‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 69 sur 311 · LA LITTÉRATURE, DEPUIS LA MORT DE CHARLES LE CHAUVE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE, DEPUIS LA MORT DE CHARLES LE CHAUVE

jusqu'à l'époque des OTHONS

Après la mort de Charles le Chauve et de Louis le Germanique, les relations sociales sont les plus défavorables à la culture générale et surtout à la littérature, et ces relations durent presque pendant toute cette période qui montre bien le caractère d'une période de transition. La dissolution du pouvoir monarchique, tel qu'on l'avait vu sous Charlemagne,fait de rapides progrès et les nouveaux principes féodaux sont encore à Tétat de développement : c'était une époque de troubles intérieurs et de guerres civiles continuelles dans toutes les parties de l'empire carolingien, tandis que cet empire, par suite de cet état intérieur, fut dévasté par les incursions de nations barbares. La principale cause de cette situation fatale était d'abord, après la mort de Louis le Germanique, le partage du pouvoir entre ses trois ]fils en iVllemagne, et la mort rapide des monarques les plus capables dans les deux parties principales de Tempire carolingien ; c'est ainsi que, en Allemagne, Karloman ne régna que quatre ans, et Louis que six ans après la mort de son père ; Louis le Bègue, fils de Charles le Chauve, ne régna que deux ans, son fils aîné, Louis III, le vainqueur de Saucourt, ne régna que trois ans, et son frère Karloman cinq ans. En France, comme en Allein 9

magne, il n'y avait donc pas à songer à l'affermissement du pouvoir dans de pareilles conditions.

A la fin de l'année 884, il ne restait donc plus de la race carlovingienne (si l'on excepte le fils puîné de Louis le Bègue, Charles le Simple, qui était un enfant de cinq ans), que le Iroisièmefils deLouis le Germanique, Charles de Souabe; ce dernier réunit sous son sceptre l'empire de Charlemagne, quand, sous le nom de Charles III, il obtint la couronne impériale. Mais il était faible de corps et d'esprit et il ne régna que de nom ; il ne put protéger ni l'Allemagne, ni la France, contre les incursions des Normands, avec lesquels il chercha à conclure la paix même à des conditions honteuses. Des vassaux puissants arrivèrent à se rendre indépendants, Boso en Bourgogne ; en Italie, les ducs du Frioul et de Spolète, Bérangar et Wido. Dans la haute Bourgogne^ Rodolphe ; et Odon en France.

Arnolphe, fils illégitime de Karloman de Bavière parvint enfin à détrôner^ en 887, son oncle, empereur incapable, et il arriva ainsi au trône d'Allemagne. Il essaya de réunir, encore une fois, sous sa domination, tout l'empire de Charlemagne en mettant, lui aussi, sur sa tête, la couronne impériale. Son gouvernement fut ferme, il est vrai, en Allemagne ; mais, au delà de la frontière, sa puissance n'existait que pour la forme. Quoi qu'il en soit, c'est grâce à lui que FAllemagne put entrer en scène, comme puissance de premier rang. Mais il laissa, en 900, le trône à un enfant de six ans, Louis l'Enfant, qui gouverna onze ans.

Pendant son règne, les Grands arrivèrent à une telle puissance sur les divers territoires de l'Allemagne, que son successeur, Conrad (911-919), bien que plus capable que lui, ne put les faire rentrer dans le devoir. Nous voyons donc encore continuer, sous son règne, la plus grande incertitude: les forts oppriment les faibles, et ce sont principalement les asiles de la culture, les églises et les monastères, qui ont alors à souffrir de cet état de choses. Ajoutez à cela les incursions dévastatrices des sauvages Hongrois qui se renouvelaient depuis le comme'ncement du x' siècle, tandis que les anciens adversaires des Allemands, les Danois et les Slaves, inquiétaient de leur

côté les frontières de l'Empire. Cette fâcheuse situation, créée par les ennemis du dehors, favorisa, par suite de la faiblesse de la royauté^ la formation nouvelle de duchés héréditaires, surtout et tout d'abord dans la Saxe et la Bavière : ils attirèrent à eux une partie des droits delà couronne ; et, étant l'expression d'une riche individualité nationale, ils furent d'une grande importance pour un développement postérieur et multiple de la civilisation.

En France, après la mort d'Odon qui s'était emparé du trône, Charles le Simple fut généralement reconnu comme roi, en 898 ; mais, sous son règne illusoire, la situation fut encore pire peut-être qu'en Allemagne. La France eut à souffrir non seulement de la dévastation des Hongrois, mais encore et bien davantage de celle des Normands : ces barbares démolisseurs s'attaquaient de préférence aux églises et aux monastères ; et ce ne fut qu'en 911, époque où on leur abandonna la contrée à laquelle ils ont donné leur nom, et alors qu'ils eurent embrassé le christianisme, qu'ils mirent peu à peu fin à leurs incursions. En revanche, ils prirent part aux guerres civiles interminables, surtout après que Charles eût été détrôné et fait prisonnier, et que Rodolphe, duc de Bourgogne, eût usurpé le trône en 923. Car, même en France, se manifeste alors le mouvement de décentralisation, l'aspiration des états particuliers et de leurs puissants seigneurs vers l'indépendance politique : c'est ce mouvement qui mit aussi aux prises le sud contre le nord.

En Allemagne^, par contre, les affaires publiques prenaient une meilleure tournure, depuis que le duc de Saxe, Henri, avait été élu roi (919). Ce prince sut réconcilier la puissance naissante du duché avec la royauté, en forçant les ducs à le reconnaître. Il battit si bien les Hongrois qu'ils n'osèrent plus se montrer de longtemps; il élargit et fortifia les frontières contre les Slaves et les Danois, et réunitde nouveau la Lorraine à l'empire allemand. C'est ainsi qu'à la fin du siècle, époque où la France et l'Italie étaient dans une situation des plus embrouillées et où ce dernier pays avait à souffrir tant des guerres interminables des divers prétendants à la couronne que du grand affaiblissement de la puissance pontificale.

c'est ainsi, dis-je, que rAllemag-ne apparaît comme une puissance unie, forte contre les ennemis du dehors : à elle appartient désormais la conduite politique de l'Occident, après que l'empire de Charlemag-ne se fut démembré pour toujours.

Dans ce temps de dissolution et de transformation politique, les grands manquaient en général de sens pour la culture littéraire, et les ecclésiastiques eux-mêmes, évèques et abbés, étaient trop préoccupés par les intérêts politiques. Ce qui aggravait encore la situation, c'était Tappauvrissement, la destruction même des églises et des monastères ; c'était aussi le passage de leur administration dans des mains laïques, car on ne voyait que trop souvent la noblesse puissante de cette époque s'arroger ce privilèg-e.

Les écoles de la cour disparaissent maintenant ou perdent toute signification. Ce n'est plus que dans quelques écoles de cathédrales et de monastères que Ton continue à cultiver avec succès l'érudition et la littérature^ présent des temps passés^ en France, à Reims et à Saint-Amand ; en Allemagne, à Saint-Gall. Mais l'intérêt ecclésiastique domine presque entièrement les études et les productions littéraires. Toutefois, à cet intérêt se rattache également, surtout dans la culture spéciale de la théorie et de la pratique musicales, un sentiment esthétique qui donne un certain élan à la poésie lyrique religieuse, laquelle exerce, en ce temps-là, une influence durable et importante sur la poésie nationale.

Ainsi allaient les choses^ du moins sur le continent : les relations particulières de l'Angleterre demandent en effet une étude séparée, qu'on trouvera plus loin (1).

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