Ce qui veut dire ici : « communiqué à ses amis
3. Partes comme il le dit lui-même dans la dédicace à Liutbert, et non pas libri. Peut-être faut-il entendre ici, malgré cela, lihri^ expression qu'il n'aurait pas employée à cet endroit, parce qu'il y donne, à l'ouvrage même, le nom de liher (partes lihri). Cette manière de voir se trouve confirmée par la concordance entre le début de la préface du troisième livre et la description caractéristique de la partie du milieu, telle qu'il la donne dans la dédicace à Liutbert, et notamment dans le passage : « Ni scribu ih nu in alawar, so sih ther ordo dregit thar | suntar so thie dati mir quement in githahti » et le passage : « In medio... non jain ordinatim procuravi dictare, sed qualiter meae parvae occurerunt memoriae. ■>
i. L'acrostiche qui est formé par la lettre initiale des strophes donne l'inscription : Luthouuico orientalium regnorum régi sit salus aeterna; mais ce jeu va encore plus loin, et le poète y joint un Télestique formé des lettres finales des strophes, en sorte que chaque strophe commence et finit par la même lettre. Otfrid a agi de même dans les deux autres poèmes acrostiques. Il pouvait avoir appris de tels badinages à Técole de Raban. V. plus haut, Vol. lU p. 142 sq.
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autres lettres acrostiques , l'une de quarante-huit lignes long-ues, adressée à Salomon, évêque de Constance, l'autre de cent soixante-huit lignes longues, aux moines de Saint-Gall, Hartmut et Werinbert, se trouvent jointes au manuscrit de ce poème et ont peut-être été écrites alors que le poète envoyait les parties isolées de son ouvrage. Dans la première de ces lettres, il prie l'évêque de vouloir bien examiner si le livre est de quelque utilité, et s'il vaut la peine d'être « lu ».
Le sujet est donc réparti dans les cinq livres : le premier, précédé d'une préface, dans laquelle l'auteur explique pourquoi il a écrit en allemand, et d'une invocation au Seigneur, va de la généalogie du Christ {Matth., c. 1.) jusqu'à son baptême ; le deuxième, partant du témoignage que saint Jean- Baptiste rend de Jésus-Christ, traite dans les trois premiers chapitres de la mission du Christ, en s'appuyant sur saint Jean (c. 1), et des signes qui eurent lieu à sa naissance ; il reprend ensuite la vie du Sauveur à partir de la tentation dans le désert et la mène jusqu'à la guérison du lépreux, après le sermon sur la montagne [Matth., c. 8, init.) ; cette guérison devait servir, d'après le poète qui suit ici Raban, à confirmer la prédication de Jésus-Christ. Le livre troisième débute par une préface dans laquelle le poète indique que les miracles du Sauveur vont en faire le sujet ; dans le chapitre qui suit la guérison du fils du Centurion de Capharnaum est racontée ; il se termine avec la résolution que prennent les grands prêtres de faire mourir le fils de Dieu (/oA., c. 11, v. 47 sq.). La passion, la mort et la mise au tombeau du Sauveur forment le sujet du quatrième livre ; l'auteur termine en parlant de la garde qu'on mit autour du tombeau; il y a, au début, une préface dans laquelle le poète explique pourquoi il n'a pas reproduit tous les récits des Evangiles. Le livre cinquième commence par des considérations sur la croix, sa signification et son utilité, et traite ensuite de la Résurrection, de l'Epiphanie et de l'Ascension ; vient ensuite, dans plusieurs chapitres, le jugement dernier, et l'ouvrage se termine enfin par une exhortation adressée au lecteur.
Cette disposition est faite avec réflexion et il n'y a rien à y reprendre ; les phases principales de la vie du Sauveur en
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forment la division, et la démarcation entre de deuxième et le troisième livre y est motivée par le fait que le poète veut donner à chaque livre une étendue à peu près égale (1).
Mais ce n'est pas seulement au point du vue du sujcit, c'est aussi au point de vue de Texécution que le poème d'Otfrid se distingue de Vlléliand. Il a tout à fait le caractère d'un ouvrage scientifique, ainsi que le montrent déjà la division par chapitres, le titre latin qui les précède, et les préfaces. 11 se rattache fréquemment, dans le récit, plus aux commentaires et aux paraphrases qu'à la Bihle elle-même, et nous savons que Otfrid a mis directement à profit Raban pour l'Évangile de saint Mathieu, Bède pour celui de saint Luc, et Alcuin pour celui de saint Jean ; ce sont, par conséquent, les mêmes commentateurs qu'avait consultés le poète qui avait écrit Héliand. Des chapitres entiers sont consacrés à l'explication, et portent pour titre : mijstice^ moraliter, spiritaliter, d'après le procédé de Raban qui a aussi ces titres dans ses Commentaires. Le côté didactique est bien plus saillant, dans le poème d'Otfrid, qu'il ne l'est dans Héliand, et il met au second plan le côté épique. A l'élément didactique s'ajoute l'élément lyrique, qu'on trouve même, dans quelques chapitres, représenté par des lignes servant de refrain. C'est ainsi que ce poème a un caractère bien plus personnel que le poème saxon. La personnalité du poète pénètre l'ouvrage tout entier : on la reconnaît même dans ce qui n'est qu'un pur récit, comme dans l'apostrophe au lecteur (p. ex. : I, 23 v. 17), dans de petites phrases intercalées, comme « je sais » (p. ex.:I, 27, V. 69), dans l'annonce qu'il fait du contenu des chapitres suivants, comme : « Je commence enfin à raconter. » (p. ex. II, 7 V. 1), etc.
Ce jugement, qui résulte d'une étude attentive du poème, concorde avec ce que l'auteur nous en dit lui-même dans sa
1. Dans sa lettre à Liutberg, Otfrid motive après coup le |nombre cinq par le nombre des sens, ce qui est très caractéristique pour lui.
2. « Dum remm quondam sonus inutilium pulsaret aures quorundam probatissimorum virorum, eorumque sanctitatera laicorum cantus mquietaret obscenus. » L'expression res inutiles indique des chants épiques païens; obscenus a ici un sens général, qui correspond à turpis.
lettre à Liutbert, où il nous parle du motif qui lui a fait prendre la plume et du but qu'il s'est proposé. Il a mis la main à l'œuvre pour répondre au désir de quelques frères et d'une vénérable matrone. Leur piété se sentait froissée par le chant honteux de cantiques épiques profanes. L'ouvrage d'Otfrid devait les faire un peu oublier. Outre ce motif, ses amis en mettaient encore un autre en avant (1) : les Romains, disaientils, ont chanté dans leur langue maternelle leurs actions, et ils l'ont fait non seulement comme païens, mais même comme chrétiens : ils ont chanté les actions de la foi chrétienne, témoins un Juvencus, un Arator, un Prudence ; les Francs^ par contre, qui ont reçu tout autant de faveurs, ne suivent pas leur exemple. Ce qu'il y a de caractéristique c'est de voir ici Arator parmi les modèles d'Otfrid ; car, lui aussi, a en vue avant tout l'explication mystique de la Bible et, comme Otfrid, il procède par sélection et passe entièrement sous silence de nombreuses parties du texte biblique (2). Otfrid écrivit donc, ainsi qu'il le dit plus loin à Liutbert « une partie » des Evangiles et il le fit en langue franque pour répondre au vœu cidessus exprimé ; il y mêla çà et là, comme il le dit plus loin, des explications morales et mystiques (3) , afin que ceux qu'effraierait la difficulté de la langue étrangère (4) apprissent à connaître la loi divine dans leur langue maternelle, et prissent ainsi bien garde de s'en écarter tant soit peu.
Le but didactique du poème est donc exprimé ici très manifestement. On voit également que le public auquel s'adresse le poète est im public stylé, pour ainsi dire ; car il n'est question que de la difficulté de la langue étrangère, ce qui suppose que ce public en avait quelque connaissance. Les autres expli-
1. Ce motif doit avoir été bien déterminant pour Otfrid, ainsi que le montre la préface du premier livre, où, dans un sentimenl de fierté nationale, il assimile les Francs aux Grecs et aux Romains, et il fait un bel éloge de sa langue maternelle, par un sentiment de patriotisme'qui animait également son maître Raban. V. plus haut, Vol. II, p. 139 et 127.
2. V. vol. I, p. 491 sq. L'explication que donne Otfrid du nombre cinq qui, dans son ouvrage, correspond à la division des livres, rappelle l'explidation mystique des nombres, chez Arator.
3. C'est ainsi qu'on peut rendre le mieux les termes : Spiritalia moraliaque verha jDermiscens.
4. « Qui in illis (evangeliis) alienae linguae difficultatem horrescit. »
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calions d'Otfrid sur la langue allemande et l'observalion de la sylanèpJic, etc., montrent bien le caractère scientifique de Touvrag-e. On ne saurait noter une contradiclion à cette manière de voir dans le fait que certaines parties du poème étaien t destinées par Otfrid lui-même à être cliantées (1) ; seulement, on ne doit pas songer, du moins en premier lieu, à un chant pour le peuple (2). Les passages lyriques qui se trouvent isolés dans le poème sont les meilleurs de tout l'ouvrage pour l'exécution ; ils pouvaient en effet inviter au chant. Le côté fort de ce poète individuel était évidemment la poésie lyrique ; sa nature allemande s'y manifeste si bien dans l'expression de son cœur généreux ! Ce fut Otfrid, précisément comme poète lyrique, qui introduisit le premier la rime dans la poésie didacticonarrative. Ses goûts et son talent pour la poésie lyrique se montrent également dans l'emploi du refrain, et spécialement des strophes à refrain ; dans quelques chapitres du dernier livre surtout, on voit reparaître ces strophes à refrain, soit après un nombre de vers déterminé, soit après un nombre quelconque de vers ou de strophes (3) ; c'est là un fait qui se reproduisait absolument de la même manière dans la poésie latine chrétienne à hexamètre, à cette époque, et qui se trouvait déjà dans les églogues de Virgile (4).
Le style poétique d'Otfrid est très imparfait, surtout dans la narration, ce qui provient assurément, en partie du moins, de la nouvelle application de la rime, qui elle-même est parfois assez défectueuse. Les chevilles, la phraséologie, les répétitions de la même pensée, la variation pure et simple des mots qui sont assurément une réminiscence de l'allitération de la poésie épique, rendent son style vraiment fatigant. Certes^
1. Dans un manuscrit, on trouve aussi plusieurs mots surmontés de neumes.
2. Comme les laïques, dont le chant honteux offensait la piété des amis d'Olfrid, étaient sûrement des laïques appartenant à la classe lettrée.
3. Cf. Erdmann, Bemerkungen zu Otfrid, dans la Zeitschrift f. deutsche Philol., l,p. 439 sq.
4. V. vol. II, p. 275, rem. 2, et p. 272, rem. 1 ; cf aussi p. 64. On voit par là que cette application du refrain, dans Otfrid, n'a pas besoin d'être calculée pour le chant, ainsi que l'admettent Kelle (p. 39 de son édition) et Piper (p. 267 de la sienne).
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Otfrid n'était pas de taille à créer le style nouveau que demandait la rime, ni à le soutenir jusqu'au bout d'un si grand ouvrage ; mais le mot de Sénèque s'est pourtant vérifié encore ici, à savoir que « il suffit d'avoir voulu faire le grand. » Le style épique nouveau se montre, sous un jour plus favorable, dans un petit poème qui ne nous est point parvenu en entier. Il ne traite qu'un épisode de la Bible, la Rencontre de Jésus-Christ avec la Samaritaine (1), d'après saint Jean (c. 4, V. 6 sq.). Ce poème dont la fin manque, comprend trente et une lignes longues,, qui sont reliées entre elles par des strophes de deux ou de trois lignes (2). Quoique l'auteur se rattache à la Bible assez strictement, il montre toutefois, dans le style, une indépendance nationale telle, qu'on soupçonnerait à peine une I version poétique. Le coloris de l'élocution est encore relevé \ par ce fait que l'auteur omet de mettre en scène les personnages du dialogue, ce qui donne presque à son récit un caractère dramatique (3).
1. Müllenhoff und Scherer, Denkmäler, n° 10, * Braune, Althochd. Lesebuch., no 34.
2. En voici la suite : quatre strophes de deux hgnes, quatre de trois lignes, ensuite deux de deux lignes, puis une de trois lignes, et enfin deux de deux lignes. Jusqu'à quel point cet ordre était-il visé par le poète ? On ne saurait précisément le déterminer, d'autant plus que la fia du poème nous manque. Il ne va que jusqu'au v. 20 de la Bible, tandis que le récit arrive au v. 30 du même chapitre.
3. V., pour le reste, la critique, d'ailleurs bien faite, de Müllenhoff et Scherer, Op. cit., p. 296.