‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 22 sur 311 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

POÉSIE ÉPIQUE PROFANE. -- BÉOWULF. — WIDSITH. LA CONSOLATION DU CHANTEUR.

La littérature nationale des Anglo-Saxons se développa d'abord, autant qu'il est permis d'en juger d'après les documents qui nous restent, dans des travaux inspirés par la Bible : et nous prenons ici le mot de <( littérature » dans son sens propre, c'est-à-dire en tant qu'il signifie des ouvrages mis aussitôt par écrit et avec un caractère personnel ; tels sont les poèmes dont nous avons parlé, dans le chapitre précédent, et dont l'un ou l'autre, la Genèse surtout, pourrait bien remonter au siècle de Bède. Ces ouvrages épiques, composés d'après des modèles écrits qu'ils suivent plus ou moins fidèlement, traitaient des sujets qui n'avaient rien de national ; la religion seule formait le lien qui les rattachait à l'esprit

poésie mutilée — se termine par la confiance de Judith en Dieu, tout comme il en a él.:' question dans le début du fragment. Cela est digne de remarque : peut-être ce poème est-il moins mulilé qu'on ne le suppose. 1. Je ne saurais me ranger à l'avis de Kluge {Paul u. Bmune's Beiträge, \ ûl. 9), qui place ce poème à la fin du x<^ siècle.

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populaire et qui leur donnait, aillant que faire se pouvait, une couleur, un cachet national.

C'est sur ces traces que marchèrent les poètes qui, faute sans doute de légendes nationales offrant quelque importance, prirent pour sujet de leurs chants épiques les légendes des peuples germains, qui appartenaient à la même famille. Les x\nglo-Saxons étaient, pour ainsi dire, un peuple colonial. En abandonnant le sol natal auquel se rattachent les légendes de l'enfance du peuple, en conquérant une nouvelle patrie par de longs combats avec une nation étrangère^ et en parvenant à former un Etat puissamment assis ; en s'élevant dans l'échelle sociale à un degré bien supérieur à celui de leur ancienne patrie ; enfin, en s'assimilant vite la religion chrétienne et la culture romane, ce que n'avaient pas fait ceux qui étaient restés dans leur patrie, les iVnglo-Saxons arrivèrent à avoir une individualité politique et nationale qui les distingue de tous les autresj)euples germaniques ; ils ne conservèrent qu'un souvenir vague et assez rare de la religion païenne et des légendes nationales qui leur étaient autrefois communes à eux tous. Tels étaient les Anglo-Saxons, à la fin du vn^ siècle, au plus tard.

Le poème épique profane le plus important est Beowulf (1) qui, tel qu'il nous est parvenu, compte trois mille cent quatrevingt-trois lignes longues. Le héros qui donne son nom au poème est un Goth : d'après cet ouvrage, il mourut, comme roi de son peuple, dans le dernier tiers du vi^ siècle (2) ; mais

1. Beowulf a été édité avec glossaire détaillé, par V. Heine, Paderborn, 4c éd. — Beowulf: Text nach der Hawhchr. und berichtigter Text, dans : Bibliothek der angelsächsischen Poesie, begründet ron Grein, neu bearbeitet von Wülker. Vol. I, Cassel, 1883, p. 18 sq. et p. 149 sq. — Wûlker, Grundriss, p. 244 sq.

2. Le seul fait historique certain, qui soit mentionné dans Beowulf (v. 2914 sq., cf. 2355 sq.), est l'invasion du roi goth, Hygelac, en F>i"sland, où il fut vaincu et où il mourut. Ce fait est raconté par Grégoire de Tours dans son Histor. Francor. (1. III, c. m); il se passa vers 515. Les exploits de Beowulf, racontés dans notre poème et accomplis chez les Danois, précèdent cet événement. D'après le poème, Hygelac a pour successeur son fils Heardred, qui règne d'abord sous la tutelle de Beowulf et ensuite par lui-même. Ce n'est qu'alors que Beowulf monte sur le trône et règne un demi-siècle.

le théâtre de ses exploits est d"abord l'empire des Danois i'probnhlomcnt dans le Seeland;, et ensuite le pays des Golhs, dans le Golaland actuel, sur la côte oc< idcnlale(l). Les Anglo- Saxons ne prennent aucune part à Faction et ne paraissent même pas dans le poème ; une seule fois (v. 1931 sq), le poète, dans une comparaison, mentionne une de leurs reines. Le poème ne traite donc point un sujet national anglo-saxon. Toutefois, l'étroite parenté nationale qui existe entre les peuples germaniques, qu'on voit paraître dans cet ouvrage, et les Anglos-Saxons, permettait de donner au poème une couleur bien autrement nationale que n'y prêtaient les sujets bibliques.

Considérons d'abord le contenu du poème, qui se divise en trois parties principales. Dès le début et en manière d'introduction, le poète jette un coup d'œil sur la fondation de la dynastie des Scyldinge, qui régnent en Danemark. Leur ancêtre est Scyld, fils de Scef ; encore enfaat, il fut mis seul sur un vaisseau et poussé au rivage danois, où il devint un roi puissant. Son arrière-petit-fils estHrothgar,qui, à l'époque où commence notre récit, règne en Danemark. C'est un des principaux personnages des deux premières parties. Hrothgar construisit le plus grand hall à hydromel dont les hommes aient jamais entendu parler : c'était un temple magnifique, et il s'appelait Heorot à cause de la décoration de son faite (car heort, c'est notre cerfi. Dans celte salle royale, où se trouvait aussi le trône^ l'allégresse régnait jour^et nuit : le roi, environné de ses guerriers, était assis à la table ; le hanap faisait la ronde, et le chanteur, saisissant sa harpe, faisait entendre (v. 89 sq. son lied sur la création de la terre, de ces belles campagnes environnées d'eau par le Créateur ; il disait comment le Tout-Puissant les avait ornées, comment il avait créé le soleil et la lune, et comment il avait donné la vie à tous les êtres qui les habitent. Aussi, les guerriers vivaient-ils contents et joyeux, jusqu'à ce qu'un ennemi, sorti de l'enfer, commença à commettre des forfaits. C'était Grendel, cet

1. V. là-dessuF : Grein, D/e h'istomchen Verhältnisse des Beoivulfliedes, dans : Jahrbuch f. roman, u. engl. Literatur. Vol. IV, p. 260 sq.

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« esprit furieux », que le Créateur avait damné. Il était de la race de Gain, d'où descendent lous les espiils malins, elfes et géants. Une nuit, il vient dans le hall et y massacre trente guerriers qui dorment après des libations. La nuit suivante, cet anthropophage renouvelle son massacre d'une manière bien plus horrible : ainsi , Grendel règne maintenant sur Heorot, vu que personne ne peut l'en chasser; et la meilleure des maisons est devenue inutile, depuis déjà douze ans.

Ge malheur afllige tout le monde, mais surtout le roi. Le bruit s'en répand jusque chez les Goths, et voilà que Beowulf en entend parler, lui guerrier et neveu de leur roi Ilygelac, et descendant par son père de la famille royale suédoise des Scylfinge iv. 194 sq.). Parmi les hommes, il est le plus fort ; aussi prend-il larésolution de secourir Hrothgar. Il équipe un navire et choisit, parmi les plus hardis des Goths, quatorze guerriers pour l'accompagner. x\près une traversée de vingtquatre heures, ils abordent sur la côte danoise. Un gardien les salue d'abord; puis, dès qu'il a appris le but de leur voyage, il leur montre le chemin du hall, qui domine tout le pays. A leur arrivée, Hrothgar, qui a déjà connu Beowulf enfant et et qui a entendu les marins parler de sa force herculéenne, les reçoit avec joie. G'est avec plaisir qu'il accorde à Beowulf^ permission de « purifier » [fœlsian) Heorot. Le héros des Goths veut combattre seul contre Grendel ; il veut combattre avec le poing, sans armes, vu que le monstre, dans son outrecuidance, dédaigne lui-même de s'en servir. Dieu décidera entre eux. Dans le festin qui suit, Beowulf, provoqué par le désir d'un guerrier danois, raconte une de ses prouesses : dans une lutte à la nage, avec son compagnon Breca, il a eu à soutenir un combat contre un monstre marin (v. 506 sq.), et il assure que Grendel, qui ne craint pas les Danois, éprouvera également la force et la vigueur de son bras (v. 600 s.). Après que la reine a encore présenté ses salutations et tendu la coupe à son hôte, Hrothgar quitte le hall avec les siens, à la tombée de la nuit^ et Beowulf, avec sa suite, attend le géant.

Grendel arrive, saisit un des Goths plongé dans le sommeil, le met en pièces et le dévore ; ensuite il s'approche de Beowulf, qui l'attaque à coups de poings. Le duel terrible qui s'engage

entre eux est rendu, j'en conviens, par le poêle, d'une manière pleine de vie, mais parfois d'une manière assez obscure (v. 74o sq.). Grendel ne tarde pas à sentir la supériorité de son adversaire ; ii voudrait prendre la fuite, mais Beowulf le tient solidement, si solidemeul que ses doigts se brisent. Le hall, construit enfer, menace de s'effondrer, tant il est ébranlé par les etforls des combattants et par les hurlements du monstre. Les Danois sont remplis de terreur, en entendant ce vacarme. C'est en vain que les guerriers de Beowulf essayent leurs glaives sur le corps invulnérable de Grendel. Ce dernier s'arrache enfin aux étreintes de Beowulf, mais en laissant un bras entre ses mains : il s'en va mourir dans son marécage.

Le lendemain, la joie est générale parmi les Danois : on accourt de près et de loin pour contempler les traces sanglantes laissées par le géant ; on exalte le héros des Goths ; un guerrier du roi, habile dans l'art de chanter, célèbre (v. 871 sq.) cette belle action do Beowulf et le compare à Sigemund, qui, à lui seul, tua un dragon; le chanteur raconte ici son aventure (v. 87o sq.). Hrothgar apparaît ensuite dans le hall, et, à la vue du bras de Grendel, il remercie Dieu d'abord, puis Beowulf, qu'il promet d'aimer comme son propre fils. Enfin, l'on dispose et l'on décore le hall pour une grande fête qu'on y va célébrer : Yi héros goth reçoit du roi des armes précieuses et huit coursiers magnifiques avec la superbe selle que le roi prenait à la guerre ; la suite de Beowulf a aussi sa part dans les récompenses. Le festin est agrémenté d'un chant sur la harpe qu'entonne le chanteur de Hrothgar ; il célèbre l'attaque de Finnsburg, où une petite troupe danoise se défendit avec le plus grand courage contre les Frisons et remporta la victoire (v. 10G8 sq.). Ensuite, la reine s'avance, tend à Beowulf une coupe remplie de vin et lui donne en présent un habit, des agrafes, des anneaux et le plus grand collier, bijou splendide, qui avait appartenu autrefois au roi des Goths, Ermanrich. Elle lui recommande ses enfants. Les guerriers se livrent aux libations jusqu'au soir; alors le roi et les Goths s'éloignent, mais une troupe considérable de Danois reste là pour garder le hall comme auparavant, et dort à côté de ses armes (v. 1250). — Ici se termine la première partie du poème.

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Dans la deuxième partie — un épilogue, — nous voyons comment la mère de Grendel venge la mort de son fils, et comment elle est punie, à son tour, de sa propre vengeance. L'introduction de cette deuxième partie, ou lien qui la rattache à la première, oiTre certains détails frappants dont je parlerai plus loin. Dès que la mégère a pénétré dans le hall, elle est découverte par les Danois, qui courent aux armes. Elle prend la fuite, mais elle saisit, tout enfuyant, un de ces preux qu'elle entraîne avec elle : c'était le favori deHrothgar et son conseiller, Aeschere. Le lendemain matin, Beowulf apprend cette nouvelle calamité, de la bouche du roi lui-même. Le monarque l'engage à pénétrer dans la caverne môme des monstres — si toutefois il en a le courage — et lui fait la description du marais où ils habitent et autour duquel régnent la terreur et refîuoi : c'est là un paysage artistement dessiné (v. 1357 sq.) et plein de charme. Le cerf lui-même, aux abois, préfère mourir plutôt que d'aller se cacher dans ces eaux lugubres. Beowulf est résolu à tenter l'entreprise. Hrothgar, Beowulf et leur suite prennent le chemin de ce marécage, où bouillonne encore le sang de Aeschere. Là s'agitent des ondines et des dragons marins, dont l'un est tué par Beowulf. 11 passe ensuite son armure, que le poète décrit en détail, et, après avoir pris rapidement congé du roi, auquel il recommande ses compagnons, il plonge dans l'eau tout armé ; il tient à la main le glaive de Hrunting qui n'a jamais subi de défaite et qu'un guerrier de Hrothgar lui a confié.

Arrivé aux dernières profondeurs du marécage, après une journée de temps (v. 149o), Beowulf est saisi par la femme marine et entraîné par elle dans la grotte de Grendel. Ce n'est que là que le héros, n'étant plus gêné par les eaux, est enfin en état de combattre ; mais son glaive est impuissant contre le corps cuirassé de la géante. Beowulf a donc recours de nouveau à la force de ses bras : il saisit la géante, lutte avec elle corps à corps et la renverse ; mais elle l'entraîne dans sa chute. Le héros semble perdu ; la femme marine pose sur lui ses genoux et s'apprête à le percer avec un coutelas ; mais sa merveilleuse cuirasse le protège et le sauve. Dans un effort désespéré, Beowulf, se relève, et, avec un vieux glaive géant m 3

qu'il aperçoit dans la caverne, il lue d'abord la fennme, puis, dans sa colère, il tranche la tête à Grendel, qui gît là, sans vie. Mais la lame du glaive fond comme neige au contact du sang. De cette caverne pleine de trésors, le vainqueur n'emporte, comme trophée de sa victoire, que la poignée du glaive et le chef de Grendel : il regagne les hauteurs à la nage et retrouve là-haut ses fidèles compagnons qui le reçoivent avec transport. Avec ses Goths, il se rend à Heorot. Là, Beowulf raconte ses aventures au roi et lui fait présent des trophées (v. 16o2 sq. '. Hrolhgar célèbre ses louanges : « Beowulf, dit-il, est un héros qui n'a pas son semblable : puisse-t-il ne jamais abuser de sa force parmi les siens, comme le fit autrefois, chez les Danois, le roi Heremod >. 1.709 sq. ! » Hrolhgar avertit Beowulf, comme le ferait un père, des dangers de la présomption qui, si l'on n'y prend garde, fait tant de ravages dans notre âme. « Pense sans cesse à ton salut, ajoute-t-il^ pense à la fin de cette vie si sujette aux changements. />

Le lendemain Beowulf prend congé des Danois (v. 1818) en leur promettant aussi pour l'avenir le secours des Goths. Touché jusqu'aux larmes. Hrothgar réfléchit que, si Hygelac venait à mourir, les Goths ne pourraient pas trouver un meilleur roi que Beowulf. C'est lui qui a jeté entre ce peuple et les Danois les fondements d'une amitié durable. Après avoir reçu de nouveaux présents, Beowulf s'achemine vers son vaisseau.

Le héros aborde bientôt v. 1912) sur la côte de son pays, non loin de l'endroit où se trouve le château du roi Hygelac. Près de lui, est son épouse Hygd ; malgré sa jeunesse, c'est une femme sage et généreuse, un modèle de reine : elle offre un contraste frappant avec ïhrytho, cette femme du roi anglo-saxon Offa, qui, dans sa jeunesse, était cruelle et bouffie d'orgueil. Le poète se permet ici une digression au sujet de cette femme (v. 1931 sq., (1). — Reçu avec enthousiasme par Hygelac, Beowulf lui raconte ses aventures ; mais maints détails ne concordent plus avec le récit qui précède ;2).

1. Pour cet épisode, voir la dissertation de Suchier : Ueber die Sage von Offa und prydo, dans: Paul und Braune, Beiträge zur Geschichte der deutschen Sprache und Literatur. Vol. IV, p. 500 sq.

2. On trouve ici également (v. 2024-2069) un long épisode sur les fian*

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Il remet ensuite au roi et à son épouse les présents qu'il a reçus de lïrothgar ; el le poète termine cette partie en faisant l'éloge du héros : il n'a pas abusé de la force que Dieu lui a donnée ; il en fait un bon usage, lui qu'on avait longtemps dédaigné auparavant. Mais aujourd'hui son roi, lui aussi, le récompense richement en lui donnant le glaive le plus précieux que possèdent les Goths, celui que Ilrethel, père d'Hygelac, a laissé à sa mort.

La troisième partie commence avec le vers 2200. Il arriva dans la suite que Hygelac fut tué à la guerre et que son fils et successeur Heardred y périt également. Or Beowulf qui, pendant la minorité de Heardred, avait conduit les affaires, monta sur le trône des Goths. Il régnait déjà depuis quinze hivers, lorsqu'il fut appelé à un nouvel et terrible combat. Un dragon qui vomissait des flammes commençait à ravager le pays ; mais, comme il profitait de l'obscurité de la nuit pour mettre le feu aux fermes et aux plus beaux bâtiments, la guerre qu'il exerçait contre les hommes était visible à plusieurs lieues à la ronde. On avait excité sa colère ; il ne faisait que se venger. Depuis trois cents ans déjà, ce dragon surveillait, dans une caverne près de la mer, un trésor qu'avait autrefois confié à la terre le dernier rejeton d'une race illustre que la mort et les combats avaient exterminée. Or, un homme qui avait fui la présence de son maître, à la suite d'une faute, découvrit la caverne et y déroba une coupe précieuse qu'il donna à son maître, en expiation de sa faute (v. 2280 sq.). De là, la colère du dragon, qui n'épargna pas le palais do Beowulf lui-même.

Ces déprédations abattent le courage du héros chargé d'années : il craint d'avoir attiré sur lui la colère divine. Seul, il ira combattre le monstre ; il ne le craint pas ; combien de combats heureux n*a-t-il pas livrés, depuis qu'il a purifié Heorot ! Et le moindre de tous n'était assurément pas celui où succomba Hygelac, dans le pays des Frisons. Beowulf fut le seul qui s'échappa, à la nage, après avoir enlevé leur cuirasse à trente ennemis (v. 2355 sq.) Hygd lui offrit alors la couronne,

cailles de Freawaru, fille de Hrolhgar, avec un fils du roi des Heathobards.

parce que le jeune prince était mineur; mais le brave et fidèle royaliste Beowulf la refusa et se contenta d'être le conseiller de Heardred. Lorsque ce dernier fut tué, plus tard, dans un combat contre les Suédois, Beowulf vengea sa mort dans une campagne qu'il entreprit contre eux.

Un héros de cette taille ne doit pas craindre de livrer ce nouveau combat ; il réfléchit. Après s'être fait faire un bouclier de fer, Beowulf, accompagné par onze guerriers et guidé par l'homme qui était la cause directe de cette guerre, s'avance, plein de colère, vers la caverne du dragon. A peine arrivé, il s'assied d'abord sur la pointe d'un rocher, et, le cœur rempli d'amertume, comme s'il eût pressenti sa mort, il adresse un dernier adieu à ses compagnons. Là se place, en effet, un long monologue (v. 2426-2515), dans lequel il parle de son enfance et de sa jeunesse : à l'âge de sept ans, il arriva à la cour de son grand-père Hrethel, roi des Goths, qui le fit élever; Hrethel éprouva un grand malheur lorsque son deuxième fils Hsethcyn tua, par imprudence, son frère aîné; le vieux roi en mourut de chagrin. Ha^thcyn lui succéda et tomba dans une bataille contre les Suédois; que de services n'a-t-il pas rendus, lui Beowulf, dans sa jeunesse, à son roi pendant la guerre! Et maintenant il veut, rempart de son peuple, marcher au combat et moissonner de nouveaux lauriers. — Encore un dernier salut aux amis, et Beowulf s'avance seul dans la caverne pour chercher son adversaire ; mais un torrent, dont l'eau est rendue bouillante par les flammes que vomit le dragon, lui en ferme l'entrée. Alors, pour provoquer le monstre, il fait retentir la caverne de paroles enflammées de colère ; et, ressentant aussitôt la vapeur chaude de son haleine, il voit le dragon lui-même sortir des rochers. Les deux combattants sont remplis d'eflroi en se regardant (v. 2565). Le dragon s'élance en vomissant des torrents de flammes : Beowulf est protégé par son bouclier; mais son glaive lui fait défaut. A la deuxième reprise, un seul des guerriers de Beowulf, Wiglaf, prince des Scylfinge, se précipite au secours de son seigneur, après avoir, mais en vain, engagé ses compagnons à le suivre : mais voilà que le glaive de Beowulf vole en éclats ; le héros ne peut trouver aucun se-

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cours dans une lame de fer; sou bras est trop fort pour cela (v. 2682). A la troisième attaque enfin, le dragon saisit le cou de Beowulf avec ses dents empoisonnées ; mais Wiglaf enfonce son glaive daus le corps du monstre, pendant que le roi, blessé à mort, l'achève avec son poignard (v. 2705).

Beowulf sent maintenant l'effet du poison; il s'assied sur une pierre, en face de la caverne, et ordonne à Wiglaf d'aller chercher à la haie les trésors qu'elle renferme, afin de pouvoir encore, avant de mourir, consoler ses yeux par la vue de ces bijoux et adoucir ainsi ses derniers moments. Wiglaf satisfait ses désirs : il apporte des coupes et des vases, un étendard magnifique, et un glaive. Beowulf se réjouit d'avoir pu conquérir de tels trésors pour son peuple. Il désigne son cousin, le fidèle Wiglaf, dernier rejeton de sa race, pour son successeur, en lui remettant son collier, sa cuirasse et son casque, et il ordonne lui-même ses funérailles : ses guerriers brûleront son corps sur le cap Hrones; puis, ils élèveront une grande colline sur ses cendres, afin que, dans la suite, les marins appellent ce cap le mont Beowulf (v. 2802 sq.). Ainsi mourut le héros.

Wiglaf envoie aussitôt un messager porter cette triste nouvelle à la cour royale. Dans un long discours (v. 2900-3027;, il énumère les dangers qui menacent le pays. Si la mort de Beowulf est connue, on doit craindre la guerre de la part de tous les anciens ennemis, les Frisons, les Francs et les Suédois; l'orateur rappelle l'incursion de Hygelac dans le pays des Frisons et raconte en détail la guerre avec les Suédois, qui finirent par succomber et virent tomber leur roi lui-même. Ils ne manqueront pas de vouloir prendre désormais l'offensive. — Les guerriers courent maintenant au lieu du combat, sortent le trésor de la caverne et accomplissent les dernières volontés de Beowulf; après avoir brûlé le mort, ils élèvent une colline, et cachent à l'intérieur le trésor du dragon. Après cela, douze de ces preux montent à cheval, font le tour de la colline en faisant de leur seigneur et maître un éloge mêlé de sanglots. Ils disent qu'il fut le plus doux et le plus clément des rois envers ses guerriers, le plus aimable des princes en-

vers ses sujets, et le monarque le plus avide de gloire parmi tous les rois de la terre.

Le poème, nous l'avons vu, se divise en trois parties, non seulement quant au sujet, mais même par rapport à la composition. La première, qui fait la base de l'ouvrage, est aussi la première en date et repose sur un poème populaire. Ce dernier ne peut pas avoir été anglo-saxon, vu que le sujet n'a rien de commun avec ce peuple. Le héros étant un Goth, il faut que c'ait été un poème du Nord, et c'est très probablement, à mon avis, une légende transmise de vive voix etpar conséquent, un récit en prose. La défaite de Grendel en formait le thème. Cette légende reposait sur un fait historique, par exemple, sur le secours que les Goths accordèrent une fois aux Danois, et qui avait une importance telle, qu'il cimenta l'amitié entre ces deux peuples (1). Le poète anglo-saxon, qui remania le sujet, avait plus de relations avec les Dan ois qu'avec les Goths, d'abord par sa nationalité, puis peut-être même personnellement; car, quoique les Danois y jouent un rôle peu important, si on le compare à celui des Goths, et bien que l'héroïsme des Goths y soit mis en évidence au détriment de celui des Danois (2), le poète anglo-saxon les a cependant traités avec beaucoup de modération; il a même vanté leur roi en le prenant pour ainsi dire sous sa protection (3). Ces rapports de notre poète avec les Danois ressortent encore de ce qu'il commence son poème en parlant d'eux et de leur race royale.

La deuxième partie est, à ne considérer que le sujet, une répétition de la première; l'exécution présente un caractère entièrement artistique, ce qui provient vraisemblablement de

1. Hrothgar dit à Beowulf, en prenant congé de lui (v. 1855 sq.) : « Haf'ast pu getered, pat pâm foleum sceal — Geâta leôdum and Gàrdenum — sil) gemaenura and sacu reslan — invitnîdas, pe hie fer drugon. »

2. C'est ainsi que Beowulf dit (v. 598 sq.) que Grendel n'épargne aucun des Danois, mais les tue et les dévore à son gré, sachant bien qu'ils ne lui livreront pas de combat. Mais moi, continue Beowulf, je veux lui montrer la force et la bravoure des Goths.

3. Voir, en particulier, 856 sq. Après la défaite de Grendel, les Danois chantent la gloire de Beowulf, le premier parmi tous les héros du monde entier; mais, continue le poète, ils ne blâmaient nullement leur seigneur (winedrihten), l'aimable Hrolhgar. Cf. aussi v. 1885 sq.

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ce qu'elle n'avait point pour base une source populaire : c'est une suite de la première partie et elle a été composée directement en langue anglo-saxonne. Le côté artistique se montre surtout dans la description détaillée du paysage de la contrée où habitaient Grendel et sa mère, et cette description est de plus mise dans la bouche du roi, circonstance qui lui donne un coloris subjectif ; il n'éclate pas moins, et dune manière tout à fait prononcée, dans le long discours en forme de sermon, où le roi avertit Beowulf de bien se défier de la présomption.

La troisième partie revient au poème du nord dont la pre mière partie n'a donné qu'un seul épisode; elle nous décrit non seulement la mort de Beowulf, mais encore l'histoire tout entière de sa vie, en partie dans le coup d'œil rétrospectif du poète lui-même (v. 2349 sq.), et en partie dans le long monologue du héros avant son combat avec le dragon

Quoique ce poème, dans ses trois parties, n'ait été composé qu'à divers intervalles successifs, il n'en offre pas moins^ quant à la langue, au style et à la versification, comme aussi quant aux traditions historiques sur les Danois et les Goths, un caractère d'unité tel qu'on ne saurait douter, malgré quelques légères contradictions qui s'y trouvent, qu'il n'ait été composé par un seul et même auteur. Cet auteur laisse percer des idées chevaleresques, une éducation des plus polies, et une culture cléricale : chez les Anglo-Saxons, nous l'avons dit, tout cela s'harmonisait très bien, surtout dans la haute société. Ne voyait-on pas souvent les plus braves de leurs rois déposer le glaive et le sceptre pour se consacrer entièrement à la vie ascétique? Le poète a su très bien s'assimiler le sujet légendaire d'un peuple, étranger il est vrai, mais de même race; et, quoique ce sujet repose sur une donnée mythologique et païenne, il a su si bien le traiter dans l'esprit de sa nationalité qu'on a pu considérer son ouvrage comme un poème populaire anglo-saxon! — et pourtant le sujet n'a rien d'anglo-saxon et l'exécution n'offre rien de populaire. Mais cette dernière est nationale au plus haut degré, ce qui ressort également d'un trait caractéristique, à savoir, le sens de la

tradition historique, malgré que cette tradition se voile sous le manteau de la légende. On sait que, chez les Ang-lo-Saxons, dans la Grande-Bretagne, ce sens de la tradition historique remplaça l'intérêt qu'on avait pour les mythes. Il se montre notamment dans beaucoup d'épisodes historiques de plus ou moins d'étendue : dans le nomhre, l'un d'eux se passe sur le sol de l'Angleterre (1).

Le sujet d'un autre épisode, déjà mentionné plus haut (2), le Combat autour de Finnsburg, forme aussi un poème indépendant, dont il ne nous reste plus qu'un petit frag-ment de cinquante lignes longues; il est traité par un Anglo-Saxon qui, lui aussi, se révèle excellent peintre des batailles^S).

Ce sens historique a encore donné le jour à un ouvrage curieux, en vers cent quarante-trois lignes longues), lequel ne tient souvent à la poésie que par la forme. On l'a intitulé : — et c'est bien le titre qui lui convient le mieux, — Widsith, « le voyageur dans des contrées loiotaines (4). ^) Le poète nous montre en effet un chanteur ambulant, qui vient à la cour d'Ermanrich, roi des Goths ; il met dans la bouche du chanteur ses connaissances des peuples et des légendes. Il débute par une nomenclature aride de prmces descendant surtout de peuples et de races germaniques ; il insiste un peu plus sur le roi des Angles, Ofî'a, dont il vante la bravoure (V. 3o sq.), et il parle avec plus de précision encore des Danois Hrothwulf et Hrolhgar (v. 4o sq,). Après cela, le chanteur énumère les peuples qu'il a visités dans ses voyages et il ajoute encore à sa liste ceux dont il a fait mention en parlant des princes. — Dans cette liste, on trouve même des nations de l'Orient [v. 82 sq.], dont les noms sont empruntés en partie à l'Ancien Testament. — Cette énumération bigarrée n'est interrompue que par un éloge de générosité que \Yidsith fait de Günther, chez les Bourguignons (v. 66), et d'Alboin, en Italie (v. 70). Après avoir fait mention des peuples, le chanteur

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