‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 39 sur 311 · LE SONGE DE LA SAINTE CROIX · texte numérisé non relu

LE SONGE DE LA SAINTE CROIX

débutant, le plus exquis de tous les songes; il Ta eu à l'heure de minuit, alors que tous les hommes se livrent au repos. Il vit, croit-il, un arbre extraordinaire planer dans l'espace, entouré de lumière : c'-était le plus brillant des arbres. Il était complètement recouvert d'or et avait quatre pierres précieuses au pied et cinq à la naissance des branches. — A cet aspect, le poète sent d'autant plus s'éveiller en lui la conscience de ses fautes, qu'il a pu, à travers l'or de la croix, distinguer du sang sur le côté droit : plein d'angoisse, il contemple longtemps l'arbre du Sauveur, et il le voit tantôt agrémenté d'ornements, et tantôt arrosé de sang (1). Mais voilà que cet arbre prend la parole et raconte comment il a été abattu dans la forêt et a été ensuite dressé en forme de croix; il dit comment « le jeune héros », (( le Dieu tout-puissant » est monté,, plein de courage, sur cette croix et combien elle tressaillait quand il l'embrassa, et pourtant elle devait se tenir ferme. On les honnit tous deux, et la croix nagea dans le sang qui coula de son côté, après qu'il eut rendu l'esprit. Le soleil s'obscurcit aussitôt, la création tout entière pleura et gémit sur la chute de son roi (v. 55 sq.). Des hommes affairés vinrent à la hâte, prirent le Dieu de la croix qui se penche et laissèrent là, triste et sanglant, ce bois (( blessé entièrement par les flèches » (v. 62) (2) Ils mirent en terre, dans une fosse qu'ils creusèrent dans le roc et en présence de ses bourreaux, celui qui commande à la victoire. La croix elle-même fut ensuite abattue et enterrée. Mais des disciples et des amis du Seigneur ne tardèrent pas à l'apprendre : ils la déterrèrent et l'ornèrent avec de l'or et de l'argent. Et cette croix, autrefois l'instrument de supplice le plus abhorré, est maintenant partout l'objet de la vénération;

1. La croix que le poète a en vue dans sa narration est une « crux gemmata » teinte couleur de sang-, ainsi que cela résulte de la narration elle-même ; elle ne portait pas, ainsi qu'on doit le conclure de ce qui suit, l'image du crucifié ; c'était donc une « crux stationalis » telle qu'on la portait dans les processions. Ces croix sont précisément ornementées de pierreries sur le bois transversal. V. ma Dissertation, p. 83 ; il y est expliqué que la teinture couleur de sang était bien antérieure et qu'elle semble avoir été à la mode chez les Anglo-Saxons, au viiiß siècle.

2. Eall ic ivcis mid strillum forwundod. v. 62. — Hammerich, Aelteste christl. Epik der Angelsachsen, p. 28, rappelle ici le mythe de Balder, où apparaît aussi la création en pleurs.

on lui adresse des prières;! .— Enfin la croix exhorte le poète à raconter aux hommes ce song-e et à leur dire comment Dieu a souffert la mort sur la croix pour les péchés des hommes et comment ces derniers seront sauvés parla au jour du jugement. Le poète, consolé, adresse ensuite à la croix une prière: il désire se retirer de ce monde. Ici finit le songe (v. 123 . Le poète espère maintenant voir arriver chaque jour le moment où la croix, quïl a pu contempler ici sur la terre, l'appellera pour le conduire dans la félicité céleste, où l'a précédé plus d'un ami.

Chose rare chez les Anglo-Saxons, ce poème est exempt de répétitions inutiles; il attire déjà par le sentiment intime et religieux : mais cet attrait est essentiellement relevé par la personnification de la croix, laquelle marche parallèlement avec la conception de la croix comme arhre. Cette manière de concevoir la croix avait été inspirée par les méditations sur Tarbre de vie de la Genèse, considéré comme type de la croix, et nous l'avons déjà rencontré plus tôt dans la poésie latine : d'abord, au v° siècle, dans le poème De cruce, ensuite, dans les hymnes de Fortunat, et même chez les Anglo-Saxons dans \q^ jEnigmata de saint Bonifacei2). A cette particularité, se rattache la suivante, à savoir, la manière de traiter le récit de la Bible d'une manière libre; le poète, il est vrai, s'en éloigne dans certains passages, même des plus importants (3), d'une manière qui a lieu d'étonner; mais cette hardiesse s'explique peut-être en partie par l'absence de la connaissance exacte des Évangiles; en tout cas, on ne peut voir dans le poète qu'un laïque ^4).

1. Cf. Tatwine, Enigmata 9 Be cnice Chrisli, et ma dissertation, p. 87, remarque 5.

2. V. vol. I, p. 304 et 613, et cf. ma dissertation, p. 85 sq.

3. C'est ainsi que, dans le poème, le Christ ne porte pas lui-même la croix ; le tremblement de terre y a lieu bien auparavant; le tombeau n'est creusé qu'après sa mort.

-4. Mais non Cynewulf, auquel on a également attribué à tort ce poème, ainsi que je crois l'avoir démontré dans ma dissertation, p. 88 sq.

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