LE PHYSIOLOGUE
y raconte aussi maints traits remarquables relatifs aux animaux ; or, ces traits sont fondés en partie sur leur nature, en partie sur des traditions populaires de la plus haute antiquité. L'intérêt qu'excitait ce traitement typologique de sujets pris dans la nature fit qu'on puisa aussi dans les traditions païennes, écrites ou orales, lesquelles avaient un fonds plus riche encore. Peut-être cet intérêt trouva-t-il son expression la plus large et la plus indépendante, d'abord dans les Hexaëmeroii, homélies sur les six jours de la création. Enfin parut, en Orient, selon toute apparence et probablement à Alexandrie, un ouvrage spécial, écrit en grec, qui oiïrait un recueil de ces sujets puisés dans la nature des animaux, et ces sujets étaient accompagnés de leurs explications typologiques : c'est là le premier « Physiologue », et malheureusement il ne nous est pas parvenu dans l'original (1).
A partir du v^ siècle (2), parurent des ouvrages latins sur la même matière, et plusieurs nous en sont parvenus dans des manuscrits du vni^ et du ix^ siècle (3), sans parler des copies postérieures. Quiqu'ils ne démentent pas leur provenance d'une seule et même source, ils s'écartent cependant plus ou moins les uns des autres, soit en quelque point de détail, tel que le choix et l'ordonnance des matières, soit dans l'exécution. L'exemple du phénix suffit à nous prouver que, parmi les animaux, il s'en trouve déjà de purement fabuleux. Mais, en dehors des animaux dont les différentes espèces sont là représentées, on ne trouve, dans les physiologues latins les plus anciens, que quelques pierres, et à peine çà et là un spécimen du règne végétal. Et ces sujets naturels sont^ chez
1. Nous avons en revanche non seulement une« récension » grecque postérieure, mais encore un Physiologue éthiopien, qui n'est, il est permis de le croire, qu'une traduction de l'original grec. V. Hommel, Die aethiopischc Uebersetzung des Physlologiis ; Leipzig, 1877, p. 17 et 43.
2. Par décret d'un concile tenu sous le pape Gélase, en 496, il est défendu de lire un traité des physiologues hérétiques. Comme ce traité est attribué faussement à saint Ambroise, il doit avoir été écrit en latin.
3. L'un d'eux a été édité par Mai, d'après un manuscrit du vin'-' siècle : Classicor. auctor. e Vatican, codd. edit., tom. VII, p. 588; deux autres, tirés d'un manuscrit de Berne, du ix^ siècle, ont été publiés par Cahier dans les Mélanges d'archéologie, dhi'stoire et de littérature^ tomes II, III, IV. Paris, 1851 sq.
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eux, suivant le cas, le type du Christ, ou du diable, ou des hommes, notamment de certaines catégories morales d'hommes ; il en est des physiologues comme de la Bible, où l'expUcation tropologique, qui ne manque pas fréquemment ici^ se réunissait avec l'explication allégorique.
x\ux plus anciens traités des physiologues écrits en latin se rattache, d'abord en Occident, le torso (1 d'un traité écrit en anglo-saxon ;2j. Après quelques vers d'introduction, où le poète parle d'une multitude d'espèces d'animaux qui se trouvent dispersés dans le monde, il veut décrire un genre d'animaux sauvages qui habitent dans des pays lointains et vivent dans les gorges des montagnes : cet animal est la panthère 7.4 lignes longues) ; il est aimable et clément envers quiconque a quelque chose à lui donner, excepté envers le dragon dont il est en tout temps l'ennemi acharné. Toutes les couleurs brillent sur lui. comme sur la tunique de Joseph. Quand, à son joyeux retour d'une chasse copieuse (3), il a pris sa nourriture, il cherche le repos dans un lieu caché, dans les gorges de la montagne ; c'est là que le héros dort durant trois nuits. Mais, au troisième jour^ cet être, renommé par sa force, se lève et le plus suave des sons s'exhale de sa bouche. En même temps, se dégage dans l'air l'odeur la plus douce et la plus forte : cette odeur provient du lieu de son gîte (i). Alors, des légions de héros accourent des villes et des résidences royales, et les animaux eux-mêmes, dociles à cette voix, sont attirés par cette odeur suave.
Vient ensuite (v. 55) l'explication allégorique, ou u Hermeneia », pour employer l'expression de l'auteur grec : la panthère est le type du Christ ; le dragon, c'est le diable ; et le
1. J'ai démontré, dans ma dissertation citée ci-dessous, que c'est bien là un torso et non des fragments isoles; j'ai prouvé également que, selon toute probabilité, l'auteur avait donné plus d'extension à son poème.
2. Thorpe, Cod. Exon. p. 355 sq. — Grein, Bibl., vol. I, p. 233 sq. — Ebert, Der Amjelsilchs. Physiologus, dans : Anglia, vol. VI, p. 241 sq.
3. Fijlle fügen, mot à mot : « Joyeux de l'abondance » (v. 35). Je le rends par rapport à l'expression diversis vcnationibus de la source latine. V. ma dissertation, p. 243.
4. Celte addition explicative, qui renverse le récit primitif, ofpamicongstcde (v. 45) n'appartient qu au poète anglo-saxon : dans tous les autres traités physiologiques, l'odeur provient naturellement de l'animal.
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poète, pour expliquer l'odeur, cite en terminanl une sentence de saint Paul (1) : les biens précieux que le Tout-Puissant nous octroie pour sauver notre vie sont variés.
Dans un chapitre qui suit f89 lignes longues), le poêle passe à une « espèce de poissons », la grande baleine qui, furieuse et terrible, va souvent à la rencontre des marins et pour leur malheur : ce grand nageur de l'Océan a le nom de Fastitocalon (2). Par l'extérieur, il ressemble aune pierre raboteuse ; on dirait le plus grand des roseaux de mer, entouré de bancs de sable et voguant aux bords du rivage, en sorte que les navigateurs croient voir une île et y abordent. Fatigués de la traversée, ils y font du feu et espèrent trouver le repos. Mais si cet hôte rusé de l'Océan sent qu'ils se sont fermement établis sur son dos, il plonge tout à coup et les noie, entraînant avec lui au fond de la mer, le bateau qu'on avait amarré. C'est ainsi qu'agissent les démons, dit le poète en donnant ces explications ; iis trompent les hommes et les forcent, par une puissance secrète, à recourir à leur secours, jusqu'à ce qu'enfin ils aient fixé leur demeure chez l'esprit menteur, qui alors les précipite dans l'abîme.
Mais la baleine offre encore une autre particularité de nature (3) : Quand elle a faim, elle ouvre une large bouche, et il s'en échappe un parfum délicieux qui trompe les autres poissons, au point qu'ils se mettent à nager à la hâte dans sa gueule ; une fois sa gueule remplie, la baleine la ferme tout à coup. C'est ainsi que les hommes se laissent séduire par le démon, qui les engloutit dans le gouffre de Tenfer. Le poète termine par une exhortation à renoncer au démon et à chercher le salut auprès du roi de la magnificence.
Le chapitre suivant (16 lignes longues), débute ainsi : « J'ai encore entendu parler d'un oiseau merveilleux... » Malheu-
1. C'est apparemment un passage del'épUreaux Éphésiens (C. IT, v. 7 sq.) que le poète a eu en vue ; mais il le rend très librement.
2. Corruption de Aspidocalon, ainsi que le porte le traité latin, auquel l'anglo-saxon se rattache le plus. La forme juste est en grec, 'AaTitSoxsXoSvr,, elle signifie : tortue-monstre de mer, car la baleine est désignée comme telle.
3. Gecynd [v. 49) correspond au terme technique des physiologues latins: natura.
reusement la suite de la dscriplion manque^ et nous n'avons plus que la fin de l'explication allégorique avec laquelle se termine ce traité physiologique anglo-saxon. J'ai démontré, dans la dissertation citée ci-dessus 1 , que cet oiseau est la perdrix, qui, déjà de bonne heure, était considérée comme le type du démon [2]. La légende disait, en effet, de cet oiseau, qu'il vole et couve les œufs d'un oiseau de la même espèce ; mais, dès que les petits sont sortis du nid et qu'ils entendent la voix de leur vraie mère, ils vont de nouveau à elle. C'est par ce trait que se termine ici l'explication allégorique.
Ce traité de physiologie anglo-saxon est d'un grand intérêt pour l'histoire liUéraire. C'est non seulement le plus ancien des littératures nationales de l'Occident, mais il montre, de plus, dans quelques traits isolés, qu'il repose sur une récension latine phLS ancienne que celles qui sont parvenues jusqu'à nous et qui se rapprochaient le plus du premier traité de physiologie écrit en grec 1 3). C'est, en même temps, le plus ancien traité, poétique de physiologie en général. Mais ce terme de poétique ne se base pas ici que sur la forme métrique. Ce n'est point de la prose versifiée ; seulement la diction est vraiment poétique et conforme au style de la poésie épique anglo-saxonne, sans que l'auteur tombe toutefois dans la prolixité fâcheuse de ce genre. Aussi, ce fragment est-il très attrayant au point de vue esthétique, non seulement par la richesse du coloris, mais encore par la clarté, pleine de mouvement, de la narration, laquelle se meut avec une liberté pleine de poésie, et enfin par l'expression énergique et convaincue de la doctrine.