CHAPITRE XXXV
SAINT ALDHELME.
Les Anglo-Saxons ne reçurent pas seulement, de seconde main et par lesirlandais, la culture traditionnelle de l'antiquité païenne et des premiers siècles du christianisme. Ce peuple, qui avait été christianisé surtout parles missionnaires italiens qu'avait envoyés saint Grégoire, resta dans d’étroites relations avec le pape et avec l'Italie : c’est de là qu'il recevait les évèques et les abbés, parmi lesquels les hommes les plus remarquables, en dehors même des Italiens, appartenaient encore à l'Orient et avaient le plus grand désir de communiquer leurs connaissances à des élèves si avides de s’instruire. Vers la fin de la septième décade du va: siècle, la mission de Théodore, moine de Tarse et destiné à l’archevêché de Cantorbéry, et de son compagnon Hadrien, fit époque sous ce rapport. Îls possédaient les langues grecque et latine et ils formèrent dans les deux beaucoup d'élèves. D'autre part, l'Italie, cette patrie de leur foi et de leur science, attirait puissamment à son tour les Anglo-Saxons lettrés et pieux; plusieurs d’entre eux repassèrent les Alpes, et, parmi eux, la plupart retournèrent riches en connaissances et en livres. C'est ainsi que la culture antique et chrétienne de l'Italie qui restait stérile sur ce sol lui-même, comme le fait une plante sur un sol épuisé et qu'on n'a pas encore fécondé, fut greftée de nouveau sur la souche fraîche d’une nation germanique, pour produire des fleurs nouvelles et de nouveaux fruits.
Ce développement de la culture anglo-saxonne, que nous aurons occasion de considérer plus loin en détail, s'offre déjà à nosregards dans la vie d'ALbneLme (1). Cet homme, le premier
1, S. Aldhelmi episc. Schirebur nensis opera quae extant omnia e codd. mss. emendavit, nonnulla nunc primum edid. Giles. Oxford, 1844 (Prolegg.) ;
Wright, Biographia britannica literaria. Anglo-saxon period. Londres, 1842, p. 289 sq. et 44 sq.
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de cette nation qui ait de l'importance dans la littérature chréticnne-latine, naquit à Wessex, versle milieu (1) du vue siècle: il était allié à la famille royale. Il acquit à Kent, à l'école de l'abbé Hadrien, les principes solides d'une culture intellectuelle rare à cette époque, et surtout la connaissance de la langue grecque, connaissance si admirée du moyen âge postérieur. De retour dans sa patrie, il se rendit dans le monastère de Malmsbury, récemment fondé par un Écossais, auprès duquel il poursuivit ses études avec zèle ; il y fut reçu comme moine et, plus tard même, 1l fut élu abbé du monastère. En cette qualité, il entreprit, vers 690, le voyage de Rome, sur l'invitation du pape Sergius. Aldhelme jouissait d'une très grande autorité, ainsi que nous le voyons par le rôle éminent qu'il joua, quelques années plus tard, dans un synode tenu dans sa patrie. Il n’y a donc pas lieu de s'étonner de voir qu'il ait été choisi, en 705, lorsque l'évèché de Wessex fut divisé en deux, pour occuper le siège de Sherborn, transféré plus tard à Salisbury. Il ne remplit ces fonctions que pendant quatre ans; il mourut en 709 et il fut inhumé à Malmsbury, dont il n’avait pas cessé d’être l’abbé ; c’est là également qu'il avait déployé sa plus grande activité, à laquelle, à coup sùr, l'instruction n'avait pas eu la plus petite part : le monastère ne s'était-il pas élevé lui-mème sur les fondations de l’école d’un ermite ? C’est là qu’Aldhelme répandit les connaissances qu’il devait à Hadrien, et Malmsbury resta, en Angleterre, à partir de cette époque et jusque bien avant dans le moyen âge, un des asiles les plus illustres de la science.
Enseigner était donc la vocation d'Aldhelme ; c’est ce dont témoignent ses ouvrages, ceux-là mêmes qui ne sont pas au service de la science. Ils ne sont pas, en général, très nombreux, notamment ceux qui nous restent. Il y en a deux,
1. C'est l'opinion qui me semble le mieux se concilier avec les diverses dates contradictoires de sa vie. Si l’on adopte, avec Giles, 639 comme date de sa naissance, il est impossible d'expliquer comment Aldhelme lui-même pouvait appeler, dans une lettre Hadrien précepteur de sa jeunesse, rudis infantia, car cet enfant aurait eu trente et un ans. L'année 656, adoptée par Wright, est, par contre, trop reculée par rapport aux autres dates : la vérilé me paraît ètre dans un juste milieu.
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cependant, qui eurent une diffusion extraordinaire, surtout dans sa patrie et qui, jusqu'à la conquête des Normands, firent partie des livres les plus chers aux Anglo-Saxons. L'un est un écrit, en prose, intitulé : De laudibus virginitatis, sive de virginitate sanctorum. 11 est adressé à une abbesse, Hildelitha, ainsi qu'aux religieuses de son couvent, dont l’auteur parle dès le début. Aldhelme composa ce traité pour remercier ces dames des lettres qu'il avait reçues d'elles. Il commence par exalter leurs vertus, et joint aux éloges des préceptes et des exemples, afin de glorifier par là la virginité elle-même. Telle est la marche de cet écrit. Disons, pour entrer dans les détails, que, dès le début, l'auteur compare ces religieuses, ces lutteurs spirituels, ces Gymnosophistes, comme il dit dans sa langue, soit aux combattants des jeux olympiques, qu’il décrit avec une brillante érudition, soit aux abeilles industrieuses, vu que, comme ces dernières, elles recueillent de toutes parts des connaissances : malheureusement sa prose, qui est parfois voisine de la poésie, porte trop visiblement le cachet de la coquetterie. Îci, dans le chapitre 4, nous voyons, par un exemple frappant, comment les études récemment implantées parmi les peuples germains étaient déjà cultivées dans les couvents de femmes: non seulement elles s’y étendaient à la Bible et à son explication, mais encore « aux anciennes fables des historiographes et à la série des chronographes, » par - conséquent à l'historiographie ancienne et à celle du moyen âge, à la grammaire, à l'orthographe, à la métrique, et tout cela sans doute, en grande partie, grâce à l'influence d’Aldhelme lui-même. Mais ce n’est pas seulement par leur application que ces religieuses ressemblent aux abeilles : c'est aussi par l’obéissance et la chasteté. De mème que le miel surpasse encore toutes les douceurs, ainsi la virginité surpasse toutes les vertus, quoique le mariage ne soit pas pour cela à dédaigner: iln'est qu'un degré inférieur. Néanmoins, la virginité ne doit pas conduire à l’orgueil, qui est le pire des huit vices contre lesquels les religieux aient à lutter. En quelques mots, l’auteur les passe en revue, et, pour de plus amples informations, il renvoie à l’ouvrage de Cassien et aux Morales de saint Grégoire. Seule, la virginité ne sert donc de rien ; elle a 1 42
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besoin du secours des autres vertus. L'auteur revient encore une fois à son éloge; il veut montrer, par une séric d'exemples, comment elle s'élève au-dessus des degrés inférieurs, le mariage et la chasteté, pour occuper le plus haut rang. Cela fait, il veut s’efforcer, dit-il, « de cueillir, dans la prairie des Livres saints, les fleurs de pourpre de la modeste, afin d'en tresser, avec la grâce du Christ, la plus belle couronne de la virginité. »
A partir de là (c. 20), nous voyons défiler sous nos yeux, à titre de « modèles, » une série d'ascètes qui, pour la plupart, sont très brièvement caractérisés. Dans l'Ancien Testament, ce sont : Élie, Élisée, Jérémie, Daniel, les trois jeunes gens dans la fournaise. Pour le Nouveau Testament, les exemples seraient innombrables; l'auteur n'en cite que quelques-uns choisis : saint Jean-Baptiste, saint Jean l'évangéliste, Didyme (Thomas), saint Paul, saint Luc, saint Clément de Rome, le pape Sylvestre (1), saint Ambroise (à côté de lui, son biographe Paulin), saint Martin de Tours, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, les premiers ermites saint Antoine et saint Paul, saint Hilarion, saint Benoît, Malchus, Narcisse, saint Athanase et son précepteur Alexandre, Babylas, saint Côme et saint Damien, les martyrs Chrysanthe et Julien (ce dernier, de la persécution de Dioclétien), le moine du désert de Nitrie, Amos, et Apollonius d'Égypte (celui du temps de Julien) : les der- ‘niers sont moins connus et Aldhelme s'appesantit plus longtemps sur leur histoire. Ensuite, à partir du c. 40, l’auteur énumère les femmes dont le nom suit : ce sont sainte Marie, sainte Cécile, sainte Agathe, sainte Lucie, sainte Justine, sainte Eugénie, sainte Agnès, sainte Thècle et sainte Eulalie, sainte Scholastique, sainte Christine et sainte Dorothée. A côté de ces saintes, viennent Constantine, fille de l'empereur Constantin, Eustochie et Démétrias, les trois sœurs Chionie, Irène et Agape, martyres sous Dioclétien, auxquelles le juge impu-
1. Par exception, l’auteur raconte plusieurs anecdotes relatives à saint Sylvestre, notamment sa victoire sur un dragon qui souflait la peste dans Rome, la guérison de la lèpre qu'il opéra sur Constantin, sa discussion contre douze docteurs juifs, l'apparition qu'il fit à Constaniin, pendant qu'il dormait, pour lui ordonner de bâtir Constantinople,
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dique dresse en vain des embüches, car au lieu de les embrasser elles-mêmes, il n'embrasse que des ustensiles de cuisine (c. 50); deux autres martyres, sous Valérien, Rufine et Secunde, sœurs elles aussi, et enfin Anathalie et Victoire, qui souffrirent sous Dèce ; cette dernière mit en fuite un dragon qui répandait la peste. L'auteur cite encore quelques exemples de chasteté très connus, empruntés à l'Ancien Testament, celui de Josephentre autres (c. 53 sq.), pour en arriver enfin, appuyé sur l'autorité de saint Grégoire et de saint Cyprien, à mettre encore les religieux en garde contre la pompe et le luxe des habits et dela toilette, défaut qu'on trouvait fréquemment chez les religieuses et même chez les ecclésiastiques. Ici (c. 58), Aldhelme esquisse un tableau curieux des modes excentriques de son temps. Il dit, en demandant pardon pour cette mercuriale, qu’il n’a personne de particulier en vue; mais 1l paraît cependant que ses religieuses la méritaient quelque peu. En terminant (c. 50), l'auteur promet de chanter également en vers hexamètres la virginité, si le présent ouvrage trouve un accueil favorable.
Or, ila tenu cette promesse : ila en effet composé un poème, De laude virginum, comprenant deux mille neuf cent cinq hexamètres,; c'est à tort que les manuscrits et les éditions donnent à part les quatre cent cinquante-neuf derniers vers comme un ouvrage particulier, sous le titre De octo principalibus vitiis. Ce poème est précédé d'une Préface (Praefatio) adressée à une abbesse Maxima, elle comprend trente-huit hexamètres qui sont en même temps un acrostiche et un télestique, formés des lettres des premiers vers; le poème, y est-il dit, a pour but de chanter « les vierges pudiques ». A part l'introduction, où l’auteur invoque dans ce but le secours divin, au lieu des Nymphes de Castalie, et où il donne un portrait exact du mètre lui-mème, cette poésie n’est qu'une manipulation nouvelle et plus ou moins exacte de l’ouvrage -en prose que nous venons d'étudier : certaines parties sont plus courtes, d’autres sont plus détaillées; ici l’auteur a fait des suppressions, là des additions. Mème dans ce poème, ce sont les exemples des vierges qui composent à proprement parler le livre, ainsi que l’auteur le dit lui-même dans la pri-
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face; ces exemples, à peu d'exceptions près (1), sont Îles mêmes que précédemment et ils sont également présentés : il arrive même au poète de renvoyer une fois les religieuses à sa prose (2).
Cette partie principale est précédée par une considération sur les trois degrés du genre humain, celui des personnes mariées, celui des personnes chastes et celui des vierges, abso- Jument comme dans la prose; d'autre part, le combat contre les huit vices principaux vient ici après la partie principale, tandis que, dans la prose, il est rattaché à elle et n'est que légèrement esquissé. Dans le développement de ce combat, le poète a dans l’espritla Psychomachie de Prudence, et plusieurs passages nous le montrent d’une manière évidente (3) : les principaux vices s'y présentent comme des chefs d'armées contre lesquels combat la virginité; mais cette figure n'est pas continuée ; elle estmème abandonnée. Pourlereste, Aldhelme suit ici Cassien, ainsi que nous l'avons dit plus haut. En terminant, il implore la protection des saints ascètes, celle des patrons de la virginité; il les prie de défendre ses vers contre les critiques malicieux, qui rongent les écrits des auteurs, comme le bouc le cep de vigne. Et néanmoins, il se console en pensant qu'il n'y a que le peureux qui ait à craindre les flèches de leurs discours ; il n'y a que lui qui ne sache pas protéger sa tête avec « le casque du mètre, et son dos avec la cuirasse de la prose. » Il y avait donc déjà, en ce temps, une critique littéraire |... Enfin, Aldhelme prie les « lecteurs de la prose et du mètre » d'accepter « son ouvrage » avec bien-
1. 11 manque, dans le poème. saint Thomas et Malchus, tandis qu'on y trouve l'anachorète d'Egypte, Jean, placé avant saint Benoît; après ce dernier, viennent les martyrs Gervais et Protais. Dans le récit des héros pieux on trouve aussi, çà et là, de petites additions et des suppressions ; parmi les premières, mentionnons, à propos du pape Sylvestre, la légende du magicien Zambrus, un des douze docteurs juifs. A côté d'Elie se place Enoch, qui, avec lui, « brandit la bannière de Dieu tonnant contre l'Antechrist. »
2. Par rapport au nom des trois sœurs que le juge croit tenir, tandis qu'il caresse les pots de la cuisine. Il y est dit : « Quarum per prosam descripsi nomine dudum, » Ed, Giles, p. 195, à la fin.
3. Ce qui est aussi le cas dans la prose; v. loc. cit., p. 18.