saint Martin (1). L'autre ne fait que confirmer, ce qu'on pensait déjà, que, même alors, les fous avaient coutume de dire la vérité (2). — En terminant, Sévère exhorte Postumianus, qui repart pour l'Orient, à faire connaître en son voyage ce qu'il vient d’entendre, ces deux dialogues. Il est extrêmement digne de remarque de constater comment le génie français se manifeste déjà dans la production littéraire de Sévère et notamment dans ces dialogues ; cela est visible non seulement dans « certaines coquetteries de l’auteur », ainsi que l’a déjà remarqué le Français Ampère, mais surtout dans le talent de raconter avec grâce ses propres aventures ; le genre des Mémoires, que les Français ont porté les premiers à une si grande perfection, se montre ici dans ses premiers débuts.

Page 1