POÉSIE DIDACTIQUE
Déjà, dans cette première période, nous voyons les Anglo- Saxons cultiver la poésie épique sous des formes très diverses, et en partie très originales. Nous avons déjà parlé de la symbolique des animaux dans le traité de physiologie. Nous avons rencontré égalementquelques épisodes isolés, purement didactiques, dans le Christ de Gynewulf. Deux petits poèmes du Codex d'Exeter offrent certains liens de parenté avec un de ces épisodes (3) : Tun des poèmes a été intitulé par Grein : Bî manna cräftum (4), et l'autre : Bi manna ivyrdum (5).
Le premier [Des capacités de V homme), qui comprend cent treize lignes longues, n'offre aucun charme poétique et n'a qu'un intérêt relatif pour l'histoire de la civilisation. Nombreux sont les dons, dit le poète au début, que les hommes possèdent, et que Dieu leur a donnés, à chacun en particulier. Nul n'est si pauvre ni si dépourvu d'esprit, que le Dispensateur des grâces lui ait refusé toutes^ les capacités
1. Dietrichs Anglosaxonica (v. la rem. précédente), p. xn. — Grein, Bibl., vol. II, p. 290.
2. L'hymne débute ainsi : « Wuton waldrian weorada dryhten. »
3. Christ, v. 664 sq., (v. plus haut, p. 48). Mais vouloir de celte parenté tirer, ainsi que le fait Ri<?ger [Zeitschr. f. deutsche Philol. I, p. 322 sq.), la conclusion que Gynewulf est aussi l'auteur des deux poèmes suivants, est une chose tout à fait inadmissible. Le premier est complètement indigne de Gynewulf; mais peut-être a-t-il été provoqué par l'épisode de Christ.
4. Thorpe {Cod. Exon. p. 293 sq.) — Grein, Bihl, Vol. I,|p. 204 sq. — Wiilker, Gruîidriss, p. 196 sq.
5. Thorpe, Cod, Exon,, p. 327 sq. — Grein, Bibl., Vol I, p, 207 sq.
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spirituelles ou toutes les actions marquantes (1). D'autre part, il ne donne à personne une sagesse et des capacités telles qu'il monte trop haut. C'est ainsi que, sur cette terre, les dons sont diversement répartis parmi les hommes. — Vient ensuite une récapitulation aride de toutes les habiletés et occupations possibles de cette époque et de son peuple, et même de simples préférences individuelles. Par exemple, il y est dit: celui-ci est un chantre bien doué ; celui-là s'entend à la chasse des bêtes féroces ; un autre est un jouteur vaillant, un héros expérimenté dans l'art militaire, etc. ; on bien : l'un est beau, joli de figure; ou encore : cet autre a de la patience, un caractère ferme. En terminant (v. 97sq),le poète revient encore sur la pensée générale et assez triviale qu'il a exprimée au début. L'autre poème [Des destinées des hommes) comprend quatrevingt-dix-huit lignes longues ; dans le dernier tiers, à partir du V. 64, Fauteur traite absolument le même sujet, mais son œuvre a, en général, une allure bien plus poétique. Dans la première partie, le poète peint, souvent avec de vives couleurs^ la fin si diverse des hommes, qu'on ne leur chante cependant pas au berceau. Dieu seul sait ce que les années apporteront plus tard à Tenfant élevé par ses parents avec tant d'amour. Le poète appuie surtout sur les différents genres de mort violente, bien plus fréquentes à cette époque. Le loup, ce gris coureur de bruyères, dévorera celui-ci ; celui-là périra de faim ou sous les efforts de la tempête; la lance en enlèvera beaucoup d'autres. « Maint homme tombera dans le bois du haut de l'arbre sans avoir des ailes, et pourtant il vole, il danse dans l'air de haut en bas de l'arbre de la forêt : ensuite, il tombe inanimé, d'une manière piteuse sur les racines » (v. 21 sq.). Un autre est condamné par la misère à aller à pied dans les pays lointains et à se rendre, n'ayant plus d'amis, sur le sol dangereux de l'étranger. Celui-ci trouvera la mort sur la potence, et le noir corbeau lui dévorera la tête. Celui-là, pour n'avoir pas mesuré ses paroles dans l'auberge, sera saigné, sur un banc, avec la lame du couteau. Un autre devient la
1. Pat bine se ûrgifa ealles bescvrge | modes cräfta odde mägendaeda.
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victime de Tivrognerie. Mais plusieurs qui, dans la jeunesse ont, avec l'aide de Dieu, triomphé des dures épreuves sont heureux dans la vieillesse et vivent dans l'opulence.
Dieu distribue ses dons d'une manière tout aussi variée • à celui-ci, la richesse ; à celui-là, l'affliction ; aux uns^ la joie de la jeunesse ; aux autres, la chance dans la guerre, etc. Le poète parle aussi de l'art du jeu de tric-trac et de Térudition (v. 70). Il s'étend plus encore sur Forfévrerie, que le roi des Bretons (1) récompense par des terres ; sur le jeu de la harpe (2) et le dressage des oiseaux de chasse. Il termine en engageant les hommes à remercier Dieu pour tout ce que, dans sa bonté, il a bien voulu leur accorder.
Nous voyons un autre genre didactique un peu différent dans deux poèmes du même codex et offrant le caractère des sermons. Ils sont encore moins intéressants. L'un, intitulé par Grein : Bî manna mode [Des facultés sensitives de l homme) (3) commente, tout simplement, le texte de l'Evangile : « Ceux qui s'élèvent seront abaissés, et ceux qui s'abaissent seront élevés. » Il trace un portrait effrayant des premiers : ils s'adonnent à la boisson, font les fanfarons le verre en main, calomnient et menacent les bons : le sort qui les attend est celui qui échut aux anges révoltés contre Dieu (v. o7 sq.) ; eux aussi, sont des enfants du démon, avec la forme humaine. En terminant, l'auteur établit un contraste et esquisse le portrait des âmes pieuses et humbles. En voici les conclusions: ic Pensons sans cesse à la doctrine du salut et à celui qui donne la victoire. Amen. » Ce poème compte quatre-vingt-quatre lignes longues.
L'autre poème, intitulé par Grein : Bl manna ledse {De la fausseté des hommes) , ne nous a été conservé que par fragments (4). Il a pour texte le verset 3 du psaume XXVII et comprend quarante-sept lignes longues.