‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 54 sur 311 · POÉSIE ÉPIQUE POPULAIRE EN ALLEMAGNE — LA CHANSON DE HILDEBRAND · texte numérisé non relu

POÉSIE ÉPIQUE POPULAIRE EN ALLEMAGNE — LA CHANSON DE HILDEBRAND

C'est bien plus tard qu'en Angleterre que commence à se développer, en Allemagne, une littérature en langue nationale. Et pourtant elle avait été précédée, par une poésie populaire ancienne, peut-être même riche, qui s'était élevée déjà à un certain degré de maturité esthétique, ainsi que nous le montre un poème unique et incomplet qui fut mis par écrit à la fin du viu^ siècle. C'est à cette griffe que nous reconnaissons le lion.

1. V. à ce sujet les excellentes recherches de F. Voigt clans l'introduction de son édition de Salman et Morolf, Halle 1880; pour Touvra^e anglosaxon,, en particulier, V. page 54 sq. —Le « Testament de Salomon », traduit en allemand par Borneman, se trouve dans : Illgem Zeitschr. f. histor. Theol., J844, cahier 3. Cf. en outre Grünbaum. Beiträge zur vergl. Mythologie, dans : Zeiti^chr. der deutschen morgenländ. Gesellsch., Vol. XXXI, p. 198 sq.

2. V. ci-dessus p. 92, rem. .3, et p. 93, rem. 2. —Dans un décret conciliaire du pape Gélase, à la fin du v«^ siècle, on trouve citée, parmi les livres hérétiques, une contradictio Sulomonis. Des écrits latins de ce genre se répandirent de bonne heure en Occident, ainsi que le montre Notker Labeo, dans la paraphrase du psaume CXVIII. Le contenu en lui-même défend absolument de pensera une invention anglo-saxonne. Je crois tout aussi peu aux u tendances » que Voigt (p. 54 sq.) attribue aux deux poèmes, en disant que le premier a pour but de purifier les traditions idolâtriques, et le deuxième de glorifier la supériorité de la sagesse chrétienne sur l'érudition mondaine et magique.

[97-98.] CHANSON DE HILDEBRAND j 0")

Ce poème, qni mérite, par conséquent, une étude d'autant plus approfondie, est la Chanson de Hildebrand [i). C'est un poème épique qui, tel que nous le possédons (2), ne comprend pas même soixante-dix lignes long-ues, et qui se rattache en général, pour le style et la versification, immédiatement à la poésie épique des Anglo-Saxons. Ça et là, en eflet, apparaît dans le style artistique et dans la versification, le caractère germanique dans ses lignes principales avec d'autres nuances correspondant à la diversité individuelle de la nationalité.

Le sujet de cette chanson épique est un épisode pris de ce cycle de la légende héroïque allemande dont le roi des Goths, Théodoric, forme le centre: le combat singulier de Hildebrand et de Hadubrand, du père et du fils. Le vieil Hildebrand, la meilleure lame de Théodoric, s'était enfui avec lui — combien la légende transforme l'histoire ! — à l'approche d'Odoacre, dans le camp d'Attila, en laissant sa femme et son fils en bas âge, Hadubrand, à la maison. Après trente ans, il revient avec une armée — apparemment celle de Théodoric appuyée par celle d'Attila — pour combattre contre son fils à la tête d'une autre armée ennemie. (Vest là que le lied commence sans préambule : « J'ai ouï dire que Hildebrand et Hadubrand se provoquèrent à un combat singulier. » Après que tous deux se sont couverts de leur vêtement de bataille et sont sortis à cheval pour le combat, le plus ancien demande à son adversaire le nom de son père ; et Hadubrand nomme Hildebrand et raconte de lui ce que nous en avons déjà dit. Mais Hadubrand ne croit pas qu'il vive encore. Par contre, Hildebrand jure par le grand Dieu du ciel qu'il est lui-même son père (3) ; et avec la pointe de la lance, selon la coutume des héros, il lui

1. Dans : Miillenhoff und Scherer, Denkmäler deutscher Poesie u. Prosa aus dem VIII-XII. Jahrhundert. 2 Ausg. Berlin, 1873, n° II. — Braune, Althochdeutsches Lesebuch. 2 Aufl. Halle 1881. N» 28. — Lachmann, Ueber das Hildebrandslied, dans : Kleinere Schriften. Berlin, 1876, p. 407 sq. — Grein, Bas Hildebrandslied nach der Handschr. herausgeg. und erläutert. Marburg, 1858.

2. Non seulement la fin nous manque, mais le milieu même ofTre des lacunes.

3. Il le dit, il est vrai, dans une périphrase : Tu n'as jamais eu affaire avec un homme qui te soit si proche apparenté.

offre comme témoignage d'aiïection de précieux bracelets d'or que le roi des Huns lui avait donnés. Mais Hadubrand ne voit là qu'un piège de vieux Hun rusé qui veut le captiver par ses paroles et le jeter bas avec sa lance. « Mort est Hildebrand, fils de Héribrand », lui répond-il maintenant avec fermeté; il Ta appris de vieux marins. Ce qui devait le convaincre, n'a fait précisément que le confirmer dans l'opinion contraire. Hildebrand a recours à la douceur : Hadubrand n'a pas besoin de ses présents ; ainsi que le montre son armure, il sert un maître bon et généreux. C'est ainsi que le vieillard excuse le refus blessant qu'il a éprouvé. Mais le jeune homme persiste dans son incrédulité arrogante. Alors, le père se plaint de ce que, après avoir été épargné dans toutes les batailles et dans tous les sièges, il faut maintenant que son propre fils le pourfende avec son glaive, ou qu'il soit lui-même son meurtrier. Si Hadubrand a une si grande envie de combattre, il peut facilement trouver un autre adversaire, également homme de cœur, auquel il pourra ravir son armure.

Le jeune homme, pour arriver à exciter le héros au combat, lui a apparemment reproché sa lâcheté. Le passage manque, en effet, mais cela ressort de la réponse que fait maintenant Hildebrand : « Celui-là serait le plus infâme des hommes de l'est qui te refuserait maintenant le combat ! » Alors la lutte commence, d'abord, à cheval et avec la lance; ensuite^ à pied et avec le glaive. Les héros frappent si fort l'une sur l'autre que les boucliers volent en éclats. Ce passage termine le poème. Quelle fut l'issue du combat, c'est ce que nous ne savons pas ; à coup sur, il fut tragique : le père eut à pleurer un fils, ou le fils dut porter le deuil d'un père (1).

Ce poème n'est point, ainsi que le montre déjà la formule épique de l'introduction, un fragment d'épopée, mais bien plutôt un lied épique à part, appartenant selon toute apparence à un cycle d'autres poèmes de la même légende héroïque, perdus pour nous ; il a le caractère de la romance espagnole

1. La première supposition est la plus probable, vu que telle est l'issue du combat dans les poèmes persique et celtique traitant cet antique sujet. Cf. Koberstein, Gesch. der deutschen Nationalliteratur. 6 Ausg. Vol. I,p. 49 et Grein, Op. c, p. 39 sq.

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OU de la ballade anglaise, où Ton voit également la narration épique s'élever à la hauteur du récit dramatique. Ce reste unique de la plus antique poésie populaire, en Allemagne, nous fait doublement regretter la perte de cette littérature. Certes, peu de ces lieds doivent avoir traité un sujet d'un intérêt aussi général et aussi humanitaire que l'est celui que nous trouvons dans la littératue légendaire des peuples les plus divers de la race indo-germanique (1). Mais l'exécution de ce lied annonce dès lors les talents poétiques particuliers à notre peuple. Ce qui nous captive dans ce poème, ce sont les traits physiologiques pleins de finesse, l'intérêt toujours croissant et habilement ménagé, les progrès rapides de l'action. A cela, il faut ajouter la peinture des caractères aux lignes simples, mais fortement dessinées et correspondant à la simplicité grossière des mœurs germaines à cette époque de la migration des peuples, dont ce lied est le tableau le plus fidèle et le plus vivant. La première de toutes les vertus, c'est la vertu guerrière ; elle triomphe même de Tamour paternel.

Si maintenant nous comparons ce lied avec la poésie épique anglo-saxonne, nous y trouverons^ au point de vue de la forme, des qualités décidément supérieures. Cette tautologie produite par l'emploi du nom au lieu du prénom, ces kenningars, nous ne les trouverons pas ici, et la variation d'expression, si fréquente chez les Anglo-Saxons, ne s'y montrera que dans des bornes permises. Cela sans doute enlève à la narration l'éclat du coloris, mais toutes les bigarrures qui détournent l'attention disparaissent également: le style épique trouve mieux son compte dans la simplicité de l'expression. En outre, la marche du poème n'est pas retardée, et le style n'a pas cette prolixité qui fatigue. Le vers lui-même, à tout prendre, a une plus grande simplicité dans sa construction.

1. V. la remarque précédente et cf. notamment les remarques de Köhlers sur l'édition des Lais de Marie de France par Warnke (Halle 1885), p. xcvi sq. ; on y trouvera toutes les preuves désirables.

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