‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 76 sur 352 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Saint Ambroise (3) fut l'un des hommes les plus influents de ce siècle. Il a, pour l'histoire de la littérature générale, une importance autrement grande que saint Hilaire de Poitiers. Dans son action littéraire, on lui trouverait assurément plus d’un point de contact avec l'illustre évèque ; mais néanmoins sa nature était entièrement différente et elle suivit aussi une marche différente : ses ouvrages en font foi. Né, probablement à Trèves, vers l’an 340 de l’ère chrétienne, saint Ambroise descendait d’une des plus nobles familles. Son père était préfet du prétoire des Gaules, et, par conséquent, le premier dignitaire d'une grande partie de l'Occident : il comptait parmi ses aïeux plusieurs consuls. Déjà, de longue date, sa

3. S. Ambrosii Mediolanens. episcopi opera ad mss. codd. vaticanos, gallic. etc. stud. et labore monachorum ord. S. Benedicti e congreg. S. Mauri, Paris, 1686, 2 vol. in-fol. (Prolegg.) ; ensuite : Venise, 1781-82, 8 tomes in-4 ; S. Ambrosïüi, De officiis clericorum libr. III, ed. Gilbert : S. Ambrosii, opera, ed. Ballerini, Milan, 1875; S. Ambr. Hexzæmeri hbr. VI, ed. Gilbert (Bibl. patrol. ecclesiast. lat. selecta cur. Gersdorf, vol. VIIT et IX), Leipzig, 1839 ; S. Ambr. De offic. clericorum ed. Krabinger, Tubingue, 1857 ; Bchringer, L'Eglise du Christ et ses témoins, vol, 1, 3° partie, Zurich, 4845 ; Baunard, Histoire de saint Ambroise, Paris, 1871.

famille était chrétienne. Après la mort prématurée de son père, Ambroise grandit sous la direction de sa mère et certainement aussi sous celle de sa sœur aînée : celle-ci avait, depuis longtemps, fait vœu de virginité; il lui demeura toute sa vie uni de la manière la plus intime. C'est à Rome, au sein de sa famille et dans un milieu strictement chrétien, que s’écoula sa jeunesse.

D'autre part, la capitale offrait au jeune patricien qui embrassait, suivant les traditions de sa famille, la carrière politique, tous les moyens d’une éducation scientifique, politique et sociale. Son grand talent oratoire, qui le mit en relief comme avocat, le fit avancer rapidement. Il n'était encore qu'un jeune homme quand il reçut le gouvernement de la Ligurie et de l'Émilie.

Mais, peu de temps après survint un événement qui donna à sa carrière une tout autre direction. Auxence, évêque de Milan, venait de mourir (374). Aussitôt il s'éleva dans la communauté, relativement au choix d’un successeur, une dispute très vive entre les orthodoxes, et le parti arien qu'avait favorisé Auxence. Saint Ambroisé, qui avait à Milan même le siège de son gouvernement, accourut à l’église pour rétablir la paix. Il y parvint en effet, et tel était l'éclat de sa puissante personnalité, que les deux partis, comme s'ils obéissaient à une inspiration d'en haut, tombèrent soudain d'accord de porter leurs suffrages sur saint Ambroise. Il se refusa néanmoins pendant longtemps à accepter cette dignité. Cette répugnance s'explique d'autant mieux que la carrière mondaine lui offrait aussi une brillante perspective. Au surplus, sa délicatesse de conscience devait luiinspirer les hésitations les plus motivées, car il n’était encore que catéchumène. Cependant, il accepta enfin les fonctions de ce ministère, et à l'inverse de tant de hauts personnages qui. à cette époque et même plus tard, n’ambitionnaient une telle position qu’à cause de la puissance et de l'influence qu'elle procure, saint Ambroiïse se consacra avec un dévouement absolu à ses nouveaux'devoirs. Sur-lechamp il donna sa fortune à l'Église et aux pauvres, et toujours il secourut, avec le plus grand zèle, tous les indigents. Il pratiqua en même temps, mais sans exagération, la vertu d'absti-

nence. Très sévère pour lui-même, il demeura pour les autres plein de douceur; alfable et bienveïllant, il fut toujours accessible à quiconque avait besoin de consolation ou de conseil ; «il était, dit son biographe, gai avec ceux qui étaient dans la joie, et il pleurait avec ceux qui versaient des larmes (1), avec ceux surtout qui, se confessant à lui, déploraient leurs péchés. - C'était un vrai pasteur des âmes, et la pureté de son cœur, son amabilité, sa connaissance des hommes, son expérience des affaires et son sens pratique l’appelaient véritablement à ces hautes fonctions. Il s'appliqua aussi avec le plus grand zèle, sous la direction du prêtre Simplicien, plus tardson successeur, à acquérir les connaissances théologiques nécessaires. Il étudia principalement les pères grecs, Clément et Origène, parmi les anciens, et, parmi ses contemporains, Didyme et saint Basile le Grand. C est ce dernier qu'il prit aussi pour modèle dans le gouvernement de son Église. Les ouvrages du juif Philon firent également l'objet de ses études les plus assidues.

Son activité, comme pasteur et comme prédicateur, était extraordinaire ; sa grande éloquence, bientôt célèbre au delà des fronlières, secondait sa vocation de prédicateur; mais il eut bientôt occasion de déployer un autre genre d'activité non moins important, son activité en tant qu'évèque. I] fallait protéger la foi de Nicée contre l'arianisme qui, même en Occident, relevait toujours à nouveau la tête; 1l fallait achever de le déraciner, ainsi que les restes du paganisme, afin d’asseoir l'Église catholique sur un fondement plus solide. Avec cela, il aspirait à donner à cette Église, même en face du pouvoir civil le plus puissant, une indépendance complète au dehors et au dedans. Comme chrétien, l’empereur ne devait point avoir de privilèges. Or les conflits, presque toujours dangereux, dans lesquels le jetèrent ces aspirations, qui paraissent justifiées non seulement si l'on se place au point de vue de saint Ambroise,mais encore si l’on se met à celui de son époque (et c’est là qu'est la grandeur historique de cet homme), nous montrent toute la grandeur de son caractère. C’est une âme qui s'attache, avec une fidélité inébranlable, à ce qu'elle croit être le droit,

1. Paulinus, Vita Ambr., c. 39; cf, aussi August. Confess., VE, c. 8.

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qui le défend avec énergie, et qui le fait triompher sans se préoccuper de la puissance et de la grandeur terrestres. Son courage et son sentiment du devoir se révèlent, d'une manière éclatante, après la mort de Gratien, qui lui était dévoué comme un fils. D'une part, il s'oppose à l’arianisme de l'impératrice Justine, régente et tutrice de Valentinien IT; de l'autre, il accepte les missions les plus périlleuses pour s'opposer à l’usurpateur Maxime, et il le combat, malgré qu'il soit orthodoxe, dans l’intérèt même de Valentinien. Un tel homme devait accroître d'une façon extraordinaire, en Occident, le prestige de l’épiscopat ; sa gloire est de ne l'avoir jamais mis lui-même au service d'une basse ambition, mais seulement aux ordres de l'humanité chrétienne. L'action épiscopale de saint Ambroise occupe une place capitale dans l’histoire ecclésiastique et politique de son époque ; aussi, en supposons-nous ici la connaissance. Nous reviendrons néanmoins, lorsquenous étudierons ses ouvrages, sur les points les plussaillants. Après avoir survécu à Valentinien IL et à Théodose, qui lui était si étroitement attaché et qui fut pour l'Église catholique comme prince dela terre, ce qu'il était, lui, comme prêtre, il mourut le # avril 397.

Tandis que saint Hilaire accuse, comme nous l'avons vu, une direction d'esprit tournée vers l'idéal et les spéculations, et conforme à celle des Grecs, nous remarquons dans saint Ambroise une nature complètement romaine et orientée vers les questions pratiques et morales. Saint Hilaire est un penseur. Arrivé au christianisme par le chemin de la spéculation, c’est en philosophe qu'il pénètre dans le domaine de la littérature. Saint Ambroise est au contraire l’homme de la vie active; le christianisme est l'héritage qu'il a reçu de ses parents ; dès sa plus tendre enfance, toute son éducation et son développement moral reposent sur le christianisme, comme sur une base solide à laquelle il restera inébranlablement attaché ; mais, grâce aux traditions de sa famille et à la position importante que son père occupait dans l’État, la culture nationale et politique du Romain avait eu aussi sa part dans cette éducation morale. Son patriotisme plein de fierté peut imprimer la force et donner la dignité à son caractère, au milieu de tous les

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