‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 24 sur 311 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

CYNEWULF. —ÉNIGMES. — JÉSUS-CHRIST. — JULIENiNE. — HÉLÈNE.

Il faut encore placer, au viri'= siècle, selon toute apparence, un autre poète anglo-saxon qui nous a transmis son nom d'une manière authentique, dans plusieurs ouvrages dont il

priori est un acte de pure fantaisie. Si l'on admet qu'au v. 17 le refrain est répété inutilement; sil'on admet aussi l'inversion indiquée dans la remarque suivante, il en résulte des strophes de cinq, six et sept vers, sans compter la ligne qui forme le refrain.

1. Le passa<re : « Me wses Deor noma » nous montre bien qu'il en est ainsi. Les vers 28 à 34, qu'on doit transporter à la fin, appartiennent sans doute aussi au poète, et il n'y a aucun motif pour parler ici d'interpolation.

2. Ces légendes de Wieland sont, si je ne me trompe, les seules purement myshques qui soient mentionnés dans la poésie anglo-saxonne par rapport à 1 ancienne Germanie.

^' Pses ofereode, pisses swa maeg !

4 Dans : MüllenhofT, Excurse zur deutschen Heldensage, VII, Zeitschr. f, deutsches Älterth. Vol. XII, p. 264 sq. - Wülkers, BibL, Vol. I, p. 7 sq — Wülkers, Grundriss, p. 315 sq. '^ ^-

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se dit lui-même l'auteur : j'ai nommé Cynewulf. Dans trois de ses poèmes, une composition lyrico-épique sur Jésus- Christ, et deux légendes, Hélène et Julienne, il fait connaître son nom par des rimes; dans le quatrième, un recueil d'énigmes en vers, il le laisse deviner, en tout ou en partie, dans deux énigmes (1 et 86) (1). Tels sont les passages qui nous fournissent les seuls renseignements certains pour sa biographie (2). Certes, le résultat est bien minime. Cynewulf (3) était un guerrier, peut-être aussi un chanteur ambulant; en tout cas, il a obtenu en présent des bijoux et des pommes d'or, dans le hall à l'hydromel. Il était marié et avait reçu une éducation égale à celle des laïques les plus distingués parmi les Anglo-Saxons. Dans sa jeunesse, il n'avait que trop joui de la vie, comme il le dit lui-même avec amertume : aussi craignait-il, pour l'avenir, le jugement de Dieu; mais le Seigneur l'éclaira de sa grâce, et, dans un âge avancé, il se consacra à la vie spirituelle et à la poésie religieuse (4). L'histoire de plus d'un roi anglo-saxon nous montre également de telles conversations intérieures. Que Cynewulf soit entré dans l'état ecclésiastique, c'est ce qu'on ne saurait prétendre d'une manière absolue; mais cela n'est pas invraisemblable, à en juger d'après l'usage de cette époque.

Un de ses ouvrages poétiques date, en tout cas, de l'époque

1. Je ne saurais approuver la solution de la première énigme donnée par Trautmann [Anglia, Vol. VI, Anzeiger, p. 158 sq.). Elle me semble déjà à priori inconcevable pour l'époque d'un Cynewulf.

2. Vouloir prétendre que, dans la dernière énigme (89), celui qui parle est l'auteur, et, de plus, qu'il s'agit de Cynewulf lui-même, ne me semble pas être une chose si certaine, qu'on puisse l'utiliser comme source biographique. Au reste, elle n'offre rien qui soit confirmé par les conclusions de renseignements certains.

3. Leo, Quae de se ipso Cynewulfus, poeta Anglo-Saœojiicus, tradiderit. Halle (Progr.) 1857, — Dietrich, Anzeige der Schrift Leo' s, dans: Jahrbuch f. roman, u. engl. Lit., Vol. I, p. 241 sq. — Dietrich, Commentatio de Kynewulßpoetae aetate, aenigrnatuni fragmento, etc. Marburg {Progr.) 1859. — Dietrich, Disputatio de Cruce Ruthwellensi, Marburg (Progr.) 1865. — Rieger, lieber Cynewulf, dans : Zeitschr. f. deutsche Philologie, \'ol. I. — Wülker, lieber den Dichter Cynewulf, dans : Anglia, Vol. I. — Wülker, Grundriss, p, 417 sq.

4. C'est ainsi que s'explique également Eine, vers 4251 : leôducrcift onleäc.

de sa vie séculière : c'est \e Recueil de ses énigmes l. Il nous a été conservé, en différents endroits du Codex Exoniensis, non dans toute son intégrité à coup sur, et, vraisemblablement même, mélangé avec des parties étrangères 2 . Parmi les quatre-vingt-neuf énigmes qu'on y trouve, la majeure partie appartient toutefois à (^ynewulf. vu que, non seulement la première, mais même la quatre-vingt-sixième fait allusion à son nom; cette dernière, en effet, composée en latin, donne à deviner le mot hipus dans ses diverses acceptions.

Dans ce genre de poésie, la littérature anglo-saxonne ne faisait que suivre la littérature latine, et, en première ligne, la poésie latine des Anglo-Saxons eux-mêmes, de laquelle nous avons déjà parlé 3 . Symphosius avait servi de modèle à Aldhelme, qui eut lui-même pour successeurs Tatwine et Eusebius ; et ce dernier, selon toute apparence, fit. avec les quarante énigmes de Tatwine, un livre de cent énigmes, nombre qui se trouvait dans les livres de Symphosius et d'Aldhelme. Cynewulf, sans aucun doute, n'a pas seulement mis à profit les deux auteurs nommés en premier lieu, mais encore Eusebius, et, très probablement aussi, Tatwine 4 . Il leur a emprunté non seulement le sujet de quelques énigmes, mais même des détails d'exécution, en sorte que quelques-unes de ses propres énigmes ne semblent être qu'une traduction libre des modèles latins qu'il avait sous les yeux. Et, malgré cela, les énigmes de Cynewulf ont un cachet éminemment origi-

1. Codex Exoniensis, a collection of anglo-saxon poetry from a msc. etc., uith an english translation, etc., by Thorpe, London 1842, p. 380 sq., 470 sq., 479 sq. — Grein, Bibliothek. Vol. 11, p. 369 sq. — Schipper, Zum Codex Exoniensis, dans : Germania. Vol. XIX, p. 336 sq. — Dietrich, Die Räthsel des Exeterhuchs, WOrdigung, Lösung und Herstellung, dan? : Zeitschr. f. deutsches Alterth. VoJ. XI, p. 448 sq. — Ebert, Die Räthselpoesie der Angelsachsen, insbesondere die Aenigmata des Tatwine und Eusebius, dans: Sitzungsber der k. sachs. Ges. d. Wiss. phil. hist. Cl. 1877. Vol. XXIX, p. 20 sq. — Cf. aussi Prehn, Komposition wvJ Quellen der Räthsel des Exeterbuches. Dissert. Paderborn, 1883.

2. Les soixante premières énigmes sont ensemble ; 'es autres viennent après une longue interruption; une de ces dernières même reparait isolément. Grein, Op. c, Vol. II, p. 409.

3. V. Vol. I, p. 590 sq., et ma dissertation citée à la remarque 1.

4. V. ma dissertation p. 33, remarques, et p. 50, remarque 1. Cf. également p. 48, remarque 11.

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nal par la manière dont elles sont traitées. Ce qui domine en elles, c'est l'originalité du slyle, qui est franchement national.

Par rapport aux catégories des sujets traités, l'ouvrage de Cynewulf se rattache en première ligne à celui d'Aldhelme et à celui de Sympliosius. Nous pouvons remarquer ici (1) les suivantes : I. Etres animés^ animaux, tels que le blaireau (16), le taureau (39dansEusebius37); ledogue'(ol, pris d'Aldhelme, Tetr. 11); la truie, portant cinq petits (37, Aldh. Enn. 10); le cyg-ne (8); le coucou (10); le geai (25) ; le coq et la poule (43) ; les hirondelles (58); le vautour '78): le poisson (82, dans Symph. 11); l'huître (76j ; le ver, qui ronge les livres f48, dans Symph. 16. Ajoutez à cela un animal imaginaire, le dragon (52), qui se trouve également traité dans Eusebius (421, quoique d'une autre façon. L'homme n'y est représenté que dans la première énigme relative au poète, par le chantre ambulant dépeint dans la dernière, comme aussi, n° 47, par Loth, qui épousa ses filles, et enfin, dans l'énigme 44, où l'auteur traite de l'âme et du corps. — II. Règne végétal. Il est représenté parle seul oignon (66, pris de Symph. 44 et 26 ?j, tandis queSymphosius et Aldhelme empruntent davantage à ce règne. — III. Corps célestes^ éléments, phénomènes : Soleil (7) ; lune (30) ; terre (42); toute la création (41, de la dernière énigme d'Aldhelme); l'eau (81, cf. Aldh. Hex . 1, et Hept. 11); la glace (68); le glaçon (34); lesridesde lamer (11); le jour (40); la nuit (12); la tempête (2-4). — lY. Fabrication. Pour la maison et les champs : pierre de moulin (5); charrue (22); barrique (29); tonneau (84); outre (19); râteau (35); char (38); essieu (71); seau (53); puits à poulie (59); métier de tisserand (57); coupe (64, d'après Aldh, Enneast.) ; clé (87, de Symph. 4); livre (27); lettres de l'alphabet (14); encrierbaïonnette (881; ornementation en corne pour la maison (85). Instruments de musique : fifre (9); cornemuse (32); flûte (61, de Symph. 2) ; chalumeau (69); cor (15); orgue (83). Armes :

1. Les éni<^mes n'ont pas de titre, comme celles des prédécesseurs, qui sont écrites en latin. Nous en devons les solutions principalement à Dietrich. Il va sans dire que je ne parle pas ici des solutions entièrement douteuses.

glaive (21) ; arc (24. ; lance (72) : bélier 54; ; balisle 18); bouclier (6y; cuirasse (36, d'après Aldh., Hept. 3). Habillement : cuir (gants (13); chemise 'bonnet?) (62); vaisseau (33); ancre (17, d'après Symph. 99).

Ce sont donc les mêmes catégories que nous avons trouvées dans Symphosius et Aldhelme; malgré cela, Cynewulf est original dans les détails, en ce sens qu'il a fait une bien plus large part au goût mondain de son peuple que ne Tavaient faite les auteurs d'énigmes latines, car il accorde une place toute spéciale à la guerre, à la marine et à la musique. Cette manière de procéder nous permet de supposer que l'auteur était musicien aussi bien que guerrier. Pour ce qui est de la science maritime, elle est mise en relief, non seulement par les deux énigmes citées en dernier lieu, mais encore par plusieurs autres, comme les rides de la mer, le glaçon, la tempête. La culture intellectuelle est représentée dans les énigmes sur Je livre, les lettres, l'encrier ; mais l'élément ecclésiastique et religieux ne se montre que dans Fénigme sur l'âme et le corps, dans celle qui a rapport à Lolh, et notamment dans une autre qui a trait probablement au calice qui servait à la communion des fidèles ; en tous cas, à un vase sacré (49;. Comparé aux poètes latins, notre auteur a cela de particulier, que, dans quelques-unes de ses énigmes, la solution est indiquée par des caractères runiques (par ex., 20, 2o) ; ces derniers même se présentent comme des êtres en action, pendant qu'ils composent le mot de l'énigme. Une autre particularité se dégage encore de quelques énigmes graveleuses par ex., 45, 46, 5o), et elle nous montre bien à quel point ce genre de composition était populaire parmi les Anglo-Saxons.

Par rapport à la forme poétique des énigmes, il faut remarquer qu'elles sont écrites dans les lignes longues épiques et allitéranles des Anglo-Saxons, sans mélange de rimes; le nombre de lignes est absolument arbitraire.

Le côté poétique ressort ici bien plus du style artistique que de la forme métrique. Les êtres et les choses à deviner se présentent sous forme de personnification; bien plus, ils se dépeignent eux-mêmes. Ce genre de peinture, si anglo-saxon que soit son caractère, avait été cependant emprunté à Sym-

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pliosius par Aldhclme. Les successeurs latins de ce dernier lui étaient restés fidèles. Cynewulf marche sur leurs traces ; seulement, il néglige, dans un certain nombre d'énigmes, de faire parler les êtres et les choses. La personnilication peut bien, sans doute, ne pas y trouver tout à fait son compte; mais, chez lui, elle y gagne beaucoup en mouvement, par les détails du dessin et par la richesse des couleurs de la palette. Le poète met en scène plusieurs sujets de ses énigmes et leur donne une forme dramatique tour à tour active et passive. Alors, la personnification prend les traits d'une individualité humaine, en ce sens que les choses elles-mêmes deviennent susceptibles de sentiments et de passions. C'est ainsi que le glaive devient un héros, auquel le roi rend hommage, dans la salle du trône, mais qui n'a point d'enfant pour le venger, vu qu'il n'a de relations avec aucune femme ; car les femmes le frappent, le grondent et le maudissent. C'est ainsi encore que le bouclier et l'arc plaignentleur sort. Laramure du cerf, ou plutôt un bout de cette ramure, dont on avait fait un encrier, raconte son histoire : il a vécu autrefois, sur la tête du cerf, dans les forêts ; il a creusé, pendant l'hiver, le sol durci par le froid ; il a secoué parfois le givre qui couvrait son poil. Mais voilà qu'un frère le chassa de la place qu'il occupait ; et alors, il fut percé par le fer et réduit à avaler du bois noir et de l'eau. De telles énigmes donnent parfois au poète l'occasion de faire des descriptions de la nature qui, pour être trop étendues, n'en sont pas moins pleines de poésie, comme par exemple^ dans le blaireau, l'orage, la flûte. La dernière, refaite d'après Symphosius, montre admirablement la grande différence du style artistique de l'antiquité et de la Germanie romantique. Ces énigmes pittoresques, dictées par la seule imagination, ne doivent offrir aucune difficulté de solution : du J'este, elle ne s'adressent pas à l'esprit ; elles sont tout à fait particulières à ce genre de poésie anglo-saxonne. Mais, en face de celles-là, il y en a un grand nombre d'autres qui, avec tout le coloris d'exécution, n'ont d'autre but que d'être un jeu d'esprit et provoquent le jugement bien plus que les énigmes latines qui les avaient précédées ; elles mettent, en elfet, ustement à profit les détails de la peinture pour augmenter

les difficultés de la solution. L'auteur se plaît à relever malicieusement des côtés insignifiants pour jeter plus de mystère sur les points essentiels, en sorte que celui qui, cherchant la solution, croit être sur la piste, se trouve induit en erreur (1). C'est ainsi que le poète anglo-saxon se montre encore original dans ce genre de poésie énigmatiquc.

Disons encore un mot d'une pai licularité qui ne regarde que la forme. Un certain nombre des énigmes de Cynewulf se terminent par une invitation aies résoudre, comme : « Dis ce que je suis », ou bien : « Devine ce que je pense », etc.

Un poème complètement original dans sa composition est le Christ (2). Tel que nous le possédons, il comprend seize cent quatre-vingt-quatorze lignes longues et se divise en trois parties principales : la première traite de la venue de Jésus- Christ sur la terre, par sa naissance 439 v. ; la deuxième, de son ascension 339 v.) ; la troisième, de son retour sur la terre pour le jugement dernier (916 v.;. A ces trois divisions, le manuscrit donne plusieurs sous-divisions. Ces trois parties se réunissent en un tout par le sujet lui-même : arrivée, départ et retour de Jésus-Christ. Les deux dernières même sont étroitement liées ensemble par le style et la forme, de sorte qu'il n'est pas possible de douter qu'elles ne soient Fensemble d'un seul et même ouvrage, tandis que le lien qui rattache la première à la seconde est bien moins visible et immédiat (3) ; du reste, le style poétique en est bien différent.

Le commencement de ce poème manque ; mais peu de vers toutefois doivent en être perdus. Le début, tel que nous le possédons, ressemble assez à un sermon sur la fête de Noël : « Viens comme tu vins autrefois, et sauve-nous, 7ioiis qui sommes assis dans wie prisoji pleine d^ inquiétudes, et éclairenous, ô Prince, avant qu'il ne soit trop tard pour nous. »

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