LITTÉRATURE LATINE DES ANGLO SAXONS HAGIOGRAPHIE EN VERS ET EN PROSE
Les efforts d'Aolfred pour faire pénétrer la culture littéraire parmi son peuple (efforts que nous avons coustatés dans le livre précédent), n'eurent aucun effet durable. Dans les cinquante années qui suivirent sa mort, c'est-à-dire dans la première moitié du x siècle, elle retombe au même niveau d'où il avait essayé de la relever (1). C'était encore une époque de g-uerres continuelles : elle fut d'abord marquée par des victoires, qui, sous Aethelstan (924-941), polit-fils d Aelfred, permirent aux Anglo-Saxons d'atteindre l'apogée de leur puissance ; non seulement Aethelstan recula les limites de son empire et le défendit contrôles Celtes, les Ecossais et les Danois, mais il put encore étendre son influence politique sur le continent. Ce roi victorieux se distingua aussi comme législateur. Mais à sa cour, comme aussi probablement à celle de son prédécesseur, la littérature ne fut plus cultivée, bien que quelques-uns de ses exploits, comme la bataille de Brunanburg, aient réveillé la muse épique par des chants populaires. Mais ce qui portait un coup mortel à la cullure littéraire, c'était la décadence intellectuelle et morale du clergé et des
1. Cest ce que monlre sommairement la phrase suivante emprunté à la préface de la grammaire d'Aelfric : u Is nù for dî godes pêowum and mynstermannum georne lô warnigenne, paet sêo hàlige iâr con ûrum dagum ne àcolige odde àleorige, swàswù hit was gedôn on Angelcynne nù for ànum fèawum geârum, swàpaelnàn englisc prêost ne cùde dihtan odde âsméagan ânne pistol on lèden, ôd paeL Dûnstàn arcebisceop and Adeiwold bisoeop eft pà lâre on munuclîfum àrœrdon. >> Cf. avec cela ci-dessus, p. 241.
['^^'^•J 11AG1()GIIAI»IIIK 531
monastères. Le bas clergé, marié en règle générale, se 7nündanisaù de plus en plus ; on devrait môme dire qu'il se paijsannisait. Les monastères élaient occupés par des chanoines ou par des moines que ne retenait plus aucune règh» sévère et qui s'adonnaient à une vie de délices. Les écoles ecclésiastiques ne pouvaient donc que tomber en décadence ; ceux qui aspiraient à une éducation élevée, tbéologique surtout, ou qui étaient animés d'un profond sentiment pour la vie ecclésiastique, s'en allaient sur le continent, notamment en France, aux monastères réformés par Odon de Cluny ou à leurs écoles, tandis qu'autrefois, au contraire, les Anglo-Saxons, chez eux, comme à l'étranger, avaient été les éducateurs du continent. Telle était, en général, la situation dans laquelle se trouvait, jusque vers le milieu du siècle, la culture scientifique en Angleterre, car il est bien certain que, exceptionnellement et en quelques endroits, elle était plus florissante.
Un revirem.ent complet n'eut lieu qu'à la suite de la réforme de la vie ecclésiastique, opérée en partie par des moyens violents et dont le point de départ fui l'action des évoques Dunstan et Aetlielwold. Celte réforme se borna principalement aux monatères, dans lesquels on introduisit la règle sévère des Bénédictins, d'après le modèle de la France. C'est aux religieux, élevés d'après ces nouveaux principes, qu'appartint la suprématie de l'Eglise d'Angleterre, vu que c'est seulement parmi eux que se recrutait le haut clergé. Avec la réforme des religieux marche de pair le rétablissement, je dirai même l'essor, des écoles des monastères, pour lesquelles on avait fait venir des savants de l'étranger.
Tout ce mouvement intellectuel se reflète dans la littérature des Anglo-Saxons, dans la deuxième moitié du x° siècle; dans les biographies des champions de cette restauration, cette littérature forme aussi une des principales sources de leur histoire. Une activité littéraire pleine de vie se manifeste à nouveau, et, celte fois encore, elle a son point de départ dans rÉgiise et dans les écoles des monastères, et non plus dans la cour ; elle s'étend même à la langue du peuple, et il ne pouvait en être autrement chez les Anglo-Saxons, dont la conscience nationale n'était point encore affaiblie.
o32 LITTÉKATURE LATINE [494.]
Étudions tout d'abord la littérature latine de cette époque : chez les Anglo-Saxons également, les vies de saints, en prose et envers, écrites en latin, occupent le premier plan. Le plus ancien ouvrage de cette époque est la » Vie de saint Wilfrid», Vita S. Wilfridi^ écrite en hexamètres, dans la sixième décade, par Fridegod, religieux de Douvres (1). Fridegod, à qui on attribue plusieurs ouvrages théologiques aujourd'hui perdus, à ce qu'il paraît, était le précepteur de saint Oswald et se distinguait par une érudition, peu commune à cette époque. Ce fut à la prière d'Odon, archevêque de Cantorbéry, et peu après la translation des reliques de Wilfrid, du monastère de Ripon dans l'église de cette ville épiscopale, qu'il composa ce poème. C'est un ouvrage très volumineux, car il comprend environ quinze cents vers hexamètres. Pour le fond, il n'est rien moins qu'original ; ce n'est, en effet, qu'une pure élaboration d'une ancienne Yie en prose qui a pour auteur un contemporain et ami du saint, Eddius Stephanus (2). Je puis donc me borner ici à une courte notice du contenu (3).
Wilfrid, noble Northumbrien, né eu 634, fit ses premières études théologiques au monastère de Lindisfarne, fit ensuite le voyage de Rome et, en passant par Lyon, il fit la connaissance de Annemundus Dalfinus (4), évêque de cette ville, en qui il trouva un éminent protecteur; il séjourna assez longtemps chez ce prélat. A Rome, comme à Lyon, il élargit beaucoup le cercle de ses connaissances. De retour dans son pays après de longues années, il y obtint le monastère de Ripon. S'étant déclaré pour Rome contre les Écossais, dans la querelle relative à la fête de Pâques, il reçut l'approbation du
1. Dans Migne. Patrologie latine, L 133, p. 979 sq. — Wrigt, Biographia hritannica literaria ov Biography ofliterary characters. Anglo-Saxonperiod. London, 1842, p. 433 sq .
2. Cet ouvrage d'Eddius, travail considérable pour cette époque et qui contient niaintes chartes, a été édité par Mabil.on : Acta SS. ord. s. Bened. Saec. IV, pars 1, p. 631 sq. (Praef.)
3. Cf. aussi Lappenberg, Geschichte Englands, p. 167 sq., et l'article de Christlieb dans Protest. Real-Encyclop., vol. 17, p. 130 sq.
4. Cf. J. Condamin, Êtud'. historique sur suint Ennemond, évêque de Lyon. In-8, A. Brun, 1876 {Thèse de doctorat en théologie). — J. Condamin, Histoire illustrée de la ville de Saint -Chamond. In-4°. Paris, A. Picard, 1889.
[494-495. J FRIDEOOD : VITA WILFRIDI :\X]
roi Oswin et fut, peu de temps après, choisi pour occuper le siège épiscopal d'York (665). Il se rendit en France pour recevoir la consécration ; mais, entre temps, un autre personna^^e (du parti des prêtres écossais) occupa l'évèché; toutefois quelque temps après, Wilfrid fut mis en possession de son siège. L'auteur nous raconte en détail sa grande activité comme abbé et comme évêque (l). Il devait cependant perdre encore une fois son évêché, que le roi Egfrid partagea entre trois évêques (677). Wilfrid en appela au pape el se rendit à Rome. Une tempête s'étant élevée en route, il fit naufrage sur la côte du pays des Frisons, dont il devint le premier missionnaire ; il eut de grands succès dans celte conlrée. Bien que le pape donnât raison à Wilfrid, il n'en fut pas moins emprisonné à son retour, et, peu après, banni de son pays. Il se retira dans la province de Sussex et y prêcha la religion chrétienne au peuple qui était encore païen. Ce n'est qu'après la mort d'Egfrid que son successeur Aldfrid lui rendit son évêché (686). Mais cinq ans s'étaient à peine écoulés qu'un conflit éclata de nouveau entre le saint, qui tenait pour Rome, et les prélats, qui représentaient l'indépendance de l'Eglise d'Angleterre ; Wilfrid perdit encore son siège. Il en appela à nouveau au pape et partit pour Rome^ pour y plaider luimême sa cause. Encore une fois le pape lui donnaraison, mais ce ne fut que quelques années plus tard, après la mort du roi Aldfrid, qu'il fut rétabli dans une partie de son évêché. Il mourut quatre ans après, en 709.
Cette vie mouvementée d'un héros, qui occupe pendant quelque temps le centre de l'histoire de l'Angleterre, offrait, pour un travail en vers, un sujet bien plus favorable que beaucoup d'autres biographies ; mais notre auteur ne fait que suivre pas à pas son modèle en prose, dont il laisse de coté, il est vrai, plusieurs détails (2). Ce qu'il cherche, avant tout,
1 Eddius (c. wii sq.). Fridegod (c. xv sq.). I.es construclions dVglises qu'il fil exécuter étaient vraiment renaarquables, et Fridegod nous en parle une fois bien plus en détail que son modèle ; cf. aussi Lippenberg, p. 1/0.
2 Même des faits essentiels. En voici un exemple. Eddius dit (o. vu) : (C Audiens Ealfridus... talem servum Dei de apostolica sede venisse et verum Pascha praedicantem et S. Pétri Apostoliecclesiae disniplmam mnlh-
534 LITTÉRATURE LATINE [49o-496.]
c'est à produire de Feiïet par le style, et, en réalité, il se montre en cela un bon élève de Virgile. Toutefois, ce qui le gâte, c'est le mélange étrange et sans goût, que nous avons déjà relevé (1), d'expressions grecques, employées pour exprimer les termes les plus communs (2). Ces expressions devaient choquer la plupart de ses lecteurs ; mais elles montrent, à n'en pas douter, déjà par leur nombre, que Fridegod avait une grande lecture de la langue grecque (3).
Un autre poème religieux de cette époque célèbre les miracles de saint Switbun ; ce n'est encore qu'une élaboration métrique d'un ouvrage en prose du même siècle, et nous allons l'étudier en premier lieu. Il est intitulé : Eiüoria translatioim et iniracuhrum sancti Sfcùhuni {i) ; il a été composé par un témoin oculaire, un moine du monastère Saint-Pierre de Winchester, nommé Lantfred. Cette histoire est accompagnée d'une lettre de l'auteur à ses frères en religion, à qui il dédia son ouvrage (5). La translation des reliques de ce saint, qui avait été évêque de Winchester au ix^ siècle, mais dont on ne savait rien de bien précis sur la vie, ainsi que le dit notre auteur, eut lieu en 971 et fut occasionnée par le saint lui-même. Le récit de celte cause n'est point sans intérêt. Trois ans avant la translation, le saint apparaît en songe à un forgeron et lui ordonne draller trouver un chanoine chassé du monastère (par Aetheiwold). en lui indiquant le lieu de son séjour actuel. Il doit lui apporter l'ordre de se rendre à Winchester et de dire à l'évêque qu'il doit retirer ses reliques du
plicem didicisse, quam maxime rex diligebat... » Or, Fridegod se contente de dire : « ... Adventasse virum virliLuLe vigetuin, Optima clavigeris qui fatur dogmata coeli », ce qui rend très peu le texte d'Eddius.
1. V. , par exemple, ci-dessus, p. 136 et 339 (paginât allem.)
2. Nous y trouvons, par exemple, «Kakia, cauma, soma, imera », etc. ; à côté de cela, « oestrus » pour c stimulus » ; (( dissologia » pour « discordia » ; « dexia » pour « prosperitas », etc. Voilà pourquoi Guillaume de Malmesbury applique à ce livre le vers de Flaute : <( Haec quidem praeter Sybillam leget nemo. »
3. Quant aux vers, les hexamètres ne sont rimés que par exception ; on y trouve par contre quelquefois, d'une manière frappante, l'allitération.
4. Dans les ActaSS., Julii, t. T, p. 328 sq. — Wright, /. c, p. 469 sq.
5. Cette lettre est éditée par Wharton, Anglia sacra, t. I, p. 322 et ensuite dans les Acta SS., Commentarius praevius, p. 324,
[496-497.] LANTFRED. Wl LFSTAN r),1."
tombeau elles déposer dans l'église. Le forf-emn ol)jecle que le chanoine n'ajoutera pas foi à ses paroles; alors Swilhun lui donne un moyen de le persuader: un des anneaux de son sarcophage se détachera de lui-même en le liranl. Mais le forgeron n'a point encore confiance, et le saint doit lui apparaître encore deux fois; apès quoi, il fait lui-même l'épreuve de son dire, et voilà que l'opération réussit. Il avertit enlin le chanoine, qui cependant, par haine contre Tévêque et le monastère, ne met point cet ordre à exécution (1). Ce n'est que trois ans après, lorsqu'il prend la résolution de rentrer comme religieux au monastère, qu'il se décide à le faire : ce fait doit n'avoir pas peu contribué à lui faciliter sa réintégration. La translation eut donc lieu d'une manière très solennelle, dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, sous la conduite de l'évêque ; il se porta ensuite à l'église une foule si considérable que, dans l'espace de dix jours seulement, il y eut plus de deux cents guérisons.
Cet ouvrage deLanlfred fut mis en vers hexamètres par un élève de l'évêque Aelhelwold, \Vulfstan(2), qui était chantre à Winchester. D'après Guillaume de Malmesbury (3), il composa également un ouvrage « très utile », De tonorum harmonia, aujourd'hui perdu, et il édita une biographie d' Aelhelwold. Quant à son poème, outre une dédicace assez longue et indépendante, laquelle est adressée à son évêque Aclfeah (984- 1006) (4) et comprend cent soixante-quatorze distiques, on n'en a édité que des fragments; le plus grand d'entre ces derniers (soixante hexamètres) est l'introduction, qui semble être la versification, littérale assez souvent, de la dédicace de Lanlfred (5). Son poème élégiaquc a une tout autre valeur ; le
1. On trouve ici, contre les chanoines, une violente attaque (|iii ne manque pas dlnlérèt pour l'histoire de cette époque : « ... Pro[)ter expulsionem Canonicorum, nefandis moribus ac spurcissimis uLenliuni, pro qnihiis venerabilis AeLhelwoidus eos a praedicto expuleral coenobio. » .^5.
2. Dans iVJabillon, Acta SS. s. Bened., saec. V, p. 594 sq. - Wn-ht, /. c, p. 471 sq.