‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 175 sur 352 · INSTITUTIONS DES CÉNOBITES · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS DES CÉNOBITES

Castor, évêque de Apta Julia (Apt), ville de la Gaule Narbonaise, voulait mettre à profit, dans l'intérêt d’un cloître qu'il venait de fonder, les connaissances que possédait Cassien sur les cloîtres de l’Orient, de la Palestine et de l'Egypte ; c'est donc pour répondre au vœu de l’évêque que Cassien composa son ouvrage. Dans les quatre premiers livres, il traite des Institutions et des règles de ces cloîtres ; les huit derniers sont consacrés à montrer, conformément à la tradition, l'origine, les causes’ et les remèdes des fautes principales qui menacent la vie monacale et érémitique (1). C’est ainsi que le premier livre, qui est très court, a pour sujet l'habillement extérieur du moine et son costume ; le deuxième traite des prières ct des psaumes qu’on récitait en Egypte, pendant la nuit, 1] nous fournit aussi des renseignements historiques importants relativement à la manière de psalmodier. Le troisième livre, de son côté, expose la manière canonique de réciter les prières et les hymnes pendant la journée, usage qui existait en Palestine et en Mésopotamie, mais qui manquait à l'Égypte ; l'auteur motive, à cette occasion, le choix des heures consacrées à la prière. Le quatrième livre nous fait le récit de l'admission, de l'épreuve et de la vie de ceux qui renonçaient au monde, et notamment des devoirs absolus de l'humilité, de l'obéissance et de la pauvreté. Comme exemples remarquables de ces vertus, l’auteur y cite des traits de la vie des Saints du désert ainsi que de celle de $S. Jean, si célèbre à cette époque par son ascétisme (2).

Ce livre se termine par une courte récapitulation des degrés qui conduisent le moine à la perfection (3); l’absence d'une

l'ouvrage, en abrège le titre dans la forme énoncée plus haut. V. la préface de la deuxième partie des Collationes.

1. V. la préface, ct cf. la lettre qui nous reste de Castor à Cassien.

2. Sa vie est également traitée en détail dans l'ouvrage : Historia eremitica. V. ci-dessus, p. 348.

3. Le passage me semble digne d'être cité, à cause de son intérêt et de son importance : « Audi ergo paucis ordinem per quem ascendere ad perfectionem summam sine ullo labore ac difficultate valeas. Principium nostrae salutis sapientiaeque secundum scripturas timor Domini est » (Proverb. 1). « De timore Domini nascitur compunctio salutaris. De compunctione cordis procedit abrenuntiatio, id est, nuditas et contemplus omnium facultatum. De nuditate hwmilitas procreatur. De humilitate mortificatio voluntatum

méthode rigoureuse dans l’exposition rendait cette récapitulation nécessaire. L'auteur passe ensuite à la considération des huit vices contre lesquels le moine doit « combattre, » et il consacre à chacun d'eux un livre spécial. Ce sont: 1. V, gastrimargia ou concupiscentia qulae, la gourmandise; 1. VI, fornicatio, la luxure; 1. VII, phtlargyria, l'amour de l'argent, L. VIII, sra, la colère; L. IX, tristitia, l'abattement; L. X, acedia — taedium, sive anztetas cordis, l’indolence ; 1. XI, cenodoria, la vanité; 1. XII, superbia, l’'orgueil. Le classement semble avoir lieu d'après la difficulté à vaincre, vu que les vices les plus grossiers et, partant, les plus faciles à vaincre puisque la discipline extérieure du moine vient à son aide, sont placés en première ligne. Les trois premiers sont, en même temps, de telle nature, que la vie monastique suppose même la victoire, tandis que les derniers au contraire peuvent se développer avec la vie ascétique et dans elle. C'est ainsi que l’indolence (acedia) s'empare, surtout et de la manière la plus terrible, de l’ermite et du moine errant (vagi) dans le désert, particulièrement à l’heure de midi; de là son nom de démon du midi (meridianus daemon). L'auteur, au livre X (c. 2), nous fait un portrait vivant de cette maladie de l'âme. L'activité, qui en est le principal remède, donne à Cassien l’occasion d'exalter le travail des moines d'Égypte (I. c., c. 22) qui non seulement s’entretiennent de leur travail, mais qui trouvent encore le moyen de fournir des vivres à autrui (1). Dans le livre onzième, Cassien nous exposo, d’une manière détaillée et assez intéressante. quel ennemi terrible pour la vie monastique elle-même est la vanité : souvent ce vice à plusieurs faces, subtil et si varié, n'est pas même vaincu parce qu'on a triomphé de lui, mais se relève sous une autre forme et cherche, sous le masque de la vertu, à anéantir le vainqueur

generatur, mortificatione voluntatum extirpatur atque marcescunt universa vilis. Expulsione vitiorum, viriutes fructificant atque succrescunt. Pullulatione virtutum puritas cordis acquiritur. Puritate cordis apostolicae charitatis perfectio possidetur. » LV, c. 43.

1. Je n'ai trouvé qu'une seule fois et rapporté ici comme exception l'exemple d'un moine venu d'Italie et dont la seule occupation fût de copier des livres (1. V. c. 39) : il ne savait pas faire autre chose, ainsi qu'il le dit Jui-même.

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(1. XI, c. 2), vu que cette victoire elle-même engendre encore la vanité. Le pire de tous les vices est l'orgueil (superbia); il est le premier par son origine, mais 1l fait néanmoins encore son apparition en dernier lieu sur le champ de bataille, et, le plus souvent, il s'attaque à ceux qui sont parfaits. Il se distingue des autres vices en ce qu’il ne fait pas seulement perdre sa vertu contraire, l'humilité, mais qu'il détruit en même temps toutes les vertus, étant la source primitive de tous les vices (L XIE, c. 3). Cette considération termine ce premier ouvrage où, dans un style facile et coulant, sinon partout correct, l’auteur traite son sujet d’une manière populaire, pratique et généralement intelligible, sans descendre jusqu’au fond des choses et sans se perdre aussi dans trop de détails.

L'ouvrage suivant: XXIV Coflationes Patrum (1), est une suite et un supplément du précédent; il poursuit, il est vrai, un but plus élevé, mais la narration souffre souvent de la diffusion des détails. Ces Co/lationes sont des entretiens que Cassien et son ami Germanus, qui lui sert ordinairement de portevoix, ont eus, comme le dit l’auteur, avec les anachorètes les plus renommés de l'Égypte; les discours de peu d’étendue des amis qui veulent seulement être instruits, ne font qu'amener les transitions du « Père, » lequel tour à tour les interroge ou répond à leurs questions, et ainsi les instruit. Ces vingtquatre Collations ont été composées et publiées en trois parties ; chacune d'elles parut avec une dédicace ou préface particulière. L'auteur écrivit encore, à la prière de Castor, les dix premières, en 419, peu après l'achèvement de son premier ouvrage, mais 1l nc les publia qu'après la mort de cet évêque : les sept suivantes furent écrites en 428 et les sept dernières ne tardèrent pas à suivre (2). L'auteur lui-même, dans la préface des dix premières Collations, fait connaître le but de son travail et les rapports qu'il offre avec son précédent ouvrage :

41. Le titre primitif était peut être : Summorum patrum, car c'est ainsi du moins que Cassien cite, dans la préface, le recueil des dix premières Collations.

2. V., pour le fixation du temps, Wiggers, op. c., p. 25 sq. — La préface de la première partie annonce déjà les sept dernières Collations comme « emittendae. »

la difficulté de la nouvelle entreprise est, remarque-t-il, d'autant plus grande, que la vie érémitique est au-dessus de la vie claustrale, et la contemplation de Dieu au-dessus de la vie active des communautés de moines. L'ouvrage précédent, continue-t-il, traite du culte extérieur et visible des moines : celui-ci, de la tenue (habitus) invisible de l’homme intérieur; des prières canoniques, il va passer aux prières éternelles, afin que celui qui aura appris, en lisant le premier ouvrage, à châtier les vices de la chair, apprenne maintenant, selon les instructions des Pères, par la contemplation d’une pureté déjà divine, ce qu'il faut faire au sommet de la perfection. Ces Collations, destinées à la lecture spéciale des moines et des ermites, ont donc pour but de montrer le chemin qui conduit à l'idéal de la vie ascétique. Là, sont discutées par les Saints du désert les questionsles plus importantes de cette vie idéale ; ils font aussi bien appel à leur esprit spéculatif qu’à leur expérience de la vie, en sorte que l’auteur nous met devant les yeux, avec des déductions philosophiques, les doctrines morales de la vie pratique qu'il illumine souvent d'exemples frappants, encadrés dans des récits légendaires. C'est là, pour ainsi dire, une haute école dela vie monastique. La Col/lation I, par exemple, traite, dès le début, De monarchi intentione ac fine; la Coll. XIX, De fine caenobitae et eremitae ; \esdeux états y sont comparés l'un avec l’autre. Dans la Co/!. III, De tribus abrenuntiationtbus, il est parlé du renoncement aux biens terrestres, aux passions, au monde présent, renoncement qui fait la base de la vie monastique. La XI Co/!. a pour titre : De perfectione; la XV°, De charismatibus divinis (où l'on trouve maints récits miraculeux); la XIVe, De spiritali scientia. Dans cette dernière, l'auteur parle spécialement de la science élevée de la Bible et il admet (c. 8) une quadruple explication : historique, tropologique, allégorique, anagogique. Le sujet de la Col{. IX est la prière; l'auteur en examine l'essence et les genres divers, etc. La Col/!. V traite à nouveau des huit vices principaux ; elle montre la relation intime de l’autre (1).

1. Citons ici encore, comme très intéressante pour l’histoire extérieure de a vie monastique, la Coll, XVIII : « De tribus antiquis generibus monachorum et quarto nuper exorto. » Ce sont : les Cénobites (les moines par excel-

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. Dans cet ouvrage, l'auteur se meut donc dans une sphère plus élevée que dans l'ouvrage précédent; l'esprit spéculatif dont il est rempli montre comment les ermites célèbres d'Égypte sont restés fidèles aux études chrétiennes-philos ophiques toujours en honneur à Alexandrie.

Dans cet ouvrage, surtout dans la Co/. XIII, De protectione Dei (ce qui veut dire ici gratia Dei), Cassien combat l'opinion de saint Augustin gur le péché originel et sur la prédestination. Il devint par là un des premiers représentants du semipélagianisme, qui trouva particulièrement en Gaule tant d'écho. Ce qui nous intéresse ici surtout, c'est que, par le caractère spéculatif de plusieurs de ses Collations, Cassien montra aux cloîtres la valeur d’une éducation intellectuelle plus élevée ct des études scientifiques. Grâce à lui, les cloîtres devinrent, dans la suite, en Occident, un asile pour la science et pour la littérature.

Jence; les Anachorètes, les Sarabaïtes qui ne s'astreignent à aucune règle claustrale (V. là-dessus c. 7), et une nouvelle variété des Ermites (V, c. 8).

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