‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 196 sur 311 · Elle s'y nomme · texte numérisé non relu

Elle s'y nomme

cent quatre-vingt-deux vers. Ce récit est également composé d'après une Vie Latine (1).

Gongolfe, donné comme martyr parHrotsvitha, ne l'est pourtant que dans un sens tout spécial : c'est un martyr de l'infidélité conjugale. C'était un grand de Bourgogne (de Varennes). contemporain du roi Pépin, père de Charlemagne. Elevé dans la crainte de Dieu^ il jouissait d'une faveur toute particulière auprès du monarque; mais il ne se départit pas de l'humilité, et, libéral envers les pauvres et les malades, il aspira à la récompense céleste. Toutefois, malgré sa grande piété il fut, dans les choses humaines, l'égal des premiers seigneurs féodaux, comme chasseur et guerrier (2). Dieu manifesta, par plusieurs signes, combien il l'aimait. Le poète nous fait le récit de l'un de ces signes.

Un jour, Gongolfe revenait d'une expédition militaire qui avait été heureuse. La scène se passe en Champagne. Or, chemin faisant, il aperçut une prairie couverte de fleurs, et, dans cette prairie, une claire fontaine. C'était à souhait, car il était épuisé lui-même et ses chevaux mouraient de faim et de soif. Il achète donc la fontaine au pauvre homme à qui elle appartenait et il lui en donne la forte somme de cent« solidi». Le propriétaire se rit de lui sous cape, parce que Gongolfe ne pourra pas emporter la source et que, par suite, il en aura toujours la jouissance, z^rrivé en effet dans sa patrie, il y est accueilli par l^s plaisanteries de ses compagnons^, à cause de

1. On trouve une Vie latine dans les Acta SS. Mail, t. II, p. 644. On y voit d'abord deux traits qui concordent d'une manière frappante, comme l'exemple de Job (v, 61) et la Vie (§2 fin), de sorte qu'on serait tenté de croire que cette rédaction a servi de modèle à l'auteur. Si cependant il en a été ainsi, on doit dire qu'elle en a fort profité, car elle a omis des passages essentiels pour l'intelligence de l'action, passages que j'ai rendus dans les notes ajoutées à mon analyse. Je n'ai rien signalé d'inutile, et il manque encore beaucoup de choses. En partant de cette idée que Hrosvitha ne traite pas ses modèles avec tant de liberté, et qu'on trouve ici des additions et des divergences multiples, je ne suis plus porté à croire qu'elle s'est servie d'une autre rédaction comme modèle.

2, A l'époque de la composition de la Vie (v. § 4), on voyait encore à Varennes, dans l'église consacrée au saint, l'armure de Gongolfe ; cette armure témoignait de sa force et de sa vaillance.

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la cherté de cet achat (1), et avec d'autant plus de raison qu'un messager qu'on a député jusqu'à cette source pour l'examiner, vient annoncer qu'elle est tarie. Mais, voici que Gongolfe, en se promenant dans les environs de sa maison, enfonce son bâton dans le sol, et que, le lendemain matin, la source qu'il a achetée jaillit à la place même ; à sa prière, Dieu accorde en outre à l'eau une propriété salutaire. Elle devient donc le rendez-vous des malades, qui y arrivent de fort loin.

Mais cette source doit encore avoir une autre destination : elle doit servir à éprouver la fidélité de sa femme. A la prière de ses vassaux (v. 339 sq.), Gongolfe s'est marié, alin que sa race ne soit pas perdue parmi eux. Mais le malin esprit tente son épouse : elle se laisse séduire par un clerc. Doutant encore de sa culpabilité, Gongolfe l'oblige à mettre sa main dans l'eau pour prouver son innocence. Elle l'en retire toute brûlée. Cet homme pieux se contente de bannir le séducteur. Mais, celui-ci revient, et comme il a gardé certaines intelligences avec cette femme, il tue Gongolfe, dont Tâme s'envole au ciel. Les criminels prennent la fuite. Sur ces entrefaites, il se fait, sur le tombeau de Gongolfe, des cures miraculeuses qui témoignent de sa sainteté. Lorsqu'on les rapporte à sa femme, elle en rit et dit dans son incrédulité : « Gondolfe fait des miracles comme mon postérieur. » Cette plaisanterie est immédiatement suivie du châtitment qu'elle méritait : chaque mot qui sort de la bouche de la femme est répété, pendant toute sa vie^ par cette partie de son corps difficile à nommer, et elle devient ainsi l'objet de la risée générale.

La composition de la Yie, qui ne semble remonter qu'à la fin du ix<^ siècle, paraît avoir été écrite d'après la tradition orale. Une Vie plus ancienne avait probablement été détruite par les révolutions qui avaient eu lieu : telle est du moins la présomption de l'auteur de celle qui nous est parvenue. Outre rintérêt historique et relatif à la culture, que nous offre ce récit, la découverte de la source chaude mérite une attention particulière ; on peut bien encore voir la cause réelle de ce

1. Dans la Vie latine, c'est surtout à cause de son épouse qui lui est devenue déjà infidèle.

miracle à travers le voile qu'une tradition pieuse a jeté sur lui.

Notre poète avait, dans ce récit, relaté une histoire relativement moderne, qui avait eu lieu deux cents ans à peine auparavant et qui, par conséquent, avait un certain charme de nouveauté. Mais nous le trouvons à un bien plus haut degré, ce charme, dans la légende qui suit et dont le héros était presque un contemporain du poète, ainsi qu'elle l'indique elle-même dans le titre. Elle est intitulée, en effet : Possio S. Velcicfii, pretiosissimi niartyris, qui 7iostris tpmponbiis in Corduba iiiartyrio est coronatus. L'œuvre comprend quatre cent quatorze hexamètres. Le héros est un garçon espagnol de treize à. quatorze ans, qui soulTrit le martyre à Cardoue, en 92o. Entre le premier et le deuxième livre nous trouvons une notice, dans laquelle Hrotsvitha nous apprend qu'elle a emprunté le sujet de ses légendes et de ses drames à des livres anciens, mais que cette passion fait exception à cette règle: c'est un habitant de Cordoue qui la lui a racontée, et ce Gordubais avait vu lui-même de ses propres yeux « le plus beau des hommes » et avait été témoin de son martyre. C'est donc lui qui va lui servir de garant (1).

Hrotsvitha semble avoir été vraiment enthousiasmée en entendant le récit de la courageuse constance de cet Espagnol innocent, beau comme une « image » et « arrivé à peine à Tage de la jeunesse ». C'est ce que nous prouve le poème par ses expressions élevées: cela éclate même dès le début, où elle commence par une apostrophe du martyr qu'elle vénère en esprit et qu'elle chante avec son cœur selon ses propres expressions, où nous relevons des traits vraiment féminins. Le récit lui-même débute par une description brillante de CordouC;, qui était en effet la plus grande ville de l'Occident, à cette époque: cette perle de l'Ouest, célèbre par ses divertissements

1. Cet indiycna de Cordoue éluit apparemment un membre des deux ambassades que Abderrahman III envoya à OLhon, en 930 et 955. Les ambassadeurs étaient des évêques chrétiens ; le deuxième était évêque d'Elvire. firosvita put facilement faire une telle connaissance à Gandersbeim, qui appartenait aux résidences de la cour ; et cela est aisé à [comprendre, car la première de ces ambassades resta trois années en Allemagne.

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publics, magnifique en loule choses, et pleine du septuple tleuve de la sagesse, qui brille toujours par de continuels triomphes, ceux des martyrs. Soumise à Dieu autrefois, elle tomba au pouvoir des infidèles Sarrazins. Cependant, ses nouveaux souverains observaient encore une certaine tolérance envers les chrétiens; on ne leur défendait qu'une chose, de blasphémer leurs dieux fabriqués avec de l'or (l). Mais Abderraman III était un débauché ; il aimait le prestige et brûlait du désir de gouverner : il édicta donc des mesures plus sévères contre les chrétiens (2). Il veut soumettre tous les peuples à son sceptre. Entendant dire qu'il y a encore, au fond de la Galice, un peuple libre et chrétien, il entre dans une colère infernale et jure de lui faire la guerre. Il est vainqueur, et fait prisonniers le prince et douze comtes. Ces derniers se rachètent sur-le-champ ; mais la rançon du prince est trop élevée pour que celui-ci puisse l'acquitter aussitôt; heureusement, son fils Pelage s'offre à servir de caution pour son père et à aller en captivité. Le père cède à ses prières réitérées, et Pelage est jeté dans un noir cachot de Cordoue (v. 191).

C'est là que le voient un jour des hommes de dislinction qui, ravi de la beauté et de l'éloquence de Pelage, le recommandent au roi adonné à la sodomie. Celui-ci le fait appeler et veut en faire un soldat [miles) du palais ; mais le soldat de Jésus-Christ [miles Christi), sourd à toutes les promesses, repousse avec ironie les caresses du roi ; il va même plus loin ; comme celui-ci cherche malg ré cela à l'embrasser, il lui donne un coup de poing sur la bouche (v. 273). Le prince est pris alors d'une violente colère ; il ordonne de placer Pelage sur une catapulte et de le lancer, par-dessus les murailles, sur le rivage rocailleux du fleuve ; mais le martyr se relève sain et sauf. On lui tranche la tête et on jette son corps dans le fleuve,

1. V. 57. Ici encore nous rencontrons ridentilicaLion de l'isiam avi-c le paganisme, comme nous la rencontrerons plus tard dans la légende deCharlemagne : dans la Chanson dcRoland, par exemple, Mohammed lui-même est désigné comme un des dieux des Sarrazins. On ne doit l'imputer qu'au poète et non à l'autorité sur laquelle il s'appuie. Cette manière de voir correspond évidemment à l'idée générale de l'occident chrétien.

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