‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 250 sur 311 · ABBON DE FLEURY · texte numérisé non relu

ABBON DE FLEURY

deux ans en Angleterre et reçut de grandes marques di; distinction de la part des archevêques Oswald et Dunslan (de Cantorbéry), avec lesquels il entretenait des relations amicales, comme aussi de la part du roi Aelhelred II. C'est là que Abbon composa ses deux premiers ouvrages^ pour faire plaisir à ses élèves anglais et à ses amis. Malgré cela, il soupirait après sa patrie et il salua avec plaisir son rappel par son abbé Oilbod. Ce dernier étant venu à mourir peu de temps après, Abbon fut élu, comme abbé, par la majorité des moines (988); mais la minorité en élut un autre, qui, appuyé par la puissance temporelle et par l'évêque d'Orléans, usurpa le gouvernement du monastère et le garda pendant le peu de temps qu'il vécu!, malgré les protestations des monastères affiliés à Fleury (1); ce n'est qu'après sa mort que Abbon parvint au gouvernement de Fleury. Ce gouvernement se distingua notamment par l'énergie avec laquelle Abbon défendit les droits du monastère contre les prétentions de l'évêque d'Orléans, k une époque oii les évèques de France pressuraient les monastères et leur enlevaient une partie de leurs revenus. Dans cette lutte, l'abbé sut mettre de son côté la cour romaine, qui lui accorda des privilèges pour son monastère, lors du voyage qu'il fit à Rome, en 997, chargé par le roi Robert de régler l'aiïaire relative à l'archevêché de Reims et celle du mariage du monarque avec sa parente Bertha. Il devint bientôt l'ami intime de Grégoire V, ce pape lettré, et, de retour en France, il fit exécuter les décisions qu'il avait rendues. Mais ce ne sont pas seulement les intérêts matériels de son couvent qu' Abbon défendit avec tant d'énergie; il prit un soin égal de la discipline et de l'éducation des religieux. Tandis qu'il s'occupait lui-même activement de ses études, lisant, écrivant, composant — s'il est permis de rendre aussi brièvement le terme dictare — il recommandait aussi à ses religieux les études littéraires^ et particulièrement les exercices de composition, qui sont en même temps un moyen excellent de combattre les vices charnels. Abbon employa toute son inüuence pour rétablir la discipline, non seulement à Fleury, mais

\, V., là-dessus, Cuissard-Gaucheron [Op. c, p. 604 sq.).

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encore dans d'autres monastères (1). Il trouva la mort en poursuivant cette tâche : il s'était un jour rendu à la Réole, en Gascogne, dans le but de réformer un monastère dépendant de Fleury et déjà complètement revenu à des habitudes sauvag-es. Là, voulant mettre fin à une dispute qui s'était élevée entre ses compagnons et des moines et des laïques de la Réole, par suite de la conduite irrégulière d'un des premiers, notre abbé fut tué d'un coup de lance (1004).

Les travaux pratiques de cet homme influent et célèbre à son époque furent bien plus considérables que son activité littéraire, qui, du moins dans les écrits qui nous sont parvenus de lui, apparaît presque tout entière au service seul de ces travaux. La seule exception qu'on pourrait faire serait en faveur de son plus ancien ouvrage, qu'il composa en Angleterre, sur le désir des religieux de Ramsey; c^est la Vie ou plutôt la Passion de saint Eadmiind (\ 870). Ainsi que nous rapprend la préface adressée à l'archevêque Dunstan, c'est à ce prélat que Abbon devait les matériaux de ce travail. L'archevêque, en efTet, aimait à raconter à ses clercs (2), avec d'autres histoires de saints, celte passion telle qu'il l'avait entendu narrer lui-même, au temps du roi Aethelstans (924- 941), par un vieillard plein d'années, lequel affirmait par serment avoir été écuyer du roi à sa mort. C'est ainsi que le récit d'Abbon a la valeur d'une source historique. En voici le contenu réduit à sa plus simple expression.

Après avoir parlé, dans les deux premiers chapitres, de l'établissement des Saxons, des Jutes et des Angles dans la Bretagne, et avoir donné une description de l'Oslanglie, l'empire d'Eadmund, l'auteur nous fait le portrait de ce roi aimable, humain, plein de douceur. C'est pour le tenter — comme un autre Job — que se leva l'ennemi du genre humain, en envoyant un des siens contre lui : c'était le Danois Ingvar, qui, de concert avec Hubba (son frère), ravagea la Bretagne.

1. Ce dont témoignent aussi les lettres que nous avons de lui.

2. « Sicut tuus mos est, fratribus (referre), quos pabulo divini verbi latina et patria lingua pascere non desinis ». Celte phrase est aussi fort caractéristique pour ta place que la langue maternelle occupait, à côté de la langue latine, même dans le clergé anglo-saxon.

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Ils venaient du Nord, engourdis par lo froid de leur méchanceté, de ce Nord où établit son siège celui qui, par son soulèvement, désirait égaler le Très Haut (1). Ce qu'ils veulent avant tout, c'est l'anéantissement d'Eadmund le belliqueux; sa valeur est cause qu'ils le craignent par-dessus tout. Ingvar lui envoie un député pour réclamer la moitié de ses trésors; il exige aussi de prendre lui-même le gouvernement de l'État sous la direction dlngvar (c. vu). Là-dessus, Eadmund, dans de longs discours, tient conseil avec un de ses évêqucs. Il préfère mourir que de se soumettre, lui, roi chrétien, à un païen. C'est la réponse qu'il fait à l'ambassadeur. Il est ensuite fait prisonnier, attaché à un arbre pour servir de cible aux flèches des Danois, en sorte qu'il est l'égal de saintSébastien. Il est déjà à demi-mort, lorsque ses ennemis lui tranchent la tête et la jettent dans les broussailles épaisses d'une forêt (c. x). C'est là qu'on la cherche, après leur départ, et qu'un miracle la fait retrouver. « Ici, ici, » crie-t-elle à ceux qui la cherchent; et, de cette manière, elle leur indique le chemin à suivre. Ils la trouvent; auprès d'elle, est un loup qui la tient entre ses pattes et qui veille sur elle (c, 12). Abbon raconte ensuite l'ensevelissement du roi et sa translation postérieure dans une église bâiie, à cet effet, à la maison de campagne du roi^ à Bedricshof : à cette o-ccasion, Ton constata l'incorruption du corps du martyr, ce qu'on dit avoir été constaté plus lard. Par rapport à ce miracle qui, plus que tout autre, prouvait la sainteté à cette époque, l'auteur s'en rapporte, déjà dans la préface^ à l'autorité de Dunstan, laquelle rend certain ce que personne ne croirait sans cela. Au reste, cet écrit d'Abbon est composé dans un style facile et coulant, qui atteint même une grande élévation dans les discours du roi. Un autre ouvrage, composé en Angleterre;, apparaît comme le fruit de son professorat et comme le complément de son enseignement. Ce sont des questions sur la grammaire, Quaestiones grammaticale^^ (2) adressées à ses frères d Angle-

1. Ce passage nous rappelle complèlement la Gc^è^e de Caedmon. V., ci-dessus, p. 16. Est-ce là une réminiscence amenée par le récit de Dunstan?

2. Édité d'abord par Mai, dans le Classicor. Audor. e. Vaticanis codd. editor., t. V, p. 329 sq. Home, 1833.

terre, spécialement aux religieux de Ramsey. Il y traite in extenso les questions que lui faisaient ses élèves. Elles ont trait surtout à la quantité de la pénultième et à la prononciation (c. 9 sq.) du latin. Dans cette dernière, il fait entrer aussi les termes grecs qui sont passés en latin (c. xi), et il tient compte de la prononciation particulière aux v^ Angles » (1). Il traite aussi brièvement maintes autres questions ; par exemple, il parle de la construction du zeugma (adjonction) (c. 18), de la valeur de l'Olympiade (c. xx), du mot genitiis dans le symbole de saint Alhanase (c. xxijet du symbole du nombre trois. Le début et la fin de cet écrit, qui témoigne du reste que l'auteur avait beaucoup lu les anciens poètes (2) et qu'il avait une certaine connaissance du grec, nous offrent encore beaucoup d'intérêt; l'auteur y parle de son voyage en Angleterre, de la sympathie qu'il y trouva, ce qui ne l'empêcha pas toutefois d'y considérer son séjour comme un exil. A la fin, il renvoie le lecteur à un autre écrit composé à l'usage de l'école : De numéro, nienaura et pondère, qu'il avait édité antérieurement et d'après le calcul, calculus, de Victorius (3).

1. Le texte est ici corroiDpu et les lettres anglo-saxonnes ont été mal comprises par le copiste du manuscrit ou par l'éditeur; il y est dit, par exemple : « Et qui pro 0 frequentius B scribilis » ; B a été sûrement mal lu pour le th anglo-saxon, c'est-à-dire P.

2. Parmi les poésies chrétiennes, il cite celles de Prudence [Peristephanon et Psychomachia), ainsi que les hymnes de saint Ambroise.

3. « Precibus fratruni coactus. » Il veut parler ici apparemment des religions de Fleury, car il eût été superflu de faire cette remarque pour ceux de Ramsey. Cette manière de voir est aussi appuyée par olim edidi, non moins que par la préface publiée par Martène {Thesaur. I, p. U8). La phrase suivante de cette préface montre qu'elle appartient à cet ouvrage : (C Impraesentiarum tamen intentio Victorii haec fuit, ut in errato lector numerorum summas multiplicaret , divideret, seu proponereteur aliquid de artibus. quae niimeronim ratione constant, ut arilhmetica, geometrla, musica, astrologia, seu quaestio inesset de mensura et pondère, quae omnia calculatorii sunt curae. » Est-ce que, par hasard, l'écrit d'Abbon, cité par Aimoin (c. xiii), serait identique avec cet ouvrage ? Aimoin dit : « Quod (scriptum) cyclos annorum incarnationis Dominicae ab incarnati Verbi initio ad sua usque tempera juxta veracem evangeliorum fidem correxit atque ad annos postea circiter mille quingentos nonaginta quinque dilatavit. » La remarque que fait Aimoin, sur la préface de cet écrit, pourrait faire croire à cette identité. Comme il n'entre point dans notre plan d'étudier ces détails, non plus que les ouvrages cités dans la remarque précédente, je me contente

[397. J APOLOGETICUS 427

Outre cela, Abbon a édité, d'après Aimoin, un écrit sur des Syllogismes^ et uq autre sur le comput, comme aussi des Dissertations sur le cours du soleil, de la lune et des planètes (1).

Si, dans ces ouvrages, nous trouvons le professeur et le savant, nous allons voir, dans deux autres d'une date postérieure, Tabbé défendant hardiment les droits des monastères en général et du sien en particulier; et l'auteur nous montrera ici sa lecture des Pères de l'Eglise et des conciles, comme il nous a montré là celle des classiques et des grammairiens. Le plus ancien de ces deux écrits date de l'année 996, et doit sa naissance immédiate à la lutte soutenue par Abbon contre les empiétements de la puissance des évoques. C'est son apologétique, Apologeticiis, adressé aux rois de France, Hugon et Robert. Abbon s'y défend contre les accusations de ses ennemis et particulièrement contre celles d'Arnolplie, évêque d'Orléans, bien qu'il ne le nomme pas (2) , et il assure que l'intérêt de la vie religieuse et le bien de l'État lui dictent seuls sa nianière d'agir. Quant au jugement des évoques impartiaux, il ne le redoute point. Il s'étend ensuite sur l'orthodoxie de sa foi et sur ses opinions au point de vue ecclésiastique, lesquelles, contrairement à celles du clergé régulier, ne tendent qu'à la glorification de la vie religieuse. C'est ainsi qu'il dislingue trois états, par gradation ascendante parmi les hommes : les laïques, les clercs et les religieux; et à ces trois états des hommes il en oppose trois parmi les femmes : celles qui sont mariées, les veuves, et les vierges. Après cela, dans une longue digression, il combat la simonie, qui en effet se trouvait souvent à cette époque parmi le clergé

de renvoyer, sur ce sujet, comme sur celui des manuscrits, à VHist. litt. (/. c, p. 177 sq.), et à Guissaid-Gaucheron (p. 667 sq. et 715). D'après une remarque de Maï, relative au passage cité, il aurait eu l'intention de publier cet écrit. Il fait remarquer encore que fauteur y cite le grammairien Virgiiius, comme étant de Touious3 (ïolosanus).

1. Vita Abbonis (c. m) : « Denique quosdam dialeclicorum nodos syllogismorum enucleatissime enodavit, compotique varias et delectabiles, saecularium in morem tabularum, texuit calculationes. De solis quoque ac lunae seu planetarum cursu a se éditas disputationes scripto posterorum mandavit noLiliae I »

2. Ce que fait Aimoin, quand il parle de la composiliondecet écrit (c viii).

et l'épiscopat (1). Ce n'est qu'après cela qu'il vient à parler, en détail, des accusations de ses ennemis, dont nous n'avons pas à nous occuper.

L'autre écrit est un Recueil de Canons^ composé en 997 ; ce g-rand ouvrag-e a un caractère plus impersonnel, bien qu'il doive aussi servir la cause de la vie religieuse, ainsi que l'avoue Abbon lui-même dans la préface adressée aux rois Hugon et Robert. 11 y vanle les rois comme les défenseurs naturels et les avocats de la vie monastique. Dans cet ouvrage, il expose en même temps la « somme de leur office » [minist er h( m) ^ et, à cette occasion, il parle de la fidélité que leur doivent les grands de l'empire (optimales), dont ils ont eu beaucoup à souffrir autrefois, ainsi qu'il le dit au début de la préface. Par là, nous pouvons voir que cet ouvrage est consacré pour ainsi dire au traité d'alliance entre la royauté et la vie monastique.

Il se compose de cinquante-deux cbapitros qui contiennent des extraits des décrélales, des décrets de conciles, de bulles pontificales, de saint Grégoire le Grand notamment^ des ouvrages de saint Augustin, etc. Ces extraits doivent servir d'autorité sur le sujet qui y est relatif et l'auteur y ajoute en partie des explications. Les chapitres pris à part traitent « de l'honneur des églises et des monastères » (1), a de leurs défenseurs »(2), « de l'office du roi »(3), « de la fidélité due au roi » (4) ; ensuite, entre autres choses, de l'élection et de l'ordination du clergé et des abbés^ comme aussi d'autres détails relatifs au clergé et aux religieux. Mais, ici encore, nous voyons, dans quelques chapitres, l'auteur faire front à l'épiscopat, par exemple, dans le chapitre xxiii : « Deinsolentia episcoporum in monachos », ou bien dans le xvu chapitre, où, s'appuyant sur une lettre de saint Grégoire, l'auteur veut que

1. « Est etiam alius error gravissimus, quo ferlur altare esse episcopi et ecclesia allerius cujusdam domini... Nihil eiiim pêne ad Ecclesiam, quae est solius Dei, perlinere videtur, quod ad preliiira non larg-iatur, scilicet episcopatus, presbyteratus, diaconatus et reliqui minores gradus, archidiaconatusquoque, decania, pra^^positura, thesauri custodia, baptislerium, sepiiltura el si qua sunt similia. » Les négociateurs de ce commerce s'excusaient en disant qu'ils aclietaienl, non la bénédiclion {benedictio), mais seulement res ecclesiarum, possessiones episcopi.

[398-399.] CANONS, annales 429

l'évêque n'ait pas à décider seul dans une accusation contre un abbé.

Les lettres qui nous sont parvenues d'Abbon ne sont pas non plus sans intérêt; nous y trouvons soit des notices pour sa biographie et la connaissance de son caractère (1), soit de petits traités sur des questions de théologie, comme par exemple Ep. 7, sur les canons et la concordance des évangiles et sur le serment, Ep. 10.

Abbon s'est aussi essayé dans la poésie, mais il ne l'a fait qu'en dilettante ; c'est ainsi qu'il a adressé à l'empereur Othon III un Carmen^ en hexamètres, dont le premier vers :

OUo Valens Caesar noslro tu cède colhiirno

renferme à la fois un acrostiche, un télestiche et un mésosliche (2).

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