LA GENÈSE 3I0DERNE
et le fixe solidement ; il se précipite à travers la porte de l'enfer, écarte les flammes avec force et s'élance dans les airs (v. 442 sq.). Il trouve Adam et Eve auprès des deux arbres du paradis, Tarbre de vie et Tarbre de mort; Tun^ délicieux, beau et brillant ; Tautre, noir sombre et funèbre : c'est l'arbre de la science du bien et mal. L'infernal messager se métamorphose donc en serpent et se roule autour de l'arbre de la mort : il cueille de son fruit et s'approche d'Adam. C'est au nom de Dieu, dit-il, que je suis venu ; Dieu lui ordonne de manger de ce fruit afin qu'il devienne plus fort, plus courageux et plus beau. Il n'a qu'à faire ce que lui annoncent ses messagers, car Dieu lui-même ne veut plus prendre la peine de faire ce voyage. Adam repousse le tentateur : il sait ce que Dieu (1) lui-même lui a ordonné, lorsqu'il le vit, la dernière fois ; mais il ne sait pas ce qu'il doit croire de son messager, qui ne ressemble pas aux anges de Dieu, qu'il a vus jadis; aussi n'a-t-il point de signe, comme Dieu lui en a envoyés déjà (2).
Alors le démon furieux s'adresse à Eve (v. 547), qui a assisté à l'entretien entre Adam et le serpent, afin delà gagner par des menaces et par des promesses : Dieu sera irrité contre eux,et tous leurs descendants en souffriront; mais, si elle mange du fruit, ses yeux deviendront si clairvoyants qu^elle pourra voir le monde entier et même le trône de Dieu. Elle doit persuader ensuite à Adam de suivre son exemple, et ainsi elle obtiendra pour tous deux la faveur de Dieu, car le démon veut bien ne pas lui raconter la conduite d'Adam. C'est ainsi qu'il séduit la femme plus faible. Et la promesse qu'il lui a faite se remplit en apparence par une tromperie de l'esprit malin. Eve après avoir mangé du fruit, croit voir le ciel et la terre plus brillants et plus beaux ; et, en eft'et, elle pouvait voir aussi loin qu'il le disait, grâce aune illusion produite par le démon. La voilà maintenant convaincue de la vérité de sa mission ;
1. « Nergend user », notre Sauveur, dit ici le poète (v. 536), en voyant le Créateur en Jésus-Christ ; à cela convient aussi l'emploi de geongra : v. cidessus, p. 252 (paginât, allem.).
2. \ . 540 sq. : « Ne pCi me ôdiewest âenigtâcen | pe hê mé purh tréowe tô onsende. » C'est là un trait tout à fait spécial.
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elle porte donc à Adam la « pomme fatale » (v. 637). Elle lui dépeint la faculté de voir qu'elle possède, lui explique comme elle peut contempler Dieu lui-même assis sur son trône, entouré de la richesse du monde entier et de ses anges ailés ! Dieu seul peut lui avoir envoyé une telle science (v. 671 sq.). — Et malgré cela. Eve, aidée du démon, doit employer la journée tout entière à persuader Adam, avant que celui-ci ne consente enfin à désobéir. Alors, le démon rit et triomphe; Satan va être dans la jubilation, quand il apprendra qu'il est veng-é: il s'enfuit pour lui porter ce message. Nos premiers parents se repentent aussitôt de leur faute ; ils supplient Dieu de les punir et de leur faire expier leurs torts (v. 781). Maintenant ils commencent déjà à s'inquiéter de la vie : ils n'ont point d'habits pour les protéger contre l'intempérie des saisons ; la faim et la soif les pressent, et, pour l'avenir, l'enfer noir et affamé les menace. Ainsi se plaint Adam, en se repentant d'avoir prié Dieu de lui donner une compagne (v. 816). Il n'y aura rien qu'il ne fasse et ne supporte pour regagner seulemenl la faveur de Dieu. Tous deux vont ensuite dans la forêt verdoyante, où ils s'asseyent séparés l'un de l'autre, se couvrent de feuilles, et attendent leur sort de la part du roi des cieux.
Cette analyse montre la grande liberté que prend le poète pour traiter ce sujet biblique ; il semble avoir été guidé par la tendance d'excuser nos premiers parents autant que possible ; le démon ne les séduit pas, il les trompe, et cela par une sorte de magie. Certes, cette manière de comprendre le récit de la chute de nos premiers parents est complètement erronée ; c'est ce qui apparaît bien aussi vers la fin, oii nous voyons Adam et Eve sentir le besoin de cacher leur nudité, mais non par suite de la honte qui résulte de leur faute. L'auteur procède donc bien plus hardiment que ne le fait Avilus, dont cependant il nous rappelle le poème à certains endroits. Si donc ce poème anglo-saxon a une relation particulière avec la littérature latine, il ne se rattache pas moins à la littérature saxonne appartenant à la même tribu ; il nous fait souvenir du seul poème qui nous en ait été conservé de cette époque, Héliand, et cela par des expressions et des tournures étrangères à la langue anglo-
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saxonne, comme aussi par la grande dimension des lignes longues qui est fréquente dans cette Genèse moderne, tandis qu'elle est rare dans la poésie anglo-saxonne (1). Ce qui me paraît le plus probable, c'est l'explication qui consiste à dire qu'un Saxon émigré alors en Angleterre composa ce poème.
L'autre ouvrage a une bien moindre importance ; il se trouve dans le môme manuscrit, à la suite des poésies de Cädmon, mais il est écrit d'une autre main et à une date postérieure, Grein l'a intitulé: Christ et Satan {^). Au point de vue du fond, l'on y distingue trois parties: la première (v. 1 à 3t)5) a tant de rapports, pour le fond, avec la deuxième (v. 366-664) et semble lui être si apparentée pour la langue et le style, qu'on serait tenté de la considérer comme une introduction indépendante, tandis que la troisième partie (v. 665 à 733) doit être regardée comme un fragment d'un autre poème.
La première partie débute en parlant de la force et de la puissance du Créateur ; il en fit preuve dans la création et dans la punition des anges qui se révoltèrent. Ils reçurent une nouvelle demeure dans l'enfer affreux oii, sous les écueils (3) du profond abîme, ils sont environnés de flammes. Après cette introduction, l'auteur nous conduit dans cet abîme souterrain (v. 34). Le (( vieux » -- il est question de Lucifer — se plaint d'une voix terrible, qui retentit hors de l'enfer, de la perte de la beauté du ciel et de la sombre demeure qu'il a reçue en échange; là-dessus (v. 53), les esprits mauvais Faccablent de reproches de les avoir poussés à la rébellion, en les trompant sur sa puissance (4). Les plaintes sans cesse renou-
1. C'est Sievers le premier qui a démontré les rapports de ce poème avec le poème d'Avitus et avec VHeliand ; toutefois, il est allé trop loin sous les deux rapports. Cf. Hönnchers, dans les travaux cités ci-dessus.
2. Bouterweks Ausg. Cädmons.f; v. p. 15, rem. I. — "Gte'in, Bibliothek. vol. I, p. 129 sq. — Groschopp, Das angelsächs. Gedicht « Christ und Satan ». Halle 1883 (Leipz. Dissert.). — Kühn, Ueber das angelsächs. Gedicht von Chmt und Satan. Halle 1883 (Dissert.)
3. Ces écueils (näs) rappellent la caverne du dragon, dans Béowulf, car souvent notre auteur, dans son enfer, fait mention de dragons, de vers, de serpents et de venin.
4. 11 leur avait dit, entre autres choses, que son fils était le créateur du genre humain (v. 63 sq.).
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velées, de Lucifer se suivent dans de longs monologues : Félernité des peines et le souvenir de la magnificence des cieux augmentent encore la douleur de sa situation. Dans ces variations fatigantes de la même mélodie, on ne saurait méconnaître une certaine gradation dans l'expression du désespoir (1). Enfin fv. 194), le poète prend lui-même la parole pour montrer aux hommes les châtiments du démon et pour les avertir de mériter un jour le paradis, en n'irritant jamais Dieu. Toutefois, l'enfer doit encore se plaindre, et maintenant le chœur des anges déchus se fait entendre v. 230); après quoi, le poète fait les mêmes exhortations et cherche aies soutenir par la description des charmes du ciel et de la terreur de l'enfer.
Après un souvenir consacré à la chute de Lucifer, qui s'appelle maintenant le noir Satan, la deuxième partie commence par le récit de la descente du Christ aux enfers : ce récit forme la pièce de résistance de cette partie. Mais il reste décidément en arrière de l'ancienne poésie anglo-saxonne 2) qui traite le même sujet; cependant il nous offre deux traits originaux. Ici, par exemple, Eve s'adresse à Jésus-Christ pour excuser la faute et pour implorer sa douceur, à cause de Marie, sa fille, qui lui donna le jour comme femme (3,. Ensuite, ce n'est pas saint Jean-Baptiste qui annonce ici l'avènement du Christ, comme cela a lieu dans l'autre poème, mais bien « un paladin du Sauveur », qui arriva dans Fenfer, il y a trois nuits Jv. 426. C'est certainement le bon larron. Après avoir pris au ciel ceux qui étaient détenus dans Fenfer, le Christ, dans un long discours (v. 471 sq. montre que sa mort seule pouvait racheter Fhumanité déchue. A cette descente aux enfers se rattache ensuite , v. ol7 sq.) une courte relation de la Résurrection, de FEpiphanie et de l'Ascension, et une description de la venue de Jésus-Christ pour le jugement dernier, accompagnée d'une exhortation du poète.