‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 249 sur 311 · DE RATIONALI ET RATIONE UTI · texte numérisé non relu

DE RATIONALI ET RATIONE UTI

sophe, en écrivant sa dissertation De rationali et rationeuti Cet écrit est dédié à Othon III et a été aussi composé à son instigation. Pendant que l'empereur se préparait, en Allemagne (997), à une nouvelle guerre contre les Vendes, il trouvait encore le loisir et le goût de s'entretenir de questions de dialectique avec les savants de sa cour, dont Gerbert formait le centre rayonnant. C'est à cette époque que l'empereur donna à traiter à Gerbert ce sujet, sur lequel on avait discuté sans résultat certain. Mais l'état actutd de sa santé empèclia Gerbert de le traiter aussitôt, et ce ne fut qu'en Italie, où il avait accompagné l'empereur, qu'il put exécuter son ordre. — Tous ces détails nous sont fournis par la dédicace de l'ouvrage (1).

Cette question avait été soulevée par un passage de l'introduction de Porphyre — d'après la traduction de Boëce — où il s'agit de savoir comment l'usage de la raison peut être énoncé comme attribut de l'èlre raisonnable, vu que l'attribut est toujours nécessairement plus général [major) que le sujet. « Pour résoudre cette difficulté, Gerbert, s'appuyant sur Aristote, fait la distinction suivante : Ce qui est raisonnable est en partie éternel et divin (il y comprend aussi les idées de Platon), et vit en partie dans le temps : celui-là manifeste toujours la raison ; celui-ci ne le fait que de temps en temps » (2). C'est ainsi que, parle développement que Gerbert

1. Dans quelques mss , cet écrit est précédé de six distiques, qui se trouvent aussi dans les leltres de Gerbert. Ils ofîrent trop peu d'intérêt pour que la question de leur paternité puisse nous intéresser ici. Que Gerbert sût faire des vers latins et qu'il en ait même fait, on saurait d'autant moins en douter, qu'on lui attribue quelques épigrammes, des épitaphes et des inscriptions : on peut les voir dans Olleris (p. 293 sq.). Une inscription sur une statue de Boëce — à coup sûr une statue antique — offre en effet beaucoup d'importance et a été certainement composée par Gerbert. Boëce y est célébré non seulement comme philosophe, mais aussi comme représentant de l'ancienne Rome; Othon III, l'ornement de l'Empire, l'honore et le juge digne de figurer dans son pabis, en ce sens qu'il a fait élever dans son palais la statue.

2. V. Ueberweg-Heinze, Grundriss der Gesch. der Philos. 6° éd., vol. II, p. 138. A la fin de l'exposition, on lit encore ce qui suit : Geibert amène d'une manière pleine d'à propos, dans Pexamendece problème, la distinction delà notion supérieure au sens logique, c'est-à-dire de l'idée dans son extension large, d'avec l'idée qui, d'après le rang et dans l'échelle des êtres,

donne à sa pensée, la proportion rationale ralione iititur reçoit la restriction nécessaire. Cet écrit de Gerbert n'appartient pas immédiatement au domaine de la littérature générale, et, par suite, ne saurait trouver ici la place qu'il mérite, mais il prouve au moins à quel point notre auteur était au courant de la philosophie qu'on enseignait dans les écoles, à cette époque, et il révèle le talent d'exposition qu'il avait pour traiter de pareilles questions.

L'ouvrage le plus considérable et le plus intéressant de la carrière littéraire de Gerbert, ce sont ses Épitres : on nous en a conservé plus de deux cent vingt (1). (^e sont en partie des (( lettres » au sens strict du terme, en partie des écrits officiels composés, soit en son nom personnel, soit au nom d'autres personnes, principalement au nom d'Adalbéron, archevêque de Reims (2). Elles datent de différentes époques et sont adressées à des personnages très divers. Aussi ce recueil offre-t-il un tableau très varié d'histoire et de culture, si l'on réunit les traits épars dans lesquels ce siècle vient se réfléchir. 11 offre une source bien riche pour la biographie de Gerbert, et non moins féconde pour l'histoire de cette époque, où il déploya une activité si remarquable. Il est vrai que, dans ces lettres, il y a plus d'un point qui reste obscur pour nous : or, parmi ces causes d'obscurité, il y en a même de volontaires, car Gerbert emploie çà et là une écriture secrète, surtout dans les noms. Au surplus, il est probable que plusieurs de ces lettres nous sont incomplètement parvenues.

s'applique à un objet plus élevé. Cf. du reste Pranll {Gesch. der Logik, vol. II, p. 55, sq.) qui juge bien moins favorablement l'écrit de Gerbert, mais sans tenir compte, il est vrai, de ce qu'on est en droit d'exiger de cette époque. C'est une erreur de vouloir, avec PrantI, faire rapporter cet écrit à la discussion de Ravenne. Hock [Op. c, p. 189 sq.) donne une analyse détaillée de cet ouvrage.

1. Malheureusement elles ne sont pas datées. V., pour les épitres en général, Werner {Op. c, p. 245 sq.), et, pour les dates en particulier, Hock {Op. c, p. 189 sq.) et principalement Wilmanns {Jahrbücher des D. R. unter Otto lll. Excurs I, p. 141 sq.). — Il cite les lettres d'après la computation de Oiieris.

2. Quelques-uns aussi au nom du roi Hugon et de la reine Emma. — Dans le recueil, on trouve du reste quelques lettres adressées par Otljoii III à Gerbert. (Y. la note suivante).

[391-392.] ÉPITRES DE GERIÎERT 421

La majeure parlio d'entre elles roulent sur des aiïaires politiques ou ecclésiasliques ; plusieurs sont aussi purement personnelles, et là, ce n'est plus le diplomate ou le prélat qui parle, mais bien Tliomme et le savant. Ce sont celles-là qui nous intéressent tout particulièrement ici. Dans le nombre sont notamment les lettres que Gerbert écrivit à son monastère d'Aurillac, à l'abbé Gerald (ép. 22, 56, 92, 179) et à son ancien maître Raimund (ép. 57^ 112, 161) ; c'est là que, dans la position difficile oi^i il se trouva souvent, il donne libre cours à ses sentiments. Mais à cette catégorie de lettres appartiennent aussi quelques-unes de celles qu'il adressa à des membres de la famille royale, par exemple à l'impératrice iVdélaïde (ép. 195, 200, 214), à Othon II (ép. 13 et 18), à Otlion III (ép. 208, 209) (1). Il faut y comprendre ensuite quelques lettres à Hainard de Bobbio, ce religieux qui lui fut si fidèle (ép. 82, 75 et 78) ; à l'abbé de Tours, Eberhard (ép. 118) ; à Rémi, religieux de Trêves, avec qui il aimait à entretenir une correspondance scientifique (ép. 124, sur une question d'arithmétique, et 142, 154, 160); à Constantin, scliolastique de Fleury (ép. 138) ; au moine Ada (ép. 155, sur la construction d'un cadran solaire) ; à Thietmar de Mayence (ép. 157).

Si Tuniversalité de tempérament et d'éducation de Gerbert ne se montre nulle part d'une manière aussi vivante que dans ce recueil épistolaire, il est vrai d'ajouter que, nulle part aussi, les côtés faibles de son caractère ne sont aussi entièrement mis à nu. L'admiration et plus encore l'élonnement qu'il excita parmi ses contemporains firent naître peu à peu, autour de sa personne, un cercle de légendes qui, malgré la dignité pontificale dont Gerbert avait été revêtu, le font paraître, cent ans après sa mort, comme un sorcier qui a fait un pacte avec le diable (2).

Nous avons à parler encore ici, dans le domaine de la litté-

1. La correspondance d'Olhon avec lui est de la plus grande importance pour le caractère des deux personnages.

2. Guillaume de iMalmesbury donne, sur ces légendes, crues encore h cette époque, des renseignements détaillés dans son ouvrage : « Libri V de rebus gestis regum Angl. » (I. II, c. x). V. aussi Dollinger, Piipstfabeln. Municq 1863, p. 165 sq.

rature didactico-scienlifiqae, d'un contemporain immédiat et d'un ami de Gerbert, lequel aspirait, lui aussi, à un savoir universel, etqui déploya, surtoutcomme maîtie, une activité très influente. J'ai nommé Abbo.n de Fleury, qui, en qualité d'abbé de ce célèbre monastère, joua également un rôle dans l'histoire ecclésiastique de son siècle (1).

Né dans les environs d'Orléans, Abbon descendait de parents libres, sinon illustres. Dans son enfance, et du temps de l'abbé Wulfald, il entra au monastère de Fleury, où un de ses parents était déjà religieux. C'est dans l'école de ce monastère qu'il reçut sa première éducation. Avec son talent et son application, il fît de tels progrès qu'il y devint maître de bonne heure et y enseigna la lecture et le chant (2). Mais Abbon sentait encore de grandes lacunes dans son savoir. Il avait pu s'approprier complètement, il est vrai, la grammaire, l'arithmétique et la dialectique; mais il n'en était pas ainsi des quatre autres arts libéraux. Aussi alla-t-il à Paris et à Reims, où il étudia surtout l'astronomie, bien que ce ne fût pas avec le succès qu'il eût désiré. Il trouva ensuite l'occasion de se perfectionner dans la musique, à Orléans, auprès d'un ecclésiastique (3). Quant à la rhétorique, il l'étudia tout seul en prenant comme guide Yictorin, le maître de saint Jérôme.

Enfin, un nouveau champ d'activité s'ouvrit bientôt devant lui; là, il pouvait mettre à profit la richesse des connaissances qu'il avait amassées. L'archevêque d'York, Oswald, qui avait été élevé dans le monastère de Fleury, demanda à l'abbé de lui donner un religieux pour maître du monastère qu'il venait de fonder à Ramsey. Abbon fut choisi pour ce poste. Il resta

1. S. Abbonis opéra, dans Migne. Patrol. lat., t. CXXXIX, p. 375 sq. — Histoire litér. de la France^ t. VII, p. 159 sq. — Ciiissard-Gaucheron, L'école de Fleury -sur-Loire à la fin du x^ siècle et son influence, dans les Mémoires de la société archéol. et histor. de VOrléanais, t. XIV (1875), p. 551 sq.

2. « Imbucndis praeficilur schoiasLicis, quos ille per ali(juot aiinorum curricula lectione simul et cantilena... erudivit. )> Aimoin, Vita S. Abho7iis, dans Mabillon : Acta SS. S. Bened. (Éd. Venet.), t. V, p. 35.

3. Ces leçons particulières étaient fort chères : « Musicae artis dulcedincTi quamvis occulte propter invidos (?!), a quodam clerico, non paucis redemît nummis ». Aioioin [Op. c).

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