‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 218 sur 311 · Ses cinq livres De musica · texte numérisé non relu

Ses cinq livres De musica

6. Surtout dans les derniers livres. Par rapport à cette métaphore, voir

Ce n'est qu'avec le deuxième livre (deux cent cinquante et un vers) que commence l'histoire de saint Christophe. En voici le contenu, en abrégé. Christophe, Chanaéen, s'appelait Reprobus avant son baptême ; à l'occasion de ce nom, le poète parle (v. 35) de la pierre réprouvée par les ouvriers maçons, car ce nom n'était point une ]ionte pour lui(l). Christophe avait une taille gigantesque, ainsi que nous le verrons plus tard^ et sa tète était celle d'un cynocéphale. Avant d'être baptisé, il menait déjà une vie chrétienne. « Mais comme personne n'est bon proplièle dans son pays », il émigra et chercha un guide dans la foi. Il est déjà arrivé à la frontière, où le chemin conduit en Syrie ; mais il n'en a point encore trouvé : aussi, s'assied-il, les yeux pleins de larmes. Voilà qu'un ange lui apparaît, le console et lui révèle le mystère de la foi chrétienne. Il le baptise, et, pour cela, un nuage se forme dans le ciel et lui fournit l'eau nécessaire; Chrislophore est son nouveau nom. Après cela, le saint continue ses pérégrinations et va àSamon, capitale de la Syrie, oùrègneun ennemi des'chrétiens, le roi païen Dagnus. Il entre d'abord dans le temple de Jupiter, situé à l'entrée de la ville. Une femme, qui est sur le point d'y faire un sacrifice, l'aperçoit ; effrayée^ elle appelle les citoyens. Mais Christophe supplie le Christ de l'aider à convertir la foule. Il y réussit par un miracle : il enfonce son bâton dans la terre et, à sa prière^ le bâton fleurit (2).

A cette nouvelle, le roi se met en colère et envoie deux cents de ses hommes pour se saisir de Christophe et l'amener devant lui ; mais son visage les effraie tellement qu'ils s'en retournent comme ils sont venus ; le roi en envoie encore deux cents autres , que le saint suit de son plein gré. Mais, devant l'éclat de ses yeux, le roi tombe à la renverse sur le sol : il le menace pourtant de la mort, dans un discours plein de colère. Christophe cherche à le convertir ; peine perdue (3).

entre autres, saint Forlunat, Vita Martini, vol. I, p. 512, et Carmen de Cnrolo Magno, vol. II, p. 59.

1. Ici se termine le livre deuxième du poème et le chapitre dixième de l'ouvrage en prose.

2. Cf. S. Mathieu, c. 21, v. 42 : a Lapidem quem reprobaverunt aedificantes. » On ne trouve que dans ce poème une telle explication du nom.

3. Dans le poème, il y a ici un long discours qui occupe presque la moitié

K:{37-388.] WALTHER DK SPIRE ;{i;;;

On le jotle en prison; mais les quatre cents personnes qui onl été députées vers lui se convertissent et souiïrent bientôt le martyre (1). Ensuite, le roi envoie deux femmes perdues, Nicaea et Aquilina, dans la prison du saint^ pour le séduire. Mais, atteintes par « les flammes des yeux » du saint en prière, elles tombent à la renverse et n'osent point le reg-arder, jusqu'à ce que celui-ci ait terminé son oraison; il les relève donc et cherche à les convertir par un sermon plein de consolation, éar le repentir s'était emparé de leur âme. Conduites devant le roi, elles essaient maintenant de le gagner lui-même à la nouvelle foi (2). Voyant que le roi entre dans une g-rande colère, ces femmes se déclarent prêtes, mais seulement pour la forme, à sacrifier aux dieux devant tout le peuple ; elles entrent au temple et renversent de leurs autels les statues de Jupiter et d'Apollon. On leur fait souffrir ensuite le martyre. Aquilina est pendue. On arrache d'abord les dents à Nicaea ; mais comme elle persiste dans la foi, on la condamne à périr par les flammes; celles-ci ne lui font aucun mal. On a donc ici encore recours aux moyens extrêmes, à l'exécution ; mais la foule présente à ce supplice se convertit au christianisme (3). Vient ensuite le martyre de Christophe lui-même. On le frappe d'abord avec des verg-es de fer et on lui pose sur la tête un casque roug-i. Trois seigneurs de la suite du roi blâment eux-mêmes sa cruauté et reçoivent aussi la couronne du martyre. Mais le saint, par contre, provoque le roi à employer encore des moyens plus violents. On le place donc sur un gril long' de douze aunes et rougi au feu. Le gril se fond par la chaleur du feu, tandis que Christophe n'éprouve aucun mal. Le lendemain, trois archers lui envoient une grêle de flèches, mais aucune n'atteint son but. Le roi prend un arc à son tour; mais une des flèches qu'il a dans la main le blesse à l'œil, et il

du livre troisième {v, 140-237), tandis que l'ouvrage en prose ne consacre que quelques lignes au même sujet.

1. Le livre troisième va jusque-là, et comprend deux cent cinquante-quatre vers; chapitre 11-13 de l'ouvrage en prose.

2. Au quairième livre, composé de deux cent cinquante-deux vers; chapitre 14, jusqu'au milieu du chapitre 16 de l'ouvrage en prose.

3. Livre cinquième, composé de deux cent-cinquante vers ; chapitre 20 de l'ouvrage en prose.

devient aveugle. Le saint annonce qu'il recevra lui-même la couronne du martyre, dans la journée de demain; quant au roi, il n'aura qu'à humecter son front avec le sang- du marlyr pour recouvrer la vue. Cette prophétie s'accomplit : Christophe est décapité, et le roi guéri embrasse le christianisme et l'implante dans son royaume 1).

Tel est le fond du récit de Gauthier : il y a là tous les faits principaux, et ce fond est commun à la poésie comme à la prose. Dans l'exécution, la première se distingue de la seconde par les ornements que lui prêtent les tropeset les figures, bien ((u'il n'y en ait pas beaucoup si l'on fait abstraction de la comparaison fréquente du poème avec une navigation. A un endroit, l'auteur se rerl aussi de l'allégorie^ comme moyen artificiel : lorsque les deux filles publiques entrent dans la prison (1. 4, v. 7o sq.t, il met en scène Pudicitia et Libido, et les fait disputer l'une contre l'autre^ en se rattachant à la Ihychomachie de Prudence (v. 50 sq.). A cela viennent aussi s'ajoutf.'r des descriptions, comme celle du lever do l'aurore ; à cette occasion, il emploie les expressions de la mythologie antique ; il remplace également le discours indirect de l'ouvrage en prose par le discours direct (L. 2, v. 60 sq.). Enfin, si l'on compare le style de la poésie de Gauthier à celui de sa prose, on y voit un usage fréquent de termes grecs, tels que archia, alilhia^ eulychfSy eucharis^ acontia^ etc., termes qui, dans ce poème, comme dans le précédent, n'ont d'autre but que de mettre en relief l'érudition du poète. Au surplus, la poésie se distingue par une excellente construction du vers ; Fauteur, du reste, n'y est point esclave de Virgile, par l'expression ; même, il emploie fréquemment la langue de la Bible.

Au point de vue de l'histoire littéraire, le poème de Gauthier a une grande importance : c'est la plus ancienne élaboration poétique de cette légende^ populaire et si répandue,

1. Le livre sixième est composé de deux cenl soixante-cinq vers ; l'ouvnige en prose finit avec je chapitre 29: Il faut ajouter encore, aux deux cent soixante-cinq vers, trois vers dans lesquels l'auteur se nomme et où l'année du couronnement d'Othon III est désignée comme époque de la composition de l'ouvrage.

[339-340.] injKCUAHi) de reichenau 3f;7

qu'on aima tant, surtout en Allemagne; Christophe, ce géant chrétien, ne devait pas seulement remplacer l'Hercule antique (1), mais encore le géant antico-germanique de l'imagination populaire. Avec le temps, cette légende éprouva des transformations diverses, notamment par l'explication matérielle du nom, ainsi que le montre bien le récit de (laulhier, en qui nous trouvons la forme primitive de la légende chrétienne (2).

Nous avons encore à mentionner, de cette époque, en Allemagne, un poème épique qui raconte les exploits d'un contemporain et qui est remarquable par sa forme. C'est l'ouvrage de PuncHARD de Reichenau, intitulé : De (/estis Witigo- Lvonis abbatis ; il comprend, en tout^ cinq cent quarante-neuf vers hexamètres léonins (3). Le poème (quatre cent quatrevingt-onze vers) a été composé, en 994^ sur le désir exprimé par une assemblée des religieux du monastère lui-même, ainsi que nous l'apprend une lettre du poète, et en l'honneur de l'abbé qui le dirigeait à cette époque ; deux ans plus tard, il reçut un supplément de cinquante-sept vers. Witigowo fut à la tète du monastère, de l'année 985 à 997; en celte dernière année, il semble avoir été déposé. Quelque lieu que cela ait de nous étonner^ d'après notre panégyrique, nous en trouverons peut-être la raison dans le panégyrique lui-même. Car le poème ne semble pas avoir seulement pour but d'immortaliser les exploits de l'abbé, et par suite du couvent, mais encore celui de l'avertir de ne point quitter si souvent et si longtemps le monastère : la discipline devait, en effet, certainement en souffrir; et cette tendance devait avoir été donnée au poète, comme un mot d'ordre, par l'assemblée, sans quoi il n'eût certainement pas osé l'exprimer dans un ouvrage quasi-officiel.

1. Pendant majeunesse, le peuple donnait le nom de « grand Christophe •> à un Hercule qui se trouve sur les hauteurs de Wilhelmshöhe, près de Cassel.

2. Je n'ai pas à en donner l'histoire ; je me contente de renvoyer sous ce rapport à Harter, Walther von Spcicr, p. 2!* sq., et à \o critique de Schr»nbach, Op. c, p. 156 sq.

3. Dans les Monum. Gcnnan. lùstor. Scriplor., t. IV, p. 621 sq. — Cf., pour le texte : Breitenbach, Die Quellen der Reichenauer Chronik des Ga//«> Ohem, dans: iV. Arch.y vol. II, p. 176 sij.)..

:^68 LITTÉRATUKE LATlNt) [3iO-341.J

Le poème a la forme d'un dialogue entre le poète [porta) et Augia, dont l'abbé est censé être l'époux [sponsHs]', c'est donc une forme dialoguée du récit, telle que nous l'avons déjà rencontrée dans Apollonius, avec cette seule différence qu'ici elle a une tout autre valeur et une exécution esthétique bien plus importante, qui s'élève à un certain effet dramatique.

(( Pourquoi pleures-tu, mère Augia, » dit le poète, en commençant le dialogue, « pourquoi arraches-tu tes cheveux bouclés et déchires-tu tes joues délicates? » Dieu lui a accordé tant d'honneur que nul lieu du monde ne peut se vanter d'en avoir un pareil. Elle est appelée, à bon droit^ le lieu de repos [toriis) de Marie. Elle habite en paix, dans la richesse ; pourquoi ne.se réjouit-elle pas? — Augia répond : « Mon fils, tu parles comme un enfant. Je devrais être dans la joie quand mon époux me méprise, me laisse seule, inconsolable, comme une prisonnière? » — Le poète ose lui rappeler ensuite qu'on ne doit jamais ajouter foi aux plaintes d'une femme ; et Augia, après l'avoir sévèrement réprimandé, répond d'abord à sa question et lui dit quel est son époux, à elle (v. 81 sq.). Après la mort de Ruodman (984), qui accrut ses biens, elle a été sans protection, et pillée par des hommes sans foi ni loi, et voilà que ses colons [coloni) exigèrent qu'elle se remariât avec un homme qui put la protéger : ils lui indiquèrent Witigowo, ce savant théologien, dont les actions sont aussi bonnes que la doctrine. Ce dernier lui rendit toute son ancienne splendeur. Tout irait pour le mieux, si seulement il voulait rester chez lui et cesser de faire l'école buissonnière (v. J44). Le poète continue à lui demander où va son mari et dans quelle intention il la quitte. Elle répond (v. do6) qu'il se rend souvent chez le roi, où il reste longtemps, car tous deux se plaisent en la compagnie l'un de l'autre. On l'appelle « la bouche du roi. » Il a la plus grande influence sur lui. Mais il ne pense pas à son épouse désolée. Si enfin il reparait, c'est comme un bote qui vient passer à peine une nuit au logis. Et voilà qu'il doit la quitter de nouveau pour se rendre à Rome et s'y acquitter d'un vœu. A son retour, il n'a pas plus tôt à'il salve, qu'il ajoute valete ! Il visite les propriétés du monastère et s'y occupe de constructions et de réparations, notamment à

[341-34â.] PURCHARD : de GESTIS WITIGOVONIS ABBATIS 369

Schleithcim et à Fungingon. En ce dernier lieu, où il ne trouva qu'une chapelle, il érigea une belle église et un monastère.

Le poète lui demande ensuite si ces voyages de l'abbé à la cour et à Rome lui ont rapporté quelque chose, à elle. Elle confesse qu'il a obtenu du roi la confirmation de ses droits et libertés, et qu'il lui a rapporté de Rome la relique précieuse du sang du Christ dans un vase de cristal (v. 260 sq.). — Le poète en félicite Augia : par là^ dit-il, Witigowo a déjà surpassé tous ses prédécesseurs. Il la prie ensuite (1) de lui nommer les constructions que l'abbé a faites à Reichenau pendant les dix années de son gouvernement. Augia acquiesce à son désir (v. 302 sq.) et en fait l'énumération, année par année; non seulement l'abbé bâtit plusieurs autels et chapelles et fit orner les premiers d'or et de pierreries (2)^ et les secondes de tableaux (3) ; mais encore il construisit une cathédrale magnifique, qu'il consacra à la sainte Yierge et aux deux princes des Apôtres. Il fit faire aussi un beau jardin. — Puisse Augia prier le ciel de conserver un tel abbé ! s'écrie le poète (v. 460) en apprenant tout cela ; et Augia, le remerciant de sa consolation, lui donne raison et accomplit sa demande. Le poème se termine par une prière, qu'elle fait pour Witigowo.

Le supplément n'a point la forme du dialogue et traite de la onzième année du gouvernement de Witigowo. L'auteur y parle notamment de la construction d'un palais impérial à Reichenau, et de la première expédition d'Othon III à Rome : l'abbé, à la tête des Souabes, prit une part considérable à cette expédition. Après le couronnement, Witigowo revient auprès d'Augia. La fin traite de la piété de l'abbé, et l'auteur loue surtout sa patience, qui le réconforte dans les tribulations.

1. En motivant, il est vrai, sa prière d'une façon singulière (v. 280) :

Nobis alternis est sermo sed quia diclis.

2. Un de ces autels reçut un miroir comme ornement (v. 422 sq.)

3. V. surtout V. 344 sq. ; il fit orner également le monastère (v. 355 sq.) :

Jusserat et totum pictores pingere claustrum, Sunt illae tabulae quae per laquearia pictae, Signantes patrum facti monimenta priorum, Vivere quod bellis, quae conversatio pacis Ulis tune fuerat, totum pictura figurât, iii 24

370 LITTÉRATURE LATINK [342-343.]

Celle conclusion a donc été écrite alors que la déposition de Wilig-owo menaçait d'avoir lieu, si elle n'était pas déjà un fait accompli.

Aucune Irace de pathos, aucune prétention à l'érudition, un VOIS facile et coulant, telles sont les qualités qui distinguent ce poème des autres travaux de colle époque.

Nous avons encore, à la même date, en Allemagne, deux poèmes lalins qui apparliennent à cette direction savante et qui mérilent une rapide mention. C'est d'abord un Panégyrique de soixante-trois hexamètres, en l'honneur de saint Liudgor, comme apôtre et colonisateur de Werden sur h Uulir : l'œuvre a pour autour Uffina", reliaieux du monas- 1ère de col endroit (i). Le saint y avait fondé le monastère sur une propriété héréditaire, depuis des siècles, dans sa famille (2). Ce qu'il y a de remarquable dans ce poème, c'est de voir Taclivité des missionnaires se dépenser à la fois à la culture du pays et à la conversion des habitants ; l'une prépare les voies à l'autre, et elles se prêtent un mutuel appui. Au point de vue de la langue, nous ferons observer que l'auteur a une préférence si marquée pour les formes archaïques, qu'il va jusqu'à employer même aquai (v. 36).

Nous avons enfm à mentionner un certain nombre d'épigrammes d'un protecteur des lettres, Erchenbald, évêque de Strasbourg (96o-991) (3) ; elles s'adressent surtout à quelquesuns de ses prédécesseurs, comme aussi à lui-même, et sont en distiques léonins (4).

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