‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 179 sur 311 · LA LITTÉRATURE A L'ÉPOQUE DES OTHONS · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE A L'ÉPOQUE DES OTHONS

Quelque pernicieuses qu'eussent été, dans la période précédente, les influences préjudiciables aux études savantes, la culture littéraire^ qui s'était développée au siècle de Gharlemag-ne^ avait cependant tenu tele à l'orage et s'était maintenue partout, dans quelques asiles particuliers de son empire; d'une part, on avait continué à s'y livrer en secret; et, de l'autre, elle avait même produit de nouveaux rejetons. C'est ce qui avait eu lieu surtout dans l'empire allemand. Là aussi, les relations sociales s'étaient améliorés bien vite. Henri P"" avait rendu à Ja royauté l'autorité et la puissance; il avait vaincu les ennemis de l'intérieur et ceux de l'extérieur, ces barbares adversaires de toute culture. Il avait tellement élevé l'autorité de l'Allemagne au-dessus de tous les autres peuples de l'Occident que, sans être couronné empereur, il en possédait presque la puissance et il en exerçait l'autorité. On aurait dit qu'avec la nouvelle race allemande, qui obtint par lui la suprématie, — à savoir, la race saxonne, laquelle s'était ouverte la dernière de toutes en Allemagne à la civilisation chrétienne, — une force nouvelle et toute fraîche avait été déposée dans le génie allemand. Déjà, dans les dernières années d'Henri, le sentiment national s'était fortifié, et, par là, s'était réveillée la conscience de l'unité de toutes les tribus allemandes. Mais ce sentiment se développa surtout rapidement sous le règne d'Oéon, son fils et son successeur, lequel

continua à bâtir sur les fondements jetés par son père. Dès son avènement au trône l'idée de la domination universelle allemande et du rétablissement de Tempire de Charlemagne se raviva dans Otlion, à la grande joie de la nation. Quoique Saxon, il fut couronné dans la cathédrale de l'ancienne ville impériale, Aix-la-Chapelle; il porta, dans cette solennité, la tunique franque des carlovingiens et, dans le festin qui suivit ce couronnement, les ducs le servirent comme de simples employés de la cour.

Othon,qui était vraiment créé et mis au monde pour régner, fit triompher, en Allemagne, le principe monarchique. Il soumit à ce principe les duchés allemands, bien que ce ne fût pas sans combats violents et périlleux ; il vainquit les Danois elles Slaves et étendit, vers le nord, Tempire allemand bien au delà des frontières qu'il ait jamais atteint jusquà ce jour; il exerça une influence puissante, décisive, même sur la France, comme sur la Bourgogne. A sa cour, on vit paraître des ambassades du kalife d'Espagne et de l'empereur de Byzance. C'est une preuve qu'il passait pour le souverain de l'Occident, même avant d'avoir mis le pied en Italie.

La conquête de l'empire lombard, qui vint ensuite , fut pour lui, comme pour Charlemagne, le premier pas vers la couronne impériale. Et Othon sut fait faire valoir, même contre la papauté, la puissance que lui procura cette couronne. C'est ainsi que, comme souverain^ il mérita le surnom de Grand que lui décernèrent déjà les contemporains.

L'Allemagne était donc redevenue la nation dominante en Occident, et la conscience de sa puissance politique devait déjà exercer une influence salutaire sur les progrès de sa civilisation. A cela vinrent s'ajouter les nouvelles relations avec l'Italie, pays qui était toujours encore une riche source de culture scientifique. Ces influences devaient se manifester, d'abord et avant tout, sur l'empereur lui-même et sur sa cour. A ces influences, il nous faut ajouter une action nouvelle qui procédait d'Adélaïde, femme d'une éducation achevée, de beaucoup de talent, et deuxième épouse d'Othon ; elle avait été reine d'Italie et était née princesse de Bourgogne.

Mais la cour n'était pas restée plus étrangère que la famille

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impériale, elle-même aux intérêts élevés de Tesprit, même avant que l'empereur ne fît sa première expédition au-delà des Alpes. Ces intérêts furent cultivés avant tout par le frère d'Othon, Brunon, qui, étant destiné à l'état ecclésiastique, avait reçu une excellente éducation et qui, encore tout jeune, remplissait à la cour la fonction de chancelier. Dans la suite, il fut mis à la tête de la chapelle royale. Très versé dans la connaissance des ouvrages de l'antiquité, dont il cherchait à s'assimiler les beautés de la forme (1), et adonné avec passion à la lecture, il trouvait une grande jouissance à s'entretenir de sciences avec les autres, et il aimait aussi à disputer sur des sujets de philosophie (2). Les savants étrangers qui, de près ou de loin, avaient accouru à la cour, lui en offraient la meilleure occasion. Parmi eux, on voyait l'irlandais Israël, le lorrain Ratherius^ l'italien Liudprand et des Grecs lettrés qui, comme le premier de ceux que je viens de nommer, furent, pour ainsi dire, ses maîtres. Tout en s'instruisant lui-même, Brunon aimait aussi à enseigner : il prenait plaisir à dispenser son savoir aux jeunes membres de la chapelle, dont il fit ses élèves (3). Une nièce même d'Othon, Gerberge, abbesse de

1. Scurrilia et mimica, quae in comoediis et tragoediis a personis variis édita quidam concrepantes risu se infinito concutiunt, ipse semper serio lectitabat : materiam pro minimo, auctoritatem in verborum compositionibus pro maximo reputabat. » Ruotgeri, Vita Brun., c. 8. Cf. du reste, ciaprès, chap. 15.

2. Ruotger, /. c, c. 5 sq. Ce qui prouve encore cet intérêt pour Ja philosophie, c'est la vision d'un clerc qui, diaprés Thietmar (I. II, c. 10), avait aperçu Brunon au moment où Dieu l'accusait de s'être livré à Télude vaine de la philosophie,

3. Ce qui nous montre cette activité de Brunon comme professeur à la cour, c'est notamment le passage suivant de Ruotger (c. 8) : « Latialem eloquentiam non in se soJam, ubi excelluit, setet in multis aliispolitam reddidit et inlustrem.Nullo autem hoc egit supercilio, set cum domestico lepore, tum urbana gravitate. » Il faut peut-être rapprocher ce passage de celui-ci : « Inde reversi », etc. (c. 5). On ne saurait douter que Brunon ait déployé une grande activité comme professeur, quand il fut archevêque. Ruotger nous le dit déjà dans sa préface : « Cum... in solis ejus (sc. Brunonis) discipulis omne studiorum et eloquentiae genus adhuc recenti ejus memoria ita per multa terrarum loca floreat, etc. Quot quantosque de alumnis tanti viri episcopos, quantos in quacunque ecclesiasticae professionis disciplina probatissimos novimus, etc. » Quoique je ne doute pas le moins du monde de l'activité de Brunon, comme professeur à la cour, je ne veux pas dire pour cela

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Gandersheim, se fit remarquer par son érudition. Et quant à sa fille Mathilde, qui fut plus lard abbesse de Quedlinburg, on peut supposer qu'elle avait, même dans sa jeunesse, des connaissances littéraires, puisque Widukind lui dédia alors son

ouvrage.

Othon lui-même, qui n'avait reçu aucun enseignement, sentit le besoin de combler cette lacune, car, après la mort de sa première femme, nous le voyons s'efforcer d'apprendre à lire et à comprendre le latin ; il n'atteignit ce but, il est vrai, que fort imparfaitement (1). (^e qui montre la grande estime qu'il avait d'une haute culture intellectuelle pour son peuple, c'est qu'il fit venir en x\llemagne, au moins plus tard, des grammairiens italiens célèbres, Gunzo et Etienne ; il fit aussi donner une belle éducation à Othon II, fils d'un second mariage, qui était destiné à lui succéder, bien que, cependant, on ne doive pas méconnaître sur ce point l'influence de la mère. Othon II eut les maîtres les plus remarquables^ dans la personne d'Ekkehart II, moine de Saint-Gall, que Ekkehard lY appelle l'homme le plus savant de l'Allemagne, et dans celle de Willigis, évêque de Meissen. A la connaissance des lettres, ce dernier joignait un grand talent politique et un sentiment très prononcé pour l'art, en particulier pour l'architecture ; il traduisit ce sentiment en le mettant en pratique. Othon II devint donc un savant. Hrotswith, qui lui donna dans une préface le nom de second Salomon^ ne faisait qu'exprimer le sentiment général. Il aimait beaucoup la science et il prenait un grand intérêt aux discussions savantes et difficiles, ainsi que nous le montre la discussion qui eut lieu, un jour, à sa cour, en Italie, entre Gerbert et Otrich de Magdebourg, et à laquelle Tempereur avait invité tous les savants de son pays. La faveur particulière du premier, le plus grand maître de la

que j'admette une école impériale, telle que nous l'avons vue fleurir sous Charlemagne.

1. C'est ainsi qu'on peut expliquer la contradiction qu'il y a entre le passage de Widukind (I. Il, c. 36) : « Litteras in tantum didicït ut pieniter (?) libros legere et intelligere noverit », et le fait qu'il se faisait traduire les lettres écrites en latin par Adélaïde et Olhon II. Car il n'est pas besoin de dire qu'il n'est question dans la phrase de Widekind que de livres latins.

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science dans ce siècle, montre ég-aiement reslime qu'il avait pour les lettres. Mais, malgré son éducation savante, Othon II fut un prince énergique qui marcha sur les traces de son illustre père et sut maintenir encore quelque temps à sa hauteur la puissance impériale nouvellement fondée, jusqu'à ce qu'arriva cette malheureuse défaite de Calabre (983), à laquelle il ne survécut que six mois.

Les éléments de culture qui étaient représentés à la cour de cet empereur étaient très divers et correspondaient bien à la position universelle de l'empire : à côté de l'élément national allemand et de l'élément savant latin, l'élément italien-françaiS;, ou, si l'on veut tout dire d'un mot, l'élément roman, avait un représentant très influent en la reine-mère, de même que l'élément grec, dans la personne de l'épouse d'Othon, II, Théophanu. C'étaient deux femmes de beaucoup de distinction. Ces éléments divers ont tour à tour, sinon simultanément, exercé leur influence sur Othon III. Agé seulement de quatre ans à la mort de son père, il resta, de cinq jusqu'à onze ans, sous la direction de sa mère, et, à partir de là, sous celle de sa grand mère. Son premier maître fut un Calabrais, c'est-àdire un Grec, au moins par la culture ; l'évêque Bernward, un allemand, lui succéda. L'éducation du jeune empereur, qui D'était encore qu'un enfant quand il monta sur le trône, fut donc byzantino-romaine, ainsi qu'il le laisse entendre luimême dans une lettre à Gerbert. Ce Gerbert, qu'il appela à sa cour, devait la mener à l'état de perfection. Il exerça, en efl'et, une grande influence sur l'empereur^ non seulement comme savant en soutenant des discussions philosophiques, mais encore en faisant des expériences de mécanique, auxquelles l'empereur prenait plaisir, et en lui dédiant un écrit sur la philosophie : toutefois, ce n'est pas tout, et son influence s'étendait plus loin. Othon III, qui niait son origine nationale, adopta complètement la pensée du rétablissement intégral de Y antique Empire romain en prenant pour modèle l'Empire romain d'Orient réduit alors à l'état de momie. Gerbert luimême entretint en lui cette haute pensée; c'était là la restauration qu'il attendait de son élève, quoique toutefois dans ce sens byzantin. Mais les plans fantastiques du jeune empereur,

qui rêvait de faire encore une fois de Rome la capitale du monde, échouèrent d'autant plus rapidement que la mort vint le surprendre à l'âge de vingt- trois ans (1002). Ses idées devaient donc avoir d'autant moins d'influence sur la culture générale ; mais la faveur qu'il accorda, lui aussi, à l'égal de ses deux prédécesseurs, aux sciences et aux lettres, ne pouvait que favoriser l'essor et la diffusion de la culture intellectuelle.

Les asiles principaux de cette culture furent encore, en Allemagne comme en France, pendant cette période, quelques monastères célèbres et quelques écoles épiscopales eminentes, qui se maintenaient à leur hauteur ou qui y parvinrent de nouveau. On vit aussi s'élever de nouvelles écoles et de nouveaux monastères, qui eurent une grande importance. C'est ainsi que les monastères de Saint-Gall et de Reichenau brillaient encore en Allemagne ; on vit surgir alors un monastère de femmes, à Gandersheim, l'une des résidences de la maison royale de Saxe ; l'école épiscopale de Cologne, où Brunon forma beaucoup d'ecclésiastiques, celles de Magdebourg, de Würzbourg et de Spire ; en Lorraine, les écoles claustrales de Laubes, de Gorze et de Saint- Arnolphe à Metz. En France, à côté de l'école épiscopale de Reims, que Gerbert éleva audessus de toutes les écoles de l'Occident, on vit l'école du monastère d'Aurillac, d'où il était sorti, ainsi que Técole de Fleury, arriver à une réputation bien méritée. En Italie, par contre, ce furent les anciennes écoles traditionnelles de grammaire qui prévalurent encore : toutefois, à côté d'elles, semble avoir existé, dans le royaume de la Haute-Italie, une sorte d'école de la cour (1).

La réforme des monastères qui, nous l'avons dit, avait eu son point de départ en la personne d'Odon de Cluny^ dans la période précédente, se répandit a^ors de plus en plus, même en Allemagne, et en premier lieu surtout en Lorraine, où elle trouva dans Brunon un puissant protecteur : malgré la discipline et la direction sévère et religieuse qu'elle avait en vue,

1. Nous parlerons plus loin de l'Angleterre, dont la littérature a un développement spécial.

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cette réforme a puissamment contribué à l'élévation des écoles. On s'en convainct pour plusieurs d'entr'elles, que j'ai nommées précédemment : or, ce sont précisément celles où cette réforme fut la plus patiemment poursuivie.

On peut bien dire que, dans le siècle des Othons, l'éducation savante prit peu à peu un nouvel essor progressif ; on vit aussi se réveiller le sentiment de la spéculation, si longtemps endormi, et un nouvel intérêt pour les études mathématiques. Gerbcrt nous fournit, sous ce double rapport, le plus éclatant témoignage. Les arts plastiques eux-mêmes, se rattachant à ceux de l'époque carlovingienne, furent cultivés avec ardeur, et cette culture nous montre ses traits particuliers (1). Dans la littérature latine, la poésie^ l'histoire, le génie national des principaux pays qui constituaient l'ancien Empire carlovingien se manifeste de plus en plus ; mais cela est surtout sensible dans l'Allemagne : par sa position politique universelle, elle maintient sa priorité même dans ce domaine, tandis qu'on y voit presque disparaître, à cette époque, la littérature de la langue du peuple. En France, par contre, et particulièrement dans le midi, la langue populaire nous offre des productions bien plus considérables que par le passé (2).

1. V. surtout Springer, Die deutsche Kunst im zehnten Jahrhundert^ dans les Bilder aus der neueren Kunstgeschichte. 2e édit., vol. 1.

2, Giesebrechl, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, vol. 1, p, 241 sq. — Wattenbach, Deutschlands Gechichtsquellen im Mittelalter, vol.I, 294 sq. — Histoire littéraire de la France, tom. VI, p. 1 sq.

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