‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 292 sur 352 · HISTORIA FRANCORUM · texte numérisé non relu

HISTORIA FRANCORUM

chapitre complètement indépendant et détaillé dans lequel saint Grégoire donne un aperçu historique sur les évêques de Tours, dont il nous transmet la série complète. En terminant, l'auteur parle aussi de lui-même et profite de cette occasion pour dire un mot de ses œuvres. | Dans les cinq derniers livres, qui forment le corps de l’ouvrage, on voit l'intérêt personnel de l’auteur occuper davantage le premier plan, ce qui correspond au caractère des Mémoires; mais la différence qui en résulte, par rapport à la narration des livres précédents (abstraction faite du premier, bien entendu), n’est pas si grande qu’elle devrait l’être; la raison en est que saint Grégoire, selon la judicieuse remarque de Locbell, prend d'abord et surtout intérêt à tout ce qui est personnel, et cet intérêt a rapport à la tendance morale et religieuse qu'il poursuit dans sa narration où, même dans cet ouvrage, ne se dément jamais le pasteur des âmes. Ainsi qu'il le dit dans la préface, l’auteur veut meltre au jour les luttes (certamina) des impies et la vie des justes ; il veut, dit-il encore au début du livre deuxième, parler soit des vertus des Saints, c'est-à-dire encore de leurs miracles, soit de la ruine (strages) des peuples : pour saint Grégoire également, l’histoire universelle n'est autre chose que l’histoire du royaume de Dieu; l'Église est, pour ainsi parler, l'exposant de l’histoire universelle, et tout ce qui arrive n’a d'importance qu’autant qu'il se rapporte à l’Église. L'auteur voit l’action de la Providence dans le destin des individus : tout réussit à Clovis, ce défenseur intrépide du catholicisme, tandis que les princes hérétiques périssent l’un après l'autre. L'intérêt qu'il prend à tout ce qui est personnel, à tout ce qui est individuel et qu'il peut contempler d'une manière immédiate, voilà ce qui donne justement à l'ouvrage de saint Grégoire un charme particulier et entraînant, qui rachète toutes les faiblesses et tous les défauts qu'on y remarque. C’est là, suivant l'observation de Loebell, un caractère propre à l’histoire en décadence et aussi, selon moi, à l’histoire qui débute, ce qui constitue le trait propre des Mémoires. Cette narration, qui résout l’histoire en des récits particuliers sans pouvoir même les rattacher par un lien intérieur, est inculte et peu habile, il est vrai : toutefois,

on peut le dire, elle conserve une inépuisable fraîcheur qui attache toujours de nouveau : cette qualité lui vient de la vie qui règne dans tout ce qui est individuel et qu'elle sait rendre avec une naïve fidélité.

Parmi les écrits ecclésiastiques que nous possédons encore de saint Grégoire, sept livres, comme il le dit lui-même (1), traitent des Miracles (Miracula); il ne constituent pas un tout plein d'unité; ce sont des ouvrages à part qui, en y comprenant un autre livre, le huitième, forment un recueil hagiographique réuni par saint Grégoire, peu de temps avant sa mort (2). Quatre seulement sont étroitement liés, quoique, composés à des époques plus ou moins éloignées les unes des autres (3), ils aient été édités à part et à différentes reprises. Ce sont les quatre livres De miraculis S. Martini. D'après Monod, le premier aurait été composé en 574-175, le deuxième entre 577 et 581, le troisième entre 582 et 587, et enfin le quatrième entre 591 et 594. Dans l'épitre qui précède cet ouvrage et qui est adressée à ses diocésains, saint Grégoire dit que Dieu confirme, en faveur de la foi, les miracles qu'il fit pendant la vie et par le ministère de saint Martin, par les miracles mêmes qui ont lieu chaque jour à son tombeau. Ce sont ces miracles « actuels » que saint Grégoire veut faire connaître à la postérité autant que le lui permet sa mémoire ; l'entreprise est hardie, mais il ne la tente qu'à la suite des visions qui l’y engagent : c'est sa mère qui lui a apparu. Pour ne pas répéter ce qu'ont dit à ce sujet ses prédécesseurs, Sul-

1. Hist. Franc., |. X, à la fin : « Decem libros historiarum, septem miraculorum, unum de Vitis patrum scripsi : in Psalterii tractatum librum unum commentatus sum, de cutsibus etiam ecclesiasticis unum librum condidi. » Le premier ‘des deux livres nommés en dernier lieu n'a pas été conservé. .

2. V. De gloria conf., Prol. : Par le fait que l'ouvrage De vitis patrum est nommé ici comme livre septième, tandis que le livre huitième comprend, par contre, l'ouvrage De gloria confessorum, il s'ensuit que l'expression « VII miraculorum libri » (v. rem. précédente) ne désigne pas un tout complet. Il n'y a pas non plus de préface pour le tout (v. plus loin, page 612, rem. 2).

3. A partir du troisième livre, selon l’époque où avaient lieu de nouveaux miracles ou bien selon qu'ils parvenaient à la connaissance de l’auteur. V. 1. IT et 1. IIT à la fin.

Cs48-6.] DE MIRACULIS S. MARTINI 611

pice Sévère et Paulin, il se borne aux miracles opérés par saint Martin après sa mort. C’est par erreur qu'il croit que ce Paulin était saint Paulin de Nole. Toutefois il rapportera plusieurs des miracles qui ont eu lieu avant son époque, et, parmi eux, il s’en trouve d'une nature toute légendaire (1) qui ont, par conséquent, un charme tout poétique. Les autres, ceux notamment qui ont été opérés en sa faveur, sont en majeure partie des comptes-rendus peu intéressants de guérisons concernant toutes les infirmités corporelles imaginables. Ces miracles ont eu lieu ordinairement par l'intermédiaire d'objets qui ont été en relation avec le tombeau du Saint, de la poussière par exemple, ou de l’eau dont on l'avait lavé, ou encore un morceau du rideau qui le recouvrait; on employait la poussière et l’eau comme médecine, et, comme tels, on les ‘emportait avec soi en voyage et on les expédiait également (2). On peut voir, à la fin du livre troisième, comme saint Grégoire met la poussière du tombeau de saint Martin au dessus de tous les remèdes (3). L'attrait qu'ont les détails concernant l'histoire de la civilisation manque même ici en grande partie (4) : le lecteur ne conserve que l'impression triste et monotone d’une crédulité extraordinaire.

Les autres livres de Afiracles ont vu le jour pendant la composition de ceux qui ont trait à saint Martin : c’est en premier lieu, le livre des miracles de saint Julien, composé entre 582 et 586. D’après le récit de la passion de ce martyr, qui naquit à Vienne et se retira dans le pays des Avernes, ce livre traite des miracles que saint Julien opéra après sa mort et qui sont de la même nature que ceux qui furent opérés par saint

4 V. par exemple I. I, c. 5 (par rapport à saint Ambroise), ou c. 9.

Page 1