DEPUIS LA MORT DE SAINT AUGUSTIN JUSQU'A L'ÉPOQUE DE CHARLEMAGNE
Nous avons vu, dans la période précédente, que la littérature chrétienne-latine développa en prose et en poésie des formes spéciales pour exprimer les pensées et les sentiments chrétiens: c'est que le christianisme s'était assimilé la culture esthétique de l'antiquité. Développées aussi, il est vrai, sous l'influence de la littérature chrétienne grecque, cesformes servirent de modèle aux temps à venir. L'histoire biblique, racontée en hexamètres, vint se dresser en face de l'épopée nationale romaine, de l'épopée mythologique et historique d’un Virgile et d’un Lucain, et devint l’épopée chrétienne; la poésie didactique de Prudence aborda les questions dogmatiques les plus importantes et fit un pendant à la poésie philosophique de Lucrèce. Les œuvres de saint Paulin en l'honneur de saint Félix sont un produit de la poésie narrative et descriptive. On s'adonne à l’épigramme, sous toutes ses formes ; l'épître n’est pas non plus délaissée; la satire même est cultivée et quitte sa forme apologétique. La poésie lyrique chrétienne apparaît, avec un caractère varié, dans la poésie des hymnes, soit qu’elle revête la forme populaire de la chanson, soit qu'elle s'élève à la forme de l’ode horatienne et emprunte les ornements d'un mètre artistique ; on la voit même marier l’élément lyrique à l'élément épique et fournir ainsi le modèle de la romance nouvelle. Cette époque offre donc à notre admi-
ration une grande richesse de genres, en poésie. Parmi eux, plusieurs ont même un haut degré d'originalité ; tel est le * genre épico-lyrique, et telle est encore l’allégorie didactique, arrivée, dans la Psychomachie de Prudence, à son plus haut développement. Dans la prose elle-même, où s’affirmèrent - assurément de plus nombreux ouvriers, nous avons vu tous les domaines cultivés avec plus ou moins de succès. L’éloquence de la chaire, qui remplace ici l’éloquence du forum, se développa sous les formes les plus diverses: elle expliqua la Bible, le dogme, la morale et s’empara de l’enseignement général: l’oraison funèbre entra dans ses attributions, et, avec elle, le sermon comminatoire, ou mercuriale, qui empiète sur le terrain politique. Nous y trouvons, de plus, les recherches spéculatives sous forme de traité ou de dialogue, ainsi que les écrits didactiques consacrés à exposer la morale et la philosophie populaire ; la polémique appliquée à la défense comme à l'accusation ; le genre épistolaire sous tous ses aspects; la chronique et l'histoire universelle, l'histoire ecclésiastique, l'histoire littéraire, la biographie et l’autobiographie, auxquels confine la légende qui grandit dans le domaine de la poésie. Les considérations les plus importantes sur la philosophie de l'histoire y trouvèrent elles-mêmes place.
C’est seulement sous l'influence de la culture gréco-romaine el de l'Orient que la littérature chrétienne-latine avait pu parvenir à cet apogée de grandeur : l’Empire romain les embrassait toutes deux ; elles contribuèrent à développer dans la société chrétienne une foule d'idées nouvelles. Et, en mème temps, le combat qui avait lieu entre des éléments incompatibles dans l'éducation, et le danger moral qui résultait de cette lutte, avaient amené un rehaussement extraordinaire dans la vie de l’âme. Il faut signaler une autre cause de cet essor littéraire ; c'était le souvenir, si vivace encore et si puissant dans les esprits, de l'antiquité, dont la forme littéraire s’imposa non seulement à la reconnaissance, mais encore à limitation des chrétiens. Toutefois, après la mort de saint Augustin, ces éléments qui avaient fait la grandeur des lettres chrétiennes, disparurent peu à peu. Aussi, pouvons-nous distinguer deux époques dans la littérature de cette période. Dans
la première, qui embrasse environ un siècle, se manifeste encore un assez grand mouvement littéraire. Nous ne voyons pas, il est vrai, se produire des idées nouvelles importantes (d'autant moins que la force de l'autorité etla tendance hiérarchique deviennent de plus en plus puissantes dans l'Église), mais les idées de l'époque précédente, celles de saint Augustin surtout, qui pénètrent maintenant la société chrétienne aux prises avec le pélagianisme, continuent à alimenter ce siècle des Épigones et à lui donner une impulsion vers des créations nouvelles. On voit en même temps la dispute sur les deux natures du Christ, qui a révolutionné l'Orient, faire sentir jusqu'en Occident ses contre-coups ; le sentiment romanoantique lui-mème, dont la forme esthétique de la culture grecque était devenue une partie intégrante, se maintient toujours encore dans un certain degré, quels que soient les coups qu’on lui porte ; mais les cercles de la société dans lesquels il se trouva se resserrent de plus en plus. Déjà les Germains inondent l'Empire tout entier ; ils s’y établissent, soit d'une manière paisible et conforme aux traités, comme les Goths, soit d’une manière violente et en conquérants, comme les Vandales. Ces derniers portent un coup mortel à la culture romaine, en Afrique; ses représentants en effet, le clergé et la noblesse romaine, se voient atteints par une persécution cruelle ; dépouillés de leurs richesses, ils sont décimés par le supplice, la fuite ou l'exil. Dans les contrées soumises aux Goths, une guerre sourde continue à régner entre la population germaine et la population romane, et cet état de choses est non seulement l’œuvre de la barbarie, mais aussi celui de l’arianisme qui avait creusé, entre les deux populations, un abîme infranchissable.
Ce manque de sécurité dans les rapports de la vie publique, la pression matérielle et morale qu'exerçait déjà toute seule la présence de cet élément étranger de population, devait forcément entraver les progrès de la culture et ceux surtout de la littérature des populations romanes. Mais, d'autre part,mèême après la déposition du dernier Auguste de l'Empire romain d'Occident, l’idée de l'Empire romain universel élait toujours vivace en Îtalie, en Gaule et en Espagne : rien ne paraissait
changé, si ce n’est qu'on s'imaginait maintenant le pouvoir concentré entre les mains des empereurs byzantins. Le peuple roman se regardait toujours comme le peuple dominateur. L'idée de l’éternelle domination de Rome, jusqu'au retour du Christ, avait été adoptée et consacrée par l’Église et par ses docteurs. La fierté des Romans des classes élevées était encore complète en face des Barbares hérétiques et plus ou moins étrangers à la civilisation ; dans le domaine social du moins, c'étaient les vaincus qui étaient les vainqueurs. Les Germains le reconnaissaient sans peine, et c'était là un signe de leur propre civilisation : ils montraient (les Goths notamment) le-plus grand respect pour la culture antique dont l'État romain en décrépitude était le représentant; et celui-ci, malgré tout, leur en imposait encore autant que cette culture. C’est ainsi que les Goths laissèrent, autant que possible, subsister daus leurs royaume la constitution romaine : les Romans conservèrent leurs droits et, à peu de changements près, leur constitution et Leur administration municipales. Le mème royaume réunissait en mème temps deux États et deux peuples, les Goths et les Romans, et le seul vrai souverain de ce royaume était le roi allemand, tandis que longtemps encore l’empereur romain en fut uniquement le souverain idéal. Les lois, la langue, la foi et les mœurs des Germains formaient comme une barrière entre eux et les Romans; ces derniers trouvaient même, dans leur coutume et dans leur loi, unc défense encore expresse de contracter avec eux des unions matrimoniales. Parmi les conseillers les plus influents du roi lui-même, on voyait des Romans. Dans cette première époque de notre période, laquelle s'étend jusqu'à l'an 530 environ, les antiques écoles traditionnelles subsistaient toujours; on les trouvait dans l'empire des Ostrogoths et dans celui def Visigoths, c'est-à-dire en Italie, dans le midi de la Gaule ct en Espagne, et, par conséquent, dans ces contrées de l'Occident où, abstraction faite de l'Afrique, la culture antique avait trouvé son meilleur asile et où la nouvelle littérature chrétienne-latine était en même temps cultivée ; bien plus, elles avaient encore, du moins en Italie, la protection de l’État. Les rois goths, qui se romanisèrent plus ou moins, professè-
rent une grande estime pour l'éloquence romaine ; rhéteurs et grammairiens furent encore l’objet de plus d'une faveur; aussi ne dédaignèrent-ils pas non plus de flatter tous les souverains, même quand ils étaient barbares.
Mais, au commencement de la deuxième époque, cet état des choses changea complètement de face et cette modification devint funeste à la culture antique. Des Alpes à la Sicile, l'Italie, qui était sa patrie en Occident, est bientôt désolée par une guerre pleine de vicissitudes qui dura près d’un quart de siècle (535-554) et qui éclata, peu après la mort de Théodoric le Grand, entre la Rome orientale (Byzance) et les Goths. L'Italie eut d'autant plus à souffrir que la population romane avait, soit en secret, soit publiquement, pris parli pour Byzance et provoqué ainsi la vengeance des Goths ; d'autre part, Byzance soumit mème cette contrée, arrachée aux Goths, à des impôts plus écrasants que ne l'avaient fait ces derniers. L'Italie descendit au rang d’une simple province de l'Empire romain d'Ürient pour deyenir en grande partie, quinze ans plus tard, la proie d’une autre tribu germaine plus inculte encore, celle des Langobards. C’est à cette heure seulement que les anciens dominateurs du monde deviennent les esclaves des Barbares; ceux-ci traitèrent ce pays comme des conquérants impitoyables, quoique Rome clle-mème, Ravenne et les villes maritimes les plus importantes restassent encore sous l'autorité de Byzance. Les pertes matérielles qui affligèrent ce pays furent d'autant plus grandes, que la guerre entre les Langobards et Byzance était continuelle. La papauté seule fit survivre le souvenir de l'antique grandeur de l'Italie et de Rome (1).
Depuis 535, la Gaule se trouvait presque tout entière entre les mains des Francs; après avoir déjà, en 486, mis fin à la domination romaine au nord de la Loire, ils avaient, depuis les dix premières années du vi siècle, arraché le pays du sud
1. Déjà, en 430, saint Prosper d'Aquitaine annonce ce changement des choses dans les vers remarquables de son poème De ingratis (v. bi sq.) : Sedes Roma Petri, quae pastoralis honoris Facta caput mundo, quidquid non possidet armis Religione tenet.
de la Loire aux Visigoths et celui du sud-est aux Burgondes; en 534, ils réunirent au leur ces empires, et, deux ans plus tard, Byzance elle-même reconnut leur souveraineté sur la Gaule. Quoique ce changement de la domination germaine dans le sud de la Gaule atteignit peu les institutions politiques et les laissât subsister telles qu'elles étaient auparavant ; quoique les Romains n’en éprouvassent aucun dommage matériel, cependant, le sentiment antique et romain devait enfin complètement disparaître et chercher un asile dans l'Église catholique. Les rapports de ces conquérants Francs, en effet, étaient tout autres vis-à-vis des Romans que ne l'avaient été ceux des Yisigoths; ces derniers ne s'étaient emparés du pays qu à litre d’alliés de Rome, et il leur avait été mème cédé par elle en partie volontairement. Ce fut avec le plus grand succès que l'Église catholique accorda sa protection à la nationalité romane ; c'était elle qui avait facilité la victoire des Francs; dès le début, ceux-ci étaient devenus ses fils; elle avait, depuis longtemps déjà, fait avec eux une alliance secrète contre les Visigoths et les Burgondes, qui étaient ariens; les Francs jouaient donc, vis-à-vis des autres nations germainces de la Gaule, presque le mème rôle que Byzance avait joué pour l'Italie et l'Afrique. Au point de vue religieux et chrétien, ils furent salués comme des libérateurs par les Romans du sud de la Gaule, tandis qu’au point de vue national, ils ne faisaient que consolider la domination des Barbares, en la rendant même plus humiliante et.plus manifeste. Sur le terrain neutre de l’Église catholique, qui s'élevait au-dessus des contrastes nationaux, mais qui, en fait, appartenait tout spécialement au romanisme par suite de l'assimilation des éléments de la culture gréco-romainc, la nation romane put conserver la suprématie et exercer même sur la vie politique la plus grande influence. Et c’est ainsi que nous voyons, comme à l'époque de la domination des Visigoths cn Gaule, des Romans . de qualité quitter la vie politique pour occuper des sièges épiscopaux, qui, sous les Francs, deviennent en partie l'apanage de certaines familles sénatoriales. — En Espagne, les rapports de l’époque précédente subsistent encore, et quoique le catholicisme y éprouve de violentes persécutions passagères, comme
sous le roi Léovigilde, le romanisme trouve pourtant en lui son principal appui; bien plus, avec la conversion (586) de Reccarède, fils de Léovigilde, à l'Église orthodoxe (exemple qui fut suivi par les Goths), l'influence du clergé catholique sur l’État devint très considérable, de sorte que la romanisation des Visigoths s’accomplit bien plus rapidement que celle des autres peuplades germaines. |
Sous l'influence de l'Église catholique, la fusion des nationalités d'où devaient sortir les nouveaux peuples de l’Occident, achève de faire disparaître l'antique sentiment de la nationalité romaine; les Germains l'avaient déjà brisé, au point de vue politique, et le christianisme, qui pénètre toujours plus profondément les peuples, le détruisit de fond en comble, au point de vue moral. Politique et morale marchent donc de pair et leur action esl réciproque. Alors s'élèvent et s'ouvrent les écoles ecclésiastiques, surtout les écoles des monastères; elles prennent de plus en plus la place des anciennes écoles profanes, lesquelles disparaissent, à quelques rares exceptions près, dans cette deuxième époque. La culture antique est obligée de se retirer complètement sous l'aile de l'Église, qui lui accorde un asile protecteur et parvient à la sauver notamment dans plusieurs cloîtres. C'est là aussi que la littérature de l'antiquité se réfugie, en grande partie; les œuvres s’y multiplient même, au moyen de copies nouvelles; mais la science antique ne pénètre toutefois dans de plus grands cer- ‘cles, que sous une forme modifiée par l'Église, soit à l’aide de l'école, soît au moyen d'ouvrages encyclopédiques. Sous cette forme seulement, elle était alors compréhensible pour ces cercles et leur offrait quelque attrait; et c’est seulement ainsi qu'elle fut conservée aux siècles à venir. Ainsi se gardent les fruits, à l’aide seulement d’une mixture hétérogène, qui, à la vérité, en change essentiellement le goût.
La littérature n’a, dans cette époque, et spécialement à partir du vu siècle, que très peu de représentants. Il est possible que nombre de ses produits se soient perdus; mais, il n’en est pas moins certain qu'ils méritaient ce sort. Non seulement l'éducation nationale avait en général baissé considérablement dans les pays qui jusque-là avaient cultivé la littérature chré-
tienne-latine, maïs il n’y avait plus les influences favorables du dehors; bien plus, celles qui se faisaient sentir étaient toutes pernicieuses. Au point de vue dogmatique, l’Église catholique était parvenue à son but; il n’y avait plus que les intérêts pratiques qui la poussaient à maintenir sa position extérieure en face des puissances ennemies, — comme l'arianisme des Visigoths, celui des Longobards et enfin Byzance, — ou bien à étendre sa domination sur les Barbares encore païens. Sous le rapport politique, il y avait les combats et les luttes intérieures qui ne prenaient jamais fin en Italie et en Gaule; à cela vint s'ajouter, pour l'Espagne, au commencement du vin siècle, l'invasion des Arabes, qui arracha presque entièrement ce pays au christianisme. La littérature de cette époque serait encore plus pauvre, ét la continuité de son développement même aurait semblé interrompue, si le christianisme n'avait conquis de nouveaux territoires, d'où surgirent bientôt des apôtres inspirés, qui, emportés par un enthousiasme plein de fraîcheur et de jeunesse, s’emparèrent de la culture antique transmise par l'Église et se sentirent entraînés à la remanier et à la répandre à leur tour : je parle des Irlandais et des Anglo-Saxons. Après que saint Patrice eut, vers 430, introduit le christianisme en Irlande, le pays se couvrit rapidement de cloîtres où les plus hautes classes, la noblesse etles Druides, se livrèrent en même temps avec enthousiasme à l'ascétisme et à la sagesse de la nouvelle religion : la vocation des Druides embrassait aussi la culture de la science nationale et celle du culte. Ces moines irlandais rapportèrent alors, surtout à partir de la fin du vie siècle, l’amour de J’ascétisme et la culture littéraire sur le continent, en Gaule, en Germanie et même dans l'Italie supérieure. Ils y fondèrent des cloîtres comme Luxouil, Saint-Galles, Bobbio, etc., qui devinrent, pour les siècles suivants, les sanctuaires les plus importants de la culture intellectuelle. Vers la même époque, des Bénédictins de l'Italie, envoyés directement par le Pape, commencèrent la conversion des Anglo-Saxons : les Irlandais y participèrent, et leur transmirent, à eux aussi, leur amour de l’ascétisme et de la science. La jeune Église anglo-saxonne resta en relation suivie avec l'Italie : c'est
ce qui la protégea contre la partialité de l'Église irlandaise. Ainsi, à partir des trente dernières années du vire siècle, les moines anglo-saxons, suivant l'exemple de leurs maîtres, les moines irlandais, se consacrèrent comme eux aux missions et dépassèrent bientôt la gloire de ces maîtres. La science ecclésiastique elle-même, qu'ils avaient reçue d’eux en grande partie, produisit chez les Anglo-Saxons des fruits bien plus riches : ce sont les Anglo-Saxons qui, dans les temps les plus sombres, continuent d'une manière remarquable la littérature chrétienne-latine et lui conservent la vie pour la transmettre plus tard au siècle des Carlovingiens; ce sont eux en même temps qui, les premiers parmi les nouveaux peuples de l’Occident romano-germain, héritiers ct représentants de la culture universelle, produisent une littérature nationale. «
On peut voir clairement par là comment cette période de la littérature chrétienne-latine est une période de transition dans l'histoire de la littérature universelle ; considérée à ce point de vue, la deuxième époque surtout offre un grand intérêt historique. Un trait nouveau et qui lui est particulier, un trait qui se rattache immédiatement à son caractère général et se manifeste déjà vers la fin de la première époque de cette période, consiste dans l'influence qu'exerce sur la littérature chrétienne-latine l'élément populaire germanique et celtique: cette influence doit être attribuée soit aux matières de certains ouvrages, soit aux auteurs qui appartiennent à ces nationalités ou qui, du moins, écrivent sous leur inspiration. Par là cette littérature des Épigones acquit les éléments d’une vie nouvelle et pleine de fraîcheur. Il y a dans cette deuxième époque de notre période, une particularité qui ne se rattache pas moins à son caractère général, c’est, pour m’exprimer brièvement, la vulgarisation de la littérature chrétienne-latine, c’est-à-dire de certaines de ses branches qui seules pouvaient être popularisées en se prêtant à latransmission orale, comme l'hymne, le . sermon et la légende (1).
4. Ozanam, La civilisation au vinquième siècle. — La civilisation chrétienne chez les Francs. OEuvres, 2° éd., Paris, 1855. Tom. I et II, IV, — Dahn, Die Kôünige der Germanen. Vol. I-VI. Munich, 1861, sq.
Nous passons maintenant à l'étude des productions littéraires de celte période et, en premier lieu, à l'étude de celles de sa première époque. Nous pouvons, du moins, en général, séparer la poésiede la prose, car il arrive rarement de rencontrer un auteur qui ait acquis, dans les deux domaines à la fois, une célébgité littéraire. Nous commençons par la poésie, qui, à la vérité, ne se meut pas en dehors de la sphère ouverte dans la période précédente, mais qui offre néanmoins quelques ouvrages assez originaux. À la tète des poètes se présente, dans l'ordre chronologique, un auteur qui a plus écrit en prose qu'en vers, mais dont les ouvrages en prose, à l'exception d'un seul, n’ont ici aucun intérêt pour nous. Quelque prosaïque que füt sa nature, ce n’est pourtant que dans ses productions poétiques qu'il a réussi à montrer une certaine originalité. C'est S. Prosper d'Aquitaine (1). Par lui, cette période se rattache vraiment à la période précédente. Zélé partisan et élève de saint Augustin, c'est-à-dire instruit par ses écrits (2), il poursuivit avec passion la lutte de ce Père de l'Église contre le pélagianisme. Il chercha à découvrir cette erreur dans l’opinion intermédiaire qui prévalait alors dans le sud de la Gaule sur Îles rapports entre la grâce et le libre arbitre ; 1l tourna ses armes contre un homme donc l'influence était fort considé-
1. Sancti Prosperi Aquitant opera omnia ad mss. codd., nec non ad edit, antiquiores et castigatiores emendata, etc. Paris, 1711. In-fol (édité par Le Brun et Mangeaut)., — Prosperi Aquitani de gratia Dei et libero arbitrio hominis et praedestinalione sanctorum opera omnia. Editio cmendaliss. et variis lectiontbus praecipue ex codd.mss. Vatican. curavit P. F. F, (Petrus Franciscus Fogginius). Rome, 1758; ensuite Venise, 1786. — Wiggers, Op., cit. (V. plus haut p. 340. Rem. 1).
2. Il ne le connaissait pas personnellement. V. le début de sa lettre ad Augustinum. :
rable en Gaule, Cassien, qui, dans une de ses Collations, avait développé cette opinion, ainsi que nous l’avons fait remarquer précédemment. Nous avons très peu de dates certaines sur la vie de saint Prosper ; heureusement, celles que nous avons se rapportent immédiatement à son action comme littérateur. C'était un laïque savant qui avait étudié avec beaucoup de succès dans les écoles de sa patrie, toujours florissantes et à la tète du mouvement littéraire (1). S'étant fixé dans la Provence, apparemment à Marseille, c'est vers l'an 428 qu'il apprend d’abord, par un écrit de saint Augustin, à connaître le semi-pélagianisme, qui s'étendait dans le sud de la Gaule.
Cette circonstance le détermina à écrire deux ouvrages qui avaient pour but de faire connaître sa doctrine : De praedestinatione sanctorum et De dono perseverantiae. Peu de temps après, Prosper se met lui-même en campagne contre les adversaires de l'’augustinisme dans une série d’écrits dont l’un des premiers, sinon le premier même, est son poème De ingratis, composé entte 429 et 430, avant la mort de saint Augustin. Parmi ses écrits polémiques en prose, le plus remarquable est celui qu’ilécrivit deux ans plus tard contre Cassien : De gratia Det et libero arbitrio, et qui porta ensuite un sous-titre, contra Collatorem, d’après lequel seul il est souvent cité. Nous devons encore noter, parmi ses ouvrages dignes deremarque, les suivants : d'abord, un recueil de presque quatre cents sentences des œuvres de son maître (Sententiarum ex operibus Augustini delibatarum liber) ; c'est, en même temps, comme une Somme de la théologie de ce Père ; le livre est remarquable, même au point de vue de l’histoire littéraire, parce qu'il est, en Occident, le premier dans un genre qui devait provoquer, au moyen âge, des ouvrages imporlants comme ceux de Pierre Lombard. Ce recueil engagea saint Prosper à écrire ensuite un livre d'Epigrammes. Enfin il composa également une chronique universelle, se rattachant à celle de saint Jérôme et dont nous parlerons plus loin. Il mourut, selon toute apparence, en l'an 463 (2).
41. C'est ainsi que Gennade l’appelle : (De nir ill,, c. 84) « Sermone scholasticus. » , 2. La Chronique dans sa dernière édition (v. plus loin) se termitant à
Le poème De ingratis, qui comprend un peu plus de mille hexamètres, est écrit, ainsi que le poète l'annonce lui-même dans une courte préface de cinq distiques, contre les semi-pélagiens de la Gaule méridionale; il voyait revivre en eux le Pélagianisme ; de là, le titre : Zngrati, qui a un double sens et ne signifie pas ici seulement les ingrats, mais les contempteurs de la grâce (1). Le poème est divisé en quatre parties, dont la première fait rapidement l'historique du pélagianisme et montre sa condamnation par l’Église d'Occident et sa nouvelle réapparition. A l’aide d'une insinuation qui semble perfide, le poète identifie ensuite le semi-pélagianisme avec le pélagianisme, en prètant la parole aux partisans de ce dernier et en leur faisant réclamer, comme un acte de justice, la condamnation des semi-pélagiens ou leur propre admission dans le giron de l’Église. Dans les trois autres parties du poème, l’auteur expose la doctrine semi-pélagienne, ses différences comme aussi ses liens de parenté avec le pélagianisme, et il cherche ensuite à la réfuter. Le contenu de l’ouvrage étant purement dogmatique, je renonce à en donner une analyse plus détaillée, et cela, avec d'autant plus de plaisir, que l'esprit d'intolérance religieuse qu'on est porté à y voir, nous est antipathique de nos jours. Ici, comme toujours, cet esprit, est intimement uni à une soumission passive de l'autorité (2); : il se montre dans une polémique écrite en partie contre le sens commun. En général, les détails sont aussi peu poétiques que le fonds de l'ouvrage : le tout n’est qu'une versification, habile pour cette époque, d'une querelle théologique ; c’est écrit, on
l’année 455, on peut hien conclure que l'auteur ne vécut pas longtemps après, sans quoi il l'aurait certainement continuée. De plus, Marcellinus Comes, dans sa Chronique, parle de saint Prosper à la date de 463 (v. Ronc., p, 295), d’où l’on semble en droit de conclure que ce fut là l’année de sa mort.
1. Dans les éditions, à cause des manuscrits, le titre est souvent : Ilept axapiotuwv, id est, de ingratis. Peut-être saint Prosper n'avait donné originairement à son ouvrage que le titre grec, d’après le procédé de Prudence (Peristephanon) ; mais, dans la préface (v. 3), il montre déjà la traduction de l'expression grecque ; on y lit, en effet « Adversum ingratos... centenis decies versibus excolui. »
2. I la met elle-même en avant dans la première partie, où l'on trouve également un éloge enthousiaste de saint Augustin. V, 103 sq.
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ne saurait le nier, dans un langage énergique où l’auteur a çà et là profité avec succès de la liberté et de la richesse du style poétique du Latium. Mais nulle trace de conception poétique dans cette matière : c'est à peine si l’on y trouve un ou deux tableaux développés. Ce poème polémico-didactique est donc bien inférieur à ceux de Prudence.
Le fonds de ce poème estemprunté aux écrits de saint Augustin, que saint Prosper a en partie utilisés littéralement; c’est là aussi le procédé qu'il a employé, avec des proportions plus grandes encore, dans le livre des Épigrammes : Épigrammatum liber, composé vers l’année 450 (1), pour faire suite au recueil des Sentences puisées dans les ouvrages de saint Augustin. Un certain nombre de ces épigrammesne sont que la reproduction, en distique, de ces sentences. Le livre contient un peu plus de cent épigrammes (2). Ces poèmes eux-mêmes ne s’élèvent pas au-dessus de la sphère purement technique d’une versification plus ou moins habile (3).