LE PHÉNIX
PHÉNIX. — PHYSIOLOGUS
Un ouvrage ang-lo-saxon, qui repose sur un poème de Lactance(l) et traite de la légende païenne, nnais déjà christianisée en quelque sorte, de l'oiseau le Phénix^ offre un intérêt particulier au point de vue de Thistoire de la littérature. Ce poème (2) comprend six cent soixante-dix-sept lignes longues et se divise en deux parties. La première va jusqu'au v. 380 et raconte la légende d'après Lactance; toutefois le poète anglo-saxon transforme la narration antique et classique ; elle devient, sous sa plume, romantique et chrétienne, et il l'écrit dans le style épique de sa nation. C'est ainsi que la traduction du modèle devient une paraphrase libre où la prolixité anglosaxonne remplace la concision romaine, mais avec un coloris infiniment plus riche. Une simple indication de l'original devient ici l'occasion d'une description détaillée; remarquons toutefois que ces sortes d'amplifications marchent de pair avec la « christianisation » du sujet{3), laquelle est aussi parfois négative, c'est-à-dire amenée par l'éloignement des éléments purement païens. Le phénix, par exemple, n'est plus ici un prêtre des bois sacrés (4), un satellite de Phébus(S), et il n'offre aucune libation. Phébus est « la lumière de Dieu »
1. V. au T. I, p. 93 sq., une analyse du contenu, qu'il est bon de comparer ici.
2. Thorpe, God. Exon., p. 197 sq. — Grein, Biblioth., vol. I, p. 215 sq. — Gabier, TJeher die Autorschaft des angelsachs. Gedichts vom Phönix, dans : Angli.a III, p. 488 sq.
3. Le début nous en offre aussitôt un exemple. Le poème de Lactance commence ainsi : u Est locus in primo felix oriente remotus. » Ce vers est rendu par les six lignes longues suivantes : u Häbbe ic gefrugnen, patte is feor heonan | eâstdaelum on ädelast londa [ firum gefraege. Nis se foldan sceât j ofer middangeard mongum gefêre | Mcdi'^enàrd, ac he dfyrred isjnirh méotudes meaht munfremmendum . » Les mots en italiques montrent comment la paraphrase de remotus a été mise à profit pour christianiser le sujet.
4. Lact. V. 57 : « Antistes luci, nemorum veneranda sacerdos. »
5. Quoiqu'il soit, dans la suite (v. 288), appelé une fois « guerrier (pegn) du soleil ».
[godes coiidel), le soleil; u le noble oiseau » ne fait que contempler sa marche, quand cet astre s'élève au-dessus de la mer 'une amplification anglo-saxonne!), et qu'il chante avec allégresse en le regardant. Ce ne sont plus les seuls Egyptiens qui observent dans son vol le phénix déjà né à nouveau de ses cendres, mais ce sont les peuples de toutes les régions du ciel. Car notre poète ne le fait point porter en Egypte ni déposer ses cendres dans le temple du dieu du soleil^ mais bien plutôt dans sa patrie, où il les met au tombeau (1) (v. 276 sq.;. Les oiseaux l'accompagnent jusque-là, et, quand il disparait à leurs yeux, ils l'acclament comme leur roi et leur prince (v. 344 sq.).
Quant à la deuxième partie, elle est indépendante et le poète l'a ajoutée à son élaboration de l'ouvrage latin. Il y explique le mythe d'une manière allégorique et chrétienne. Rattachant son récit au vers de Lac tance (Phoenix : « Mternam vitam mortis adepto hono », il considère d'abord le phénix comme l'image ou le prototype des bienheureux [eàdiçra), c'est-àdire des élus parmi les serviteurs du Christ, qui acquièrent, eux aussi, par la mort, la vie éternelle. De même que le phénix abandonne le paradis, ainsi ont dû l'abandonner autrefois nos premiers parents (v. 393-442). « Mais, parmi leurs descendants, il y en a eu plusieurs qui, par leurs mœurs saintes et par des actions éclatantes, se sont montrés obéissants au Créateur, et ont obtenu ses bienfaits. » Or, ce bienfait, c'est l'arbre élevé sur lequel le phénix fait son nid. C'est là que, à l'heure terrible du jugement dernier, l'ennemi se trouve impuissant à leur nuire. Les actions éclatantes ■— les bonnes œuvres — sont les herbes aromatiques avec lesquelles le phénix construit son nid (v. 465); mais l'incendie qui le consume est l'embrasement universel au jour du jugement dernier; les bienheureux, entourés de leurs bonnes œuvres, (v. 526 sq.) ressuscitent pleins de jeunesse avec un corps purifié de toute souillure et un esprit purifié par le feu (v. 544 sq.). Ici, le poète s'appuie, en détail, sur l'autorité de Job (c. xxix, v. 18),
1. Ici, le poète s'écarte de son modèle, non seulement pour éviter tout ce qui est païen, mais aussi apparemment parce qu'il n'a pas compris le solis ad ortus (v. 121) de l'oridnal. ^ ^ ^