DE PATIENTIA
édifiantes, trop parler n’est pas un défaut. « Quand on parle d’un bien, le sujet mérite qu'on examine le mal qui lui est opposé, car l’on comprend mieux ce qu'il faut faire, si on parle aussi de ce qu’il faut éviter. Considérons donc l’impatience » (c. 5). Elle a son origine dans le démon, comme la patience a la sienne en Dieu : l’on ne saurait déterminer si Satan a été d'abord mauvais ou impatient. L'impatience estla mère de tous les péchés. Le mal lui-même n’est que l’impatience du bien, impatienha bont (1). — La patience est inséparable de la foi; elle la suit ou la précède. Elle est une vertu spécifiquement chrétienne; c’est par elle que la loi fut accomplie et agrandie : la patience avait fait défaut dans la loi de justice; elle n'était pas encore sur la terre, parce que la foi en était absente. — Tertullien examine ensuite, aux chapitres septième et suivants, les sources principales de l’impatience : les revers de fortune, les offenses, la perte des parents, la vengeance « son plus grand aiguillon, » et il montre combien tous ces motifs sont injustes; à combien plus forte raison les mobiles plus insignifiants encore ! Mais la récompense de la patience est la félicité. Elle prête la main à la pénitence : elle est la mère de l'amour chrétien. C’est ainsi qu’elle a les plus intimes rapports avec les trois vertus cardinales. « Les langues, les sciences, les prophéties passent; la foi, l'espérance, la charité restent : la foi, introduite par la patience du Christ; l'espérance, qu'attend la patience de l’homme; la charité qui, sous la conduite de Dieu, accompagne la patience» (c. 12). Le corps lui-même ne doit pas se priver de cette vertu, car, sans elle, la chair est faible. Isaïe, saint Etienne, Job sont ensuite cités comme des modèles de patience. Le tout se termine (c. 15), par un panégyrique de la patience; le récit s’anime, et la personnification de cette vertu plus ou moins apparente déjà dans tout le livre, arrive à son plus grand relief; car la physionomie, e/figtes, et l'attitude, habitus, de la patience sont également décrits : « Son visage est calme et tranquille; le front est pur; point de rides creusées par la tristesse ou par la colère ; les sourcils in-
1. Remarquons que le mot latin impatiens a une signification beaucoup plus large que le mot français impatient.
clinés annoncent la joie, les yeux baissés par l'humilité, non par le malheur; le silence orne la bouche ; le teint est celui des personnes innocentes et sans inquiétude; la tête s’agite fréquemment contre le diable avec un sourire menaçant; la poitrine est ceinte d’un habit blanc comme la neige qui s’ajuste au corps et ne flotte pas tout autour. Elle est assise sur le trône de l'esprit le plus calme et le plus doux. Car où Dieu est, là est aussi sa fille adoptive, la Patience. » Telle est la patience chrétienne, tout autre que la paliencecfausseetinjurieuse des païens, tout autre que celle des parasites, des capteurs d'héritages, des maris qui n'épousent unefemme que pour accaparersa dot.
Cette analyse, que j'ai donnée exactement pour caractériser avec plus de force la diction de Tertullien dans ce domaine moral et didactique, n'accuse, il est vrai, ni un ordre logique et invariable, ni surtout l’art de la composition ; il faut dire pourtant que Tertullien a su vivement éveiller l'intérêt, dans l'introduction, et qu'il l'a, vers la fin, augmenté encore. De fait, il s'entend toujours à captiver: là même où il ne satisfait pas la raison, il frappe d’autant plus en excitant la sensibilité et l'imagination, en sorte que, là où l'ordre de la disposition laisse à désirer, il surprend encore par l'originalité de la pensée el de l'expression. Très subjectif, l'âme très ardente, Tertullien a donné à cet ouvrage un relief et un caractère que n'ont pas les ouvrages classiques qui traitent le même sujet: on sent à chaque ligne que, pour lui, aborder la question, c’est aborder une chose du cœur. Cette vertu, à laquelle il peut si difficilement plier sa nature, ne lui apparaît que dans un jour plus idéal. La personnification des vertus et des vices, telle qu'elle ressort de ses expressions, n'est pas toujours traitée avec un égal bonheur, mais elle marque son style d’un cachet particulièrement chrétien et poétique. L'allégorie est, en effet, une forme de l'art chrétien. Dans la comparaison qui termine le livre et dont nous avous parlé plus haut, se trouve un mélange curieux d'objectivité classique et matérielle qui contraste avec la manière spirituelle d'écrire propre au christianisme; le calme même, qui convient à une statue classique, est détruit par le mouvement de la tête.
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