ANDRÉAS
Nous possédons encore, de celte période, deux ouvrages poétiques de légendes que Ton a. de nos jours, attribués, en tout ou en partie, à Cynéwulf. Ils forment, dans un certain sens général, des pendants à ceux que nous venons d'étudier. Le pendant de Julienne est Giithlac 1 . Ce poème, dont la fin manque, comprend, tel qu'il nous est parvenu, treize cent cinqu'mte-lrois lignes longues. Mais il se compose de deux parties émanant de deux auteurs différents : la deuxième n'est qu'une suite ou supplément de la première ; la mort du saint en fait tout le sujet. Les deux parties diffèrent complètement, non seulement dans la langue et le style, mais encore dans la manière de traiter le sujet. Que les auteurs soient différents, c'est ce que montre encore surabondamment le début de la continuation, où l'on jette un coup d'œil rapide et rétrospectif sur la vie du saint; ce début a aussi, sous le rapport de la forme, l'indépendance d'un ouvrage à part (2). Il faut ajouter enfin à cela que l'auteur de la première partie a peut-ê^re mis encore à profit une autre source que celle qui est commune aux deux auteurs.
Cette dernière était une vie latine du saint, composée par Félix, qui, selon toute apparence, était moine du couvent de Crovland (3;. 11 l'a dédiée au roi de rEstan^lie, Aethelbald, qui régna de 720 à 749 ; car ce roi lui-même, qui avait été l'ami du saint, et qui avait fondé, en son honneur, le monastère
1. Thorpe, Co'l. Exonimsi^, p. 104 sq. — Grein, Biblioth., II, p. 71 sq. — Ciiaritius, Ueber die angelsächs. Gedickte von H. GuLhlac, dans Anglia, vol. II, p. 265 sq. — Lefèvre, Da^ altenylische Gedicht von H. Guthlac, dans: Anfjlia, vol. VI, p. 18 1 sq.
2. Malgré cela, la deuxième parlie doit être considérée comme une continuation : elle suppose la connaissance de la vie du saint. Un poète n'aurait pas traité la mort seule d'une telle manière.
3. V. cette vie dans les AHa Sanctorum, avril, t. II, p. 38 sq.
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de Croyland, l'avait invité à l'écrire. Pour confirmer la vérité de son récit, Félix s'appuie sur la déposition de témoins oculaires que le roi connaît et dont il cite quelques-uns des noms. Guthlac vécut de 673 à 714.
D'après le récit de Félix, Guthlac était de noble famille : une apparition miraculeuse montra déjà, à sa naissance, sa sainteté future. Néanmoins, au sortir de l'adolescence, il se consacre, pendant huit ans, selon l'usage des personnes de sa qualité, à la carrière des armes. 11 pille et détruit les villes et les forteresses de ses ennemis ; toutefois, il rend le tiers de son butin aux victimes qu'il avait dépouillées. Une nuit, il avait alors vingt-quatre ans, la pensée de la mort frappa son imagination. Il rentra aussitôt en lui-même et se consacra au service de Jésus-Christ. Il se rendit d'abord dans le monastère de Ripadum, où, pour faire pénitence de ses péchés, il s'imposa la plus rigoureuse abstinence. Cela le rendit d'abord odieux aux moines, qui ne le prirent que plus tard en affection. Toutefois, cette vie ascétique ne lui suffisait point encore ; après avoir lu la vie des solitaires, il se sentit attiré vers elle. Il se retira donc dans Fîle de de Croyland, oii les démons exerçaient leurs maléfices, et qui était abandonnée comme dangereuse (1). Le saint ne tarda pas à éprouver leur malice ; mais saint Barthélémy, son patron, lui apparut pour le consoler. Un jour, les démons tentent une attaque décisive pour chasser l'ermite de l'île: ils lui apparaissent en phalanges serrées, le maltraitent, l'emportent dans l'espace jusqu'à l'ouverture de l'enfer et lui font voir de là les peines des damnés elle feu qui avait été allumé pour ses crimes. Les démons veulent l'y précipiter, mais saint Barthélémy apparaît et leur ordonne de reporter Guthlac chez lui le plus doucement possible. C'est ce qui a lieu. Viennent ensuite d'autres aventures. L'auteur parle en détail des relations du saint avec les oiseaux. Après avoir donné encore des exemples de l'esprit prophétique de son héros, Félix raconte en détail, au chapitre v, sa mort, sa sépulture et les miracles opérées par ses reliques.
1. ...Quam (insulam) multi inhabitare tentantes propter incognita eremi monsira et diversarum formarum terrores amiserant. Vita Giithl.f § 14. m 5
ß6 LITTÉRATURE ANGLO-SAXONNE [60-61.]
Tel est, dans ses lig-nes principales, le contenu de la source écrite où ont puisé les deux poètes anglo-saxons. Mais le premier traite le sujet avec beaucoup plus de liberté que ne le fait le second. Dans une introduction, qui est son œuvre (v. 1-63), il fait ressortir la valeur de l'ascétisme, à une époque surtout où le monde est en décadence. Il vante les pieux ermites qui sont persécutés par le démon, mais que les anges protègent. Guthlac était de ce nombre. Dans sa jeunesse, les anges se disputaient déjà l'empire de son âme, lorsque le démon le poussa vers des excursions aventureuses pour ramasser du butin (v. 98 sq.) ; c'est ainsi que le poète ne fait qu'une allusion aux exploits de la jeunesse du saint. Il peint ensuite lesjuttes que Guthlac eut à soutenir contre les démons, comme un combat pour la possession de la « montagne », c'est-à-dire de Ja colline dans la forêt de l'île, où il avait fixé sa résidence. Elle était leur lieu de repos-, quand ils revenaient fatigués de leurs campagnes aventureuses (v. 180 sq.i. Ils rappellent à Guthlac ses devoirs de parenté ; il doit retourner aux plaisirs du siècle. C'est ainsi que les démons, dans leurs exigences, représentent en quelque sorte l'antique germanisme (1) luttant contre l'ascétisme chrétien; du reste, ils rappellent eux-mêmes les divinités sylvestres de la Germanie. Un autre trait particulier à notre poète, c'est que les démons doutent des sentiments ascétiques et regardent la piété extérieure comme de l'hypocrisie : pour le prouver au saint, ils relèvent dans les airs afin de lui faire voir « la conduite des hommes dans les églises, sous Tégide des saints pasteurs (2),
1. C'est ce qui donne de l'intérêt à ce passage: «Cwaedon pal he on pam beorge | byrnan sceolde... gif he monna dreâm of pam orlege eft eft ne wolde I sylfa gesêcan and his sibbe ryht | mid naoncynne màran crafLè j willum bewiligan. » V. 163 sq.
2. Pat he fore eâgum eall sceéuvode ] under hàli'gra hyrda gewealdurn | in mynücriun moiina gebaeru. Si on pouvait prendre ici le terme mymter dans le sens de cloître, ainsi que le fait Grein, dans sa traduction, il en résulterait une intéressante polémique de la vie érémitique contre la vie monastique. Mais il n'est pas possible d'entendre, en cet endroit, ce mot de la sorte ; il suffit déjà de faire remarquer, pour s'en convaincre, le passage parallèle (v. 461), où, au lieu de mynsterum, on trouve templum. Au surplus, les ornements magnifiques ne conviendraient pas ici, sans compter encore bien d'autres difficultés.
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la conduite de coiix qui jouissent gaiement de leur vie, dans de vaines possessions et dans des habits pompeux, comme c'est l'usage parmi les jeunes gens » (v. 383 sq.). Ici, les démons sont manifestement les porte-voix des adversaires de l'ascétisme ; mais Guthlac ne manque pas de les clouer au pilori, car il leur donne sans peine la réplique : La jeunesse n'a point de vertu ; d'ailleurs, à côté de mauvais exemples, on en trouve tout autant de bons. Môme dans cette partie du poème, l'action principale est l'enlèvement de Guthlac jusqu'à l'entrée de l'enfer ; mais cela arrive ici — ce qui n'est pas dit dans le poème — parce que les démons, le prenant pour un hypocrite, veulent le mettre à l'épreuve (v. Soi sq.).
Après avoir dit encore un mot du commerce de Guthlac avec les oiseaux de sa forêt, le premier poète termine en jetant un coup d'œil sur la récompense que le saint reçut dans le ciel, où les anges le conduisirent par la main d'une manière si gracieuse (v. 733 sq.), et en faisant l'éloge de l'ascétisme, auquel il doit une si belle récompense. Par là, la première partie arrive à une conclusion parfaite : c'est un ouvrage indépendant et même bien proportionné. Ce qui est digne de remarque, c'est l'indépendance avec laquelle le poète traite son sujet ; ce qui domine, d'un bout à l'autre, c'est l'idée de la glorification de l'ascétisme, et l'auteur ne raconte rien de l'histoire de la vie du saint qui ne serve à ce but. Le récit devient véritablement fatigant à force d'être prolixe et de se répéter. C'est par ces répétitions, comme aussi par la manière dont la source est traitée et par la langue, que cette partie se distingue des ouvrages de Gynewulf ; elle en diffère tellement qu'il est impossible de lui en attribuer la paternité (1).
La deuxième partie du poème^ dont la fin ne nous est pas parvenue, ne traite que le dernier chapitre de la Vie latine^ mais se rattache bien plus immédiatement à la narration de Félix que ne le fait la première partie. De même que la mort, au début de ce chapitre, est motivée par la chute d'Adam, de même elle l'est ici, avec cette différence toutefois que la
1. Et pourtant, Lefèvre encore y a réussi ; mais c'est bien, il faut le dire, sans avoir pénétré dans le caractère particulier de ce premier poème.
narration est ici plus amplifiée : Depuis lors, la mort règne sur la terre, quoiqu'il y ait eu beaucoup de saints personnages et qu'il y en ait encore beaucoup de notre temps : c'est ainsi que des livres nous apprennent à quel^ degré de sainteté Guthlac est arrivé, en Angleterre l;. Telle est la manière dont l'auteur aborde son sujet, et son introduction, surtout dans les dernières phrases, nous montre déjà que cette seconde partie est un poème tout à fait indépendant et composé peu de temps après la Vie latine elle-même. Ce qui vient immédiatement après révèle plus encore cette indépendance. Le poète rappelle, en effet, les miracles du saint (ses guérisons) ; il parle succinctement des attaques qu'il a eu à soutenir de la part des démons, de ses relations avec les oiseaux ^déjà expliquées en détail dans la première partie^ ainsi que des conseils et des consolations qu'il donnait aux personnes dans l'embarras. Ce n'est qu'à partir du vers 904 que le poète passe au sujet lui-même. Il raconte, en se basant sur son modèle et en amplifiant les discours, la mort de Guthlac et l'ambassade que son serviteur porte à la sœur du saint, avec mission de le faire ensevelir. Ici se termine le récit. Nous n'apprenons donc rien de la réponse de la sœur, ni de l'exécution de la mission qu'on lui a confiée.
Ce deuxième poème où le caractère germanique se montre, dans quelques discours du saint et de son serviteur, sous un jour complet et plein de vérité, fait penser, il est vrai, aux ouvrages authentiques de Gynewulf, soit qu'on le considère au point de vue de la langue et du vers, soit encore sous le rapport dont l'auteur procède avec son modèle ; aussi sa paternité n'est-elle pas impossible.
A?idré (2j forme le pendant d'Hélène, de Gynewulf. C'est un poème de dix-sept cent vingt-deux lignes longues, entièrement basé sur une légende apocryphe. La source n'est autre
{. « Sume œr sume sîd, sume in ûrra | äfter tälmearce tîda gemyndum ( sigorléan sohtun. Us secgad bêc 1 hû Gùdlàc weard purh godes \villan | eâdig on Kngle. » V. 848 sq.
2. Andreas, Ausg. von Grimm, v. ci-dessus p. 55 rem. 1.— Kemble, The imlrij nf the Cod. Vcrcell., t. I, p. 1 sq. - Wülker, Bibliotek., vol. II, p. 1 sq. — Fntzsche, Das angelsächs. Gedicht Andreas und Cuneivulf, dans : Awjlia, vol. 11, p. 441 sq.j