‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 266 sur 311 · Cf. Waitz, Praef., p. 9 sq · texte numérisé non relu

Cf. Waitz, Praef., p. 9 sq

4. C'est ce que semble indiquer déjà la dédicace, vu surtout qu'elle est adressée à un jeune membre de la famille royale, et qu'elle a une tendance pédagogique : « Ut ea legendo animum oblectes, curas relevés, pulchro otio vaces. » Dans le texte, l'auteur apostrophe fréquemment la princesse. Widukind y parle donc comme son maître. Ce qui plaide encore en faveur de ces relations avec la cour, c'est le portrait exact et plein de vie d'Othon et de son frère Henri, comme aussi la description du couronnement. (Il y a lieu de remarquer aussi, au 1. II., le chapitre xl.) Je regarde comme une chose certaine que les livres étaient envoyés à Mathilde, au fur et à mesure qu'ils paraissaient ; chacun d'eux a en tète une dédicace particulière. Le fait que, dans celle du premier livre, il e^t question des gestes d'Olhon ne contredit

et il dédia son ouvrage à Mathilde, fille de ce monarque, laquelle, en 966, n'avait que douze ans. Il avait fait des études classiques, comme nous le montrent non seulement quelques citations des Anciens^, mais encore son style imité de Salluste. L'année de sa mort ne nous est pas plus connue que celle de sa naissance.

Ce que se propose Widukind dans son ouvrage, c'est de raconter l'histoire de ses princes, c'est-à-dire des rois Henri I" et OthonP'' en particulier, mais en même temps aussi celle de sa race, comme il nous l'apprend lui-même (1). C'est ainsi qu'il commence le ^^rem/er livre par « l'origine et l'état »de son peuple, en y racontant, « appuyé presque exclusivement sur la tradition, » les gestes légendaires qui le concernent. 11 nous y dit comment les Saxons abordent à pied à Hadeln, s'y établissent, s'allient aux Francs pour triompher des Thuringiens, conquièrent peu à peu leur pays (c. i-xni) et l'organisent aidés par l'amitié des Francs (c. xrv) (6). Vient ensuite leur conversion au christianisme amenée de vive force par Charlemagne; par la religion, « ils deviennent les frères des Francs et pour ainsi dire un seul et même peuple dans la foi chrétienne. » Là se termine l'histoire préliminaire, et l'auteur aborde ensuite (c. xvi) l'histoire de ses princes, en nous racontant le mariage de Liutgarde, fille de Liudolf, père de leur race, avec le « dernier des Carlovingiens de la France de l'Est », Louis, fils d'Arnolphe ; on dirait que, par cette alliance avec la dernière fille régnante, la maison des Liudolfistes avait déjà été prédestinée pour la succession à l'Empire. Après la

point cette opinion : c'était là le but principal de l'ouvrage, et Widuldnd pouvait déjà y faire allusion ici, vu que, dans tous les cas, il était décidé à les raconter. — Quant à la maturité d'esprit de la jeune princesse, laquelle seule peut expliquer la dédicace, il faut se rapporter ici à un passage des Annales de Quedliobourg, en l'année 999 : « Mechtild, corpore sensibusque plus caeleris id aetatis maturescens. »

1. Dédicace du livre premier: « Patris... avique... res gestas memoriae traditas, etc. Sed et de origine statuque gentis pauca scribere cura vi. » (Cf. aussi c. I.) Certes, il ne peut pas, comme il le déclare dans la dédicace, embrasser tous leurs faits et gestes ; « sed strictim et per partes scribimùs, utsermo sit legentibus planus, non fastidiosus. » Ce dernier point ne peut se rapporter sans doute qu'à strictim. Le c. xiv traite précisément de statu gentis, tandis que ceux qui le précèdent sont consacrés à l'origine.

[430.] RERUM GESTARUM SAXONICARUM LIRRI 463

mort do Louis, qui ne laissait point d'enfants màlcs, « tout le peuple des Francs et des Saxons » voulait choisir pour roi le grand duc Otlion, frère de Liudgarde, mais celui-ci recommanda pour cette dignité le Franc Conrad. Et aussitôt l'auteur se met (c. xvii) à raconter l'histoire d'Henri I^'*, fils d'Othon. Elle occupe le reste du livre (c. xxi-xu). Widukindnousle fait connaître en tant que duc et roi^ procédant ici, comme toujours, d'une manière chronologique ou synchronique. Là où il s'étend le plus longuement, c'est dans la description de la bataille de Lenzen (929), dont il nous fait un tableau très réaliste et très vivant. C'est là que furent vaincus les Rédariens (c. xxxvi). La même remarque s'applique également à la défaite des Hongrois (933) « qui répandit au loin la renommée de la puissance et de la bravoure d'Henri : elle surpassait celle de tous les peuples et de tous les rois ». Un épisode, qui occupe un long chapitre tout entier (c. xxxiv), est ensuite consacré à saint Vit, à sa vie et aux translations de ses reliques ; c'est à ce saint, hautement vénéré par l'auteur comme patron (1), que la Saxe doit « d'avoir reconquis sa liberté, d'esclave qu'elle était, et d'avoir cessé d'être tributaire, pour devenir la maî»tresse de beaucoup de peuples. »

Le premier livre se termine à la mort d'Henri l^^. Les deux autres sont consacrés à l'histoire d'Othon; le deuxième s'étend jusqu'à la mort de son épouse, Edith^ et ne comprend par conséquent que les dix premières années de son règne (936- 946). H débute avec l'élection au trône et le couronnement d'Othon, et l'auteur nous en fait un récit si détaillé qu'on dirait qu'il y a assisté lui-même. Puis il nous parle des premières guerres d'Othon contre des ennemis étrangers, le Bohémien Boleslav, les Rédariens et les Hongrois (936-937); après cela (c. vi), il passe aux guerres civiles qu'allume, d'après Widukind, soit l'orgueil des Saxons, qui ne veulent plus servir d'autre tribu après que la couronne est passée à leurs princes (c. vi), soit l'esprit de domination d'Henri, frère d'Othon (c. xv).

1. Comme il était ausst celui du monastère. Au début de la premjèro dédicace, l'auteur se nomme lui-même. « Ultimus servulorum Christi mar* tirum Stephan! atque Viti. «

Le premier qui fut poussé à la révolte, fut le Franc Eberhard, qui marcha de sa propre autorité contre un vassal Saxon insoumis ; plus tard Henri se réunit à lui par intérêt personnel, ainsi que beaucoup d'autres vassaux; ils furent vaincus (939), et Henri fut gracié^ ce qui ne l'empêcha de conspirer encore contre son frère (940). Après nous avoir raconté en détail cet attentat et sa répression (c. xxxi), Widukind nous expose brièvement la campagne d'Othon (1) contre la Bourgogne (944) et la réconciliation avec son frère, qui reçoit le duché de Bavière (c. xxxvi). En cet endroit, il nous fait un portrait caractéristique, très intéressant et très détaillé, d'Othon et de ses frères, Henri et Brunon. Faisons remarquer enfin, dans les chapitres précédents et comme descriptions pleines de détails, la mort de Tankmar, allié d'Eberhard et frère illégitime d'Othon (c. xi), ainsi que la bataille de Birten (c. xvn).

Le livre troisièîiie irsiiie de l'histoire d'Othon jusqu'àla mort de son ancien adversaire, le revêche vassal Wichmann (septembre 967). L'auteur commence par nous dire qu'Othon, après la mort de sa première femme, concentra tout son amour sur son fils unique, Liudolf, qui n'avait alors que seize ans, et qu'il le désigna par testament comme son successeur. Après cela, Widukind raconte l'intervention d'Othon en France (c. n sq.), puis le mariage de Liudolf avec la fille d'Hermann, duc de Souabe (c. vi), après la mort duquel il reçut cet important duché (949). Après avoir parlé ensuite brièvement de l'expédition d'Othon en Italie, (951) et de son mariage avec Adélaïde, veuve du roi Louis, l'auteur commence à faire le récit de la nouvelle guerre civile (9o3-9oo), qui fut occasionnée par la révolte de Liudolf avec lequel se coalisa son beau-frère, Conrad de Lorraine : ce récit forme le principal contenu du livre, du chap. xtii au chap. xlui. Les parties auxquelles Widukind s'arrête davantage sont le siège de Mayence et les conférences qu'on tient dans cette ville au sujet du traité de paix (c. xvni)^ l'assemblée de Langenzenn (c. xxxn), et la chute de Ratisbonne (c. xxxvi). — La partie principale du reste du livre

1. Délivré alors des ennemis intérieurs, il cherche à étendre les bornes de son empire.

[432- i33 ] ui:iuiM gestarum saxomcauum liiuu 'M

consiste dans les récits contenus du chapiire xliv au chapitre xLix, où se trouve racontée en détail la victoire glorieuse remportée sur les Hongrois, près d'Augsbourg. Les derniers chapitres (l-lxix) sont consacrés aux combats livrés contre Wichmann, qui, allié aux Wendes, faisait des incursions pour piller la Saxe, sa propre patrie. L'auteur y parle également de sa mort. Ces incursions, comme aussi la bataille de laRecknitz (c. un), sont dépeintes avec beaucoup de détails.

La continuation ajoutée postérieurement (laquelle ne comprend que sept chapitres et mériterait plutôt le nom d'épilogue que celui de continuation) contient en détail, dans les derniers chapitres, le récit de la mort de la mère de l'empereur (9G8), ainsi que celle du monarque lui-même (973) ; il se termine par la prestation du serment de fidélité à Othon II; dans ceux qui précèdent, l'auteur nous communique un seul document, une lettre d'Othon I", datée d'Italie (968), et nous raconte en quelques mots la défaite des Grecs en Calabre (969), défaite que Widukind considère comme la cause de la chute de Nicéphore et, par suite, du mariage qui eut enfin lieu entre Othon II et Théophanu.

Si Ton jette un coupd'œil d'ensemble sur le contenu de cet ouvrage, on voit facilement que, dans le développement de son histoire. Fauteur fait d'abord entrer en ligne de compte les événements qui concernent son pays, la Saxe (1), et ensuite seulement ceux qui se rapportent à l'Allemagne en général; par contre, les relations avec les pays étrangers n'y trouvent place qu'autant qu'ils touchaient immédiatement à TAUemagne, et encore sont-ils relatés avec peu d'exactitude. N'est-ce pas l'histoire de ses princes et de sa tribu qu'il veut écrire ? Il ne voit en eux^, même après qu'ils ont obtenu la souveraineté impériale, que des Saxons couronnés. Il a si peu une idée claire de la signification du rétablissement de l'Em-

1. Un exemple l)ien frappant, parmi beaucoup d^uutres, cVst qu'il interrompt le récit de la bataille si importante d'Au^-sbourg pour parler d'une défaite simultanée de ses compatriotes par les Wendes, défaite dont 1 impression a réveillé dans tous le pavs saxon les plus vives inquiétudes pour le roi en campagne contre les Hongrois, ainsi que pour 1 armée. (L. 111,

c. XLV.)

466 LITTÉRATURE LATIN t [433-434.]

pire, qu'il ne dit pas un mot de ce nouvel ordre de choses. Le mariage d'Othon avec Adélaïde, el celui de son fils avec ïliéophanu n'ont point pour lui do signification politique ; ils n'en ont qu'au point de vue de la famille royale ; certes, dans le premier cas. les relations de la reine et de Liudolf eurent aussi des suites politiques bien grandes. Chez Widukind nous ne trouvons rien de la chronique historique universelle de Liudprand.De prime abord, c'est lui-même qui le dit 1), il n'a pas eu Finten lion de raconter les expéditions d'Othon en Italie ; par contre, et cela est très caractéristique pour lui, il décrit avec beaucoup de détails les luttes soutenues contre Wichmann qui opprimait les Saxons. C'est ainsi qu'à la fm de son ouvrage, l'auteur nous montre clairement son patriotisme et l'amour de sa tribu. L'ouvrage de Widukind contraste encore avec celui de Liudprand, en ce qu'il a une unité intrinsèque, et cette unité provient des bornes que l'auteur s'est imposées à lui-même dans son histoire. La composition elle-même, la division de l'ouvrage, en tant qu'on peut la faire entrer en ligne de compte et qu'elle était compatible avec le procédé chronologique (2j de Widukind, sont le produit de la réflexion et d'une bonne connaissance de l'histoire, par exemple, la division de la matière dans les trois livres. Certes, la division du premier livre s'otTrait facilement d'elle-même; mais il n'en était pas de même de celle du livre deuxième, laquelle est bien motivée par la façon dont l'auteur commence le livre troisième.

Tout comme Liudprand, Widukind a puisé surtout dans la tradition orale (3) et dans sa propre expérience; aussi, son

1. Au 1. III, c. Lxiii, où il dit qu'il est trop faible pour cela, « nostrae lenuitatis non est edicere. » Par rapport à celte restriction, il renvoie à ce qu'il a dit au commencement de l'histoire: selon toute apparence, il fait ici allusion au per partes scribere de la première dédicace. Cf. ci-dessus, p. 429, remarque 1.

2. Pour une fois qu'il s'en écarle, il croit devoir s'en excuser. (L. II, c. XXVIII, fin.)

3. Pour le pelil nombre de sources écriles, voir Kopke. Op. c. (p. 34 sq.) Widukind fait preuve d'une certaine critique par rapport a la tradition orale, ainsi que le montrent quelques passages. Cf. L. I, c. xviii fiiî, c. xviii commencement, c. XXXV fin.

[43i-43o.] HiciiKK

récit se disliiigue-t il le plus souvent par Ja tVaîciiour et la vivacilé du style, qualités qui se manifestent surtout dans maintes description aux vives couleurs — nous y avons fait allusion dans l'exposé du contenu — et dans les portraits caractéristiques, qu'il fait avec amour et qui sont Luen plus fréquents dans son ouvrage que dans celui de Liudprand. (^est précisément dans l'esquisse de ces portraits que l'Allemand montre un autre avantage sur l'Italien : la liberté d'esprit dans les jugements, laquelle ne se démeut point, même envers les ennemis de la maison royale (J). Elle résulte de son caractère exempt de passions, paraît-il. Elle résulte aussi de son amour pour la vérité;, lequel^ il est vrai, trouve certaines bornes dans l'amour soit personnel, soit patriotique, qu'il a pour la maison royale, et aussi sans doute dans son aiïection particulière pour certains de ses membres ; cette réserve lui fait passer sous silence des choses dont le souvenir les eût gravement blessés, toutes les fois que le récit n'en exigeait pas précisément la communication, et là également où elle n'était pas nécessaire pour les contemporains; c'est ainsi que Widukind ne fait pas la moindre mention de l'immiliation infligée à Henri par Otlion (Noël 941), tandis qu'il ne cache nullement son attentat contre son frère (2). Son récit nous montre rarement l'ecclésiastique enWidukind, et, là où cela a lieu, il ne dépouille jamais le costume national : c'est ainsi qu'il considère saint Vit comme le patron de la Saxe. Bien que sa diction soit sans prétention et sans faste, il n'a pu cependant se passer d'encadrer ça et là dans son récit, comme Salluste qu'il avait pris pour modèle, des discours qu'il a composéslui-même.

Si l'ouvrage de Widukind trahit par maints traits, comme nous l'avons vu, la nationalité saxonne de l'auteur, celui de Richer, son contemporain, quoique plus jeune que lui, ne trahit pas moins celle du Français du nord; et cela avait lieu à une

1. V. entre autres le portrait caractéristique d'Eberhard au I. Il, c. vu.

2. La révolte de Liudolf nous en offre un autre exemple; la conspiration de Saalfeld ne vient que comme allusion. (L. III, c ix) ; la réconciliation avec le père trouve bien place dans le récit, mais non le ciuUiment de Liudolf. (L. III, c. XL.)

468 LITTÉKATLHE LATINE [434-43o.]

époque où, pour la première fois, nous voyons la nationalité française avoir conscience d'elle-même et faire époque dans l'histoire politique. C'était au temps du roi Hug-ues Capet, en qui, pour ainsi dire, était couronnée la nationalité française, lorsque Richer écrivit ses Historiarum libri IV.

RiCHER (1) était fils d'un chevalier, ami du roi Louis IV^ (Transmarinus); il se distingua par de sages conseils, par son éloquence et sa hardiesse ; aussi le roi aimait-il à l'avoir dans son entourage et à prendre souvent ses avis, ainsi que nous le dit Richer lui-même. Par une ruse de guerre, il réussit à prendre pour Louis la place importante de Laon (949); plus tard, sous le règne de Lothaire, successeur de Louis, il força égalenient, par une autre ruse, un puissant adversaire du monarque à rendre ses conquêtes (9o6;. Tel était le père de Richer. C'est de lui que notre auteur a hérité d'un grand intérêt pour l'art militaire et la politique, ses connaissances de l'un et de l'autre, de l'art de la guerre surtout, comme aussi son attachement à la dynastie carlovingienne. Richer entra au monastère de saint Rémi, près de Reims (2) où il fut l'élève de Gerbert, dont il a esquissé le plan d'études dans son ouvrage (3). Plus tard, il s'occupa spécialement d'études médicales : dans ce but, il fit, en 991, un pénible voyage à Chartres, c'est lui-même qui nous le dit (4), pour y étudier, sous la direction de son ami Heribrand, les Aphorismps d'Hippocrate et le livre De concordia Hippocratis , Galeni et Siirani. Probablement, il s'est aussi exercé dans la pratique de la médecine (o). Son ouvrage témoigne de ces éludes comme aussi de

1. Hicheri hisloriarum libri IV, in usum i^cholanim ex Monum. German. histor. Ed. 2. Recogn. Waitz, Hanovre 1877, (Praef.). — Richers vier Bücher Geschichte ühers. von Osteii-Sacken ; Mit Einleitung von Wattenbach. (Geschichtschr. der deutschen Vorzeit, X. Jahrb. vol. 10). Berlin, 1854. — Reimann, ])e Richevi vita et scriptis. Olsnae 18 i5 (Ûissert. de Breslau). — Wüttenbach, Deutschi. Geschichtsqu. p. 381 sq. — Ampère, Op. c, p. 289 sq. (Gf. aussi Monod : Études sur l'histoire de Hugues Capet, dans la Revue historique, t. XXVIII (1885) p. 244 sq.)

2. Mais seulement après la mort de FlodoarJ (966), vu qu'il ne l'a pas connu personnellement, ainsi que le montre la façon dont il en parle dans le prologue de son ouvrage.

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