‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 281 sur 352 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

JORDANES. GILDAS.

Un autre auteur, qui porte le même nom que saint Grégoire et qui fut presque son contemporain, c'est l'ami de Fortunat, Grégoire de Tours. Comme saint Grégoire le Grand, il cultiva avec le plus grand soin l’hagiographie, et il est après lui, en général, le plus célèbre et le plus fécond parmi les prosateurs de la seconde moitié du vr° siècle. Sa renommée d'écrivain se base surtout sur son ouvrage célèbre : Historia Francorum. Puisque cet ouvrage nous conduit dans le domaine de l’histoire, nous devons, en premierlieu, étudier deux prédécesseurs de Grégoire de Tours qui tous deux ont écrit à l’époque où nous sommes arrivés : ce sont Jordanès (4) et Gildas. Leurs ouvrages, quelque peu volumineux qu'ils soient, nous offrent, au moins une fois encore, après une interruption si longue, un récit historique suivi, qui prend la place des notices de la chronique ; au lieu des matériaux informes que ces notices livrent à l’histoire, nous y trouvons un travail personnel, si imparfaite que soit encore cette préparation. Ces ouvrages ont également une particularité qui leur est commune et qui leur donne une signification et une importance loute particulières. Non seulement ils traitent de l’histoire profane au lieu de l'histoire!ecclésiastique, maisils étudient spécialement l’histoire des Barbares, et, parmi ces derniers, on voyait alors les peuples germains prendre une position décisive dans l'histoire profane, comme les pionniers Jes plus importants de la culture du moyen âge ; les auteurs de ces ouvrages sont euxmêmes des barbares. Tel est, le premier, Jonpanes (2), que

4. V. sur cette forme du nom, comme la seule vraie, Mommsen, Prooem., page 1.

2. Jordanis Romana et Getica recens. Mommsen, Berlin, 1882 (Monum. Germ. hist, Auct. antig., t. V) ; également dans l’éd. des œuvres de Cas-

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l'on ne peut pas, il est vrai, sinon dans un sens très restreint, appeler l’auteur de son principal ouvrage, De origine actibusque Getarum, celui qui nous intéresse en première ligne.

Jordanès se considère lui-même comme Goth, quoiqu'ilsoit Alain, à proprement parler, ainsi qu'il le donne lui-même à entendre. Son grand-père était chancelier (notartus) de Condac, roi des Alains, dans la Mésie. Sa famille avait des titres de noblesse et elle était alliée à la race royale gothique des Amales. Jordanès fut aussi chancelier; il embrassa plus tard l'état ecclésiastique (1) dans l’église catholique, et, selon toutes les apparences, 1l arriva même à l'épiscopat. C'est comme ecclésiastique qu’il s’adonna aux études historiques et qu'il commença vers le milieu du vr° siècle (et, à ce qu'il semble, à Constantinople) un abrégé de l’histoire universelle, breviatio chronicorum. Il était encore occupé à ce travail, lorsqu'il fut mis en demeure par un de ses amis, Castalius, de faire un abrégé des douze volumes (volumina) de l'ouvrage de Cassiodore, perdu aujourd'hui, et intitulé De origine actibusque Getarum. Ainsi que le dit l’auteur, dans la dédicace qu'il en fait à son ami, il avait réduit l’œuvre de Cassiodore à un seul petit volume. Ce travail fut achevé en 551-552, après quoi il se remit à son ancien ouvrage, pour le terminer également en l’an 552 (2).

Dans cette dédicace, Jordanès se vante de n'avoir eu, avant d'écrire, que pendant trois jours le livre de Cassiodore qu'on lui avait prêté ; il en a retenu, dit-il, le sens et les faits, mais

siodore (v, plus haut, p. 530, rem. 1); — Schirren, De ratione quae inter Jordanem et Cassiodorium intercedat commentatio (Dissert.); — Dorpat, 1858 (Cf. là-dessus un compte rendu de Gutschmid dans la Revue : Jahrbuch für Klass. Philol., 1862) ; — Koepke, Deutsche Forschungen (v. plus haut, p. 530, rem. 1) ; — Bessel, in ÆErsch und Gruber's Encyclop. (art. Gothen), sect I, vol. 75; Prooemium, de l'ëd. de Mommsen.

1. Par « Conversionem meam » (c. 50), il n’est point ici nécessaire de faire appel à la vie monastique, ainsi que le pensent Baehr (op. c., p. 252) et Mommsen, p. XIII. En général, cela signifie bien la vie ascétique ; mais, ici, ces mots ont un rapport spécial à sa conversion au catholicisme. Nous devons supposer, en effet, que Jordanès était arien comme l’étaient ses compatriotes.

2. D'après Mommsen (Prooemi., XIV), il termina les deux ouvrages en

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il ne s’en rappelle plus les mots; il explique même qu'il y a ajouté des éléments qui cadraient très bien avec le texte et qu'il a empruntés à des histoires grecques et latines. Néanmoins, et en dépit de ces assertions, il est prouvé jusqu’à la dernière évidence que son ouvrage, à part quelques petites additions (1), n'est, en bonne partie, qu'un extrait littéral de l’ouvrage de Cassiodore. Cet extrait, c’est une chose très vraisemblable, était lui aussi le résultat d'extraits antérieurs, qu'il n’avait pas faits dans le but de les réunir en epitome, et qui par conséquent ne répondaient pas complètement aux désirs de l'auteur pour son dernier travail. Aussi aura-t-il désiré d'avoir rendu partout les termes eux-mêmes avec plus d’exactitude et de sûreté.

Voici quels sont le fond et la composition de ce livre. D'après l'exposition très juste de Schirren, on peut y distinguer quatre parties. Dans la première (jusqu'au ch. 13), il commence par donner une description du monde, principalement du nord, afin de pouvoir déterminer la position de Scanzia, patrie originaire des Goths, et afin d'écrire sur ce pays, qu’il appelle officina gentium (ce dernier terme signifie ici, des Barbares). Là-dessus, l’auteur fait émigrer les Goths en Scythie : ilse livre à une longue description du pays, et, en identifiant les Goths avec les Gètes de Scythie, il raconte l’histoire fabuleuse de ces derniers comme étant l’histoire des Goths émigrés en ce pays. Îl expose, par exemple, leurs combats contre les Égyptiens, les hauts faits des Amazones (pour lui, elles sont femmes gothes) de Tomyris, etc. ; l'introduction, chez eux, d’une haute culture scientifique, jusqu’à ce que, enfin, par une transition brusque, il arrive à l'époque de Domitien. Dans la deuxième partie (c. 44-23), l’auteur, par une exposition de l'arbre généalogique des Amales, passe à l’histoire des vrais Goths (qu'il avait effleurée à la fin de la partie précédente, mais d'une manière imperceptible), en parlant d'abord de l’empereur Maximin, Goth du côté de son père ; il veut montrer « comment ce peuple arriva déjà par lui, au point suprême de la domination romaine. » Jordanès décrit ensuite les combats des Goths contre les Romains, depuis l'empereur Philippe, leurs combats contre les Gépides et les Vandales, et surtout

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