FLODOARD : ANNALES
il perdit ses bénéfices. Il se joignit au parti opposé qui, après la prise de Reims par le roi Rodolphe, en 931, élut archevêque Arlold, naoine de Saint-Rémi. En 936, ou peut-être peu de temps après, Flodoard fit un voyage à Rome : il y fut accueilli avec une grande affection par le pape Léon YII. C'est là encore une marque de la haute réputation dont notre auteur jouissait déjà à cette époque (1). Artold fut chassé de l'archevêché de Reims en 940, et Flodoard se vit de nouveau exposé aux tracasseries d'Héribert, qui le fit même surveiller pendant cinq ans. 11 appert de là que Flodoard jouait déjà un rôle important dans le parti d'Artold. Aussi les partisans d'Héribert essayèrent-ils de se le rendre favorable : ils lui firent rendre ses bénéfices. Mais Flodoard resta fidèle à Artold, et, après que ce dernier eut été rétabli sur le siège archiépiscopal, en 947, il fut son conseiller dans les aOaires ecclésiastiques les plus importantes, dans les synodes, comme aussi dans ses délibérations avec les princes. En 932, il se retira dans la solitude d'un monastère, peut-être à Sainl- Basol, dont il devint abbé. L'âge et la maladie le forcèrent, dans sa soixante-dixième année, de renoncer à ses fonctions, en faveur d'un de ses neveux. Il mourut trois ans après, en 946^ estimé de tout le monde.
Avant d'entreprendre le grand ouvrage historique sur lequel devait se baser sa réputation, Flodoard en avait commencé un autre, d'une grande valeur également, et qu'il faut considérei" en partie comme un travail préparatoire et même, sous plus d'un rapport, comme un supplément au premier : ce sont ses Armales. Déjà, en 919, il avait posé la première pierre de ce monument littéraire. C'est en 919 qu'elles commencent; elles ne se terminent qu'à Tannée de sa mort, en sorte que cet ouvrage fut l'objet constant de ses soins, soit pendant sa vie mouvementée, soit dans le silence de la solitude du monastère. Ces Annales n'enregistrent pas seulement les événements ecclésiastiques, mais encore les événements politiques, en tant qu'ils parvenaient à la connaissance de Tauteur : ce sont d'abord ceux qui regardent la France, puis
1. Il faisait même partie des clercs distingués à qui Ralher adressa récrit relatif à son exil.
ceux de la Lorraine, et enfin ceux de l'Italie. Il ne s'occupe point de l'histoire de l'Allemagne ou, s'il s'en occupe, ce n'est qu'autant qu'elle exerce de l'influence sur la France, ou qu'elle est liée à celle des deux pays que nous venons de nommer. La Lorraine était le pays le plus voisin, et il n'était pas rare de la voir, à celui époque, déterminer directement les relations politiques de la France. Quant à l'Italie, la papauté et l'empire bourguignon créaient des relations plus fréquentes entre elle et la France. Ce qu'on doit louer dans cet ouvrage, c'est Timpartialité de l'auteur. Certes, il ne faut pas s'attendre à ce qu'il motive les événements, ni à ce qu'il explique la connexion des choses : sa manière de procéder était fondée sur la rédaction annalislique, et c'est précisément cette rédaction qui, par son côté faible, favorisait cette qualité que nous avons reconnue à Flodoard. D'après le procédé des anciennes annales, l'auteur ne manque même pas de consigner tous les événements météorologiques,, les pestes, les mauvaises récoltes, etc. Mais le thème qu'il traite avec une prédilection toute particulière, ce sont les miracles et les visions (1). En les consignant dans son récit — et il en est de même pour les choses les plus incroyables (2) — Flodoard ne trahit point le moindre penchant à faire de la critique, bien que quelques-uns de ses contemporains, comme nous l'avons déjà vu, lui en eussent donné l'exemple. C'est là un fait caractéristique pour Flodoard, et qui s'harmonise parfaitement avec ses productions poétiques, que nous avons déjà étudiées plus haut. Ce qui donne par contre une valeur toute particulière à
d. Le grand nombre de celles qu'il rapporte est déjà remarquable pour riiistoire de la civilisation.
2. Par exemple, à la fin de l'année 937. Il y parle d'un moine tombé entre les mains des Hongrois et il dit : « Quidam, ut hic presbiter refert, midum eum vidit in medio positum et sagittis undique appetitum, nec summo tenus saltem cute praecisa vulneratum. B.esiliehant enirn ab ejus corpore^ ut ab adamante, relisac sagittae nec signum ictus ullum ejus apparebat in cute. Scd et gladio cum omni conatu eum nudum se vidisse pcrcuti dicit^ ac nihilominus caro ipsius intemerata permansit. » Et il nous reproduit le même récit dans son Histoire, 1. II, c. x. En présence d'une telle crédulité, on ne peut pas faire valoir, avec Waitz (Praef,, p. 407), qu'il a voulu exprimer son doute par des expressions comme : fertur, traditur, ou bien par M^j3re6bitc)' refert, comme dans le cas présent.
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ses Annales , c'est le soin qu'il apporte dans les données chronologiques. Ce dernier point seul fait déjà des Annales un supplément nécessaire à son autre grand ouvrage, dont nous allons parler maintenant.
U Histoire de l'église de Reims fut, paraît-il, commencée en 948, à la prière de Robert, archevêque de Trêves, à qui Flodoard avait déjà dédié son grand ouvrage poétique (1). C'est également à Robert que l'auteur dédia son histoire. Nul, mieux que Flodoard, n'était à même d'écrire celte histoire, non seulement à cause de ses Annales, auxquelles il travaillait depuis fort longtemps, mais encore à cause des fonctions d'archiviste de l'église, dont il avait été revêtu. Il a parfaitement su mettre à profit Tun et l'autre.
L'ouvrage se divise en quatre livres, dans lesquels Flodoard nous fait l'histoire de son église, depuis son origine jusqu'à l'année 948 inclusivement. Il la termine, en effet, en nous racontant (2) l'excommunication de Hugon, comte de Yermandois, usurpateur de l'archevêché et « ennemi du roi Louis )). C'était là un événement important, car, à partir de ce moment, Artold demeura enfin, après bien des luttes, en possession du siège archiépiscopal; et cet événement devait avoir d'autant plus d'importance pour notre auteur, qu'il avait pris lui-même, en faveur d' Artold, plus de part à la lutte entre les deux prétendants. La victoire d'Artold n'était-elle pas aussi sa propre victoire?
Mais si la conclusion de Touvrage est bien motivée, sa disposition ne l'est pas moins. Le livre premier (vingt-six chapitres) traite de l'histoire jusqu'à saint Rémi, de la vie et des œuvres de ce dernier. L'auteur nous y parle ensuite de ses principaux élèves, notamment de Théoderic, le fondateur du monastère de Sainl-Remi, et de son deuxième successeur, Théodulphe. C'est Rémi, l'apôtre qui convertit Clovis, qui le premier donna une grande renommée à cet évêché ; aussi est-ce à juste titre que son nom figure dans l'histoire comme