DIALOGUES ENTRE SAL03I0N ET SATURNE
étrange, énigmatique même, et qui présente un certain intérêt littéraire. Ce sont les Dialogues entre Salomon et Saturne (1), les vrais « précurseurs « des dicilog-uos entre Salomon et Markolf qui se trouvent plus tard dans d'autres littératures nationales. C'est à peine, il est vrai, si ces derniers ont un ou deux points de contact avec l'ouvrage anglo-saxon. Mais cet ouvrage a du moins ouvert la voie en un point, à savoir en illustrant, dans un dialogue, la sagesse de Salomon; il l'a fait, certes, d'une tout autre manière que ceux qui sont venus après lui; l'interlocuteur, dans ces derniers^ est descendu au rang d'une personne comique qui, en face de la sagesse universelle, se plaît à faire méchamment briller son esprit. L'ouvrage anglosaxon a un caractère autrement antique et bien plus sérieux ; il nous montre partout, au grand jour, l'origine orientale de cette poésie singulière. Il a été composé, à n'en pas douter, d'après un modèle latin qui ne nous est pas parvenu et qui reposait sûrement lui-même sur une source grecque. Cet ouvrage ne nous a été transmis que par fragments et c'est là ce qui en rend pénible l'intelligence^ déjà assez difficile sans cela. Tel que nous le possédons, il se compose de deux poèmes, le premier comprenant cent soixante-dix-huit lignes longues, et le deuxième trois cent vingt-huit. Un morceau en prose se trouve encadré dans le premier, ce qui veut dire peut-être que la source commune était entièrement écrite en prose. C'est d'ailleurs dans ce morceau en prose que l'auteur anglo-saxon se sera rapproché le plus de son modèle.
Le premier poème, tel qu'il est, débute, ex abrupto et sans la moindre introduction, par le dialogue : c'est l'interlocuteur de Salomon, Saturne, qui prend le premier la parole. Ce n'est point là l'ancien dieu de la mythologie classique dont il porte le nom, mais bien, ainsi que cela résulte de l'examen de l'ouvrage entier, un prince chaldéen, d'une famille de démons (2),
1. Kemble, Anglo-saxon Dialogus of Salomon and Saturn, Part. I. London, 1845 (Aelfr. Soc. n« 8). — Grein, Bibl., Vol. II, p. 354 sq. — * Ausg. von Schipper, dans : Germania, Vol. XXII, p. 50 sq. — Wülker, Grundriss, p. 360 sq.
2. C'est ce que donne à entendre Salomon dans le deuxième poème, Y. 328 sq. : « Ne sceall ic pe hwädre, hrodor, âbelgan ; pu earL sioi'le bUtrcs
auquel Salomon donne une fois le nom de frère (1). Il n'est pas moins que lui en possession d'un grand savoir. « Vois », dit Saturne en débutant, «j'ai ouver': les livres de toutes les îles; j'ai puisé à la sagesse de la Grèce et de la Lybie; j'ai étudié Ihistoire de l'empire des Indes. » Il a de plus interrogé les inlerprètes. Et pourtant il cherche encore toujours le secret du ISiotre Père^ orné de rameaux de palmier; il cherche à comprendre la force, la magnificence qu'il renferme en lui. Il veut donner, pour cette explication, trente livres d'or pur et ses douze fils au fils de David, au maître d'Israël. Quiconque n'est pas capable de louer le Seigneur par ce « cantique »(2), réplique Salomon, est misérable sur cette terre et manque de sagesse; au jour du jugement dernier^ le diable le renversera; il sera étranger au Tout-Puissant et à ses ang-es. — Mais, demande Saturne, quelle est, de toutes les créatures, celle qui ouvre la porte sacrée du royaume du ciel ? — C^est le Notre Père orné de rameaux de palmier, répond Salomon qui en fait l'éloge. Il calme le créateur; il anéantit le péché mortel; il éteint le feu du démon et allume celui du Seigneur. — Saturne lui demande alors comment il faut dire en esprit le Pater (3) pour qu'il produise un bel effet? A quoi Salomon répond par un long discours (v. 63-169). Il fait à nouveau, et parfois dans un style tout oriental, l'éloge de la « parole de Dieu » {se Godes cwide); c'est le miel de l'âme, le lait de Tesprit. Il explique ensuite la puissance mystérieuse de toutes les lettres qui composent le Notre Père : toutes onl la force de mettre r « ennemi » en fuite. Voici ce qu'il dit du P (v. 90 sq.) : Ce héros des combats a une longue verge avec une pointe d or dont il se sert pour terrasser toujours l'ennemi furieux. Il décrit ainsi l'R (v. 98 sq.) : Plein de colère, il doit courir sus
cynnes, | eorrc eonam-trynde : ne be-yrn pu on pà inwit-gecyndo. » Il est djt auparavant que les gens de Saturne combattirent autrefois contre les puissances du Seigneur.
1. V. la remarque précédente. Cette appellation ne doit pas être prise au sens propre ; il faut peut-être entendre par là « beau-frère ».
2. C'est ainsi que je rends l'anglo-saxon cantic, lequel indique bien ic une source latine, vu que le mot latin peut signifier également « chant magique. » C'est ce qui avait déterminé le poète à le choisir.
3. « Ac j hulic is se organ in-gemyndum | to begonganne. » V. 53 sq.