‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 146 sur 382 · Suit une description complète · texte numérisé non relu

Suit une description complète

bouffonne se dissipe : le Jeu (Jocus) et la Pétulance (Petulantia) jettent leurs cymbales, l'Amour son carquois; la Pompe (Pompa) se défait de ses atours, et la Volupté (Vo/uptas) n'a point peur de marcher sur les épines. Le sol est couvert de butin. Mais l’Avarice (Avaritia) survient alors pour s'en emparer (v. 454); dans sa suite, sont ses filles, les Soucis, la Faim, la Crainte, l’Angoisse, le Parjure, la Paleur (Pallor), la Corruption, la Fourberie (Dolus), le Mensonge (Conmenta), l'Insomnie, la Vilenie (Sordes), qui, semblables à des loups, fouillent le champ de bataille. Le poète fait ici un tableau animé des ravages que l’Avarice cause dans le monde. Elle s'attaque à toutes les classes. Elle ose même s'adresser aux prêtres du Seigneur qui, grâce au secours de la Raison, n'en sont que légèrement blessés. Là-dessus, l'Avarice se résout, après un long discours où elle se vante de ses exploits (1), à avoir recours à la ruse pour tromper les chrétiens. Elle se revêt du masque de l'honorable Économie et réussit à duper ainsi les cœurs dont la foi est faible. L'armée des Vertus chancelle; mais tout à coup s'élance la laborieuse Miséricorde (Operatio), qui la provoque dans un combat singulier. Elle ne porte aucune tache, car elle a donné aux pauvres tous ses biens. Pleine d’effroi, sûre de la mort, l'Avarice fixe son adversaire qui l’étrangle tremblante sous son poing. Cela fait, la Miséricorde ordonne à l'armée de déposer les armes (v. 606 sq.), vu que la cause de tant de maux n'existe plus. Les Soucis prennent la fuite, la Paix chasse la Guerre, et la Concorde (Concordia) donne l'ordre de rapporter à l'arsenal les aigles victorieuses. Tandis que ce retour s'exécute au milieu des cantiques (2), la Concorde est victime d’un guct-apens ; elle en sort la vie sauve, mais avec des blessures. L'assassin est bientôt pris, et il se livre sous le nom de Discorde (Discordia), avec le surnom

1. « Sola igitur rapui quidquid Styx abdit averis Gurgitibus : nobis ditissima tartara debent, Quos retinent, populos : quod volrunt saecula, nostrum est, Quod miscet mundus vesana negolia, nostrum. » V. 529 sq.

2. Les fantassins chantent des psaumes : les cavaliers, des hymnes. V. 648 sq. Celle différence n'est pas sans intérêt ; les premiers sont évidemment, comme « sermo pedester, » chent prosaïque, opposés au chant plus élevé et artistique des hymnes,

Eire ©

(275.] PSYCHOMACHIA

d'Hérésie (Haeresis). Après la perte de la bataille, la Discc s'était mêlée aux vainqueurs, comme étant de leur parti. reine des Vertus, la Foi (Fèdes), lui perce la langue pour l'4 pêcher de parler (1); après quoi, l’armée la déchire en n ceaux. Au milieu du camp et sur un « tribunal, » les sœ Concordia et Fides qui conduisent l’armée adressent ens: un discours à leurs soldats (v. 749 sq.) : celle-là recomma dans des paroles inspirées la paix intérieure, la concorde d la foi et dans la vie; celle-ci veut qu'après une guerre si 4 rieuse on bâtisse un temple à Jésus-Christ, à l'exemple de lomon.

L’auteur décrit cette construction (v. 825 sq.), en se tachant, dans les lignes principales, à la description d Jérusalem céleste de l'Apocalypse (c. XXI). Dans le tem trône la Sagesse, un sceptre à la main, semblable au sce d’Aaron. — Le poète termine par une prière d'actions grâces à Jésus-Christ, qui nous a appris à connaître les € gers de l'âme exposée au combat. Combien de fois elle s'é à Dieu après s'être débarrassée des vices! Mais combien fois aussi elle succombe encore à la sensualité ! Il en: ainsi jusqu'à ce qu’apparaisse Jésus-Christ, pour nous se rir; jusqu’à ce qu’un temple s'élève là où trônait le péché jusqu'à ce que la Sagesse vienne régner dans ce lemple, c’ à-dire jusqu'à ce que son règne arrive. C’est avec ce reg sur l'avenir de l'humanité, où l'âme n’aura plus de comb soutenir, que se termine ce poème.

Cette analyse motive d'elle-même, j'aime à le croire, l que j'ai donnée plus haut de cette poésie, comme ell montre l'unité. Le fait de voir la Discorde apparaître, sot le nom d’hérésie, ne saurait contredire cette affirmat L'hérésie est attribuée à l'influence des idées païennes, et était réellement ainsi pour les plus importantes de cette « que. Le poète veut montrer que le chrétien, jusqu’au no avènement du Christ, a à combattre les vices qui, nés d

4. La Discorde, en effet, après s'être fait connaître, fait sa professic foi, dans laquelle sont indiquées, en peu de mots, les principales hér de l'époque. V. 740 sq.

nature sensuelle, appartiennent au paganisme : ce n'est qu'a-

vec le secours des vertus chrétiennes qu’il peut remporter la victoire ; mais il ne peut la maintenir qu’en s’attachant fermement à l'Église, dans la science et dans la vie (1), c’est-àdire dans le dogme et la morale, qui doivent être unis indissolublement. Ainsi seulement la paix suit la victoire, dont elle est la récompense. Dans l'éloge de la Paix, Prudence montre un accord remarquable (et non remarqué jusqu'ici) avec saint Augustin, au dix-neuvième livre de la Cité de Dieu. Ce dernier s'est-il rappelé ici les vers du poète? En aucun cas, en effet, Prudence ne peut avoir mis à profit la Cité de Dieu (2). | Cette poésie de Prudence offre un très grand intérêt littéraire et historique en ce que, je l’ai déjà dit, c'est par elle que le style artistique de l’allégorie se développe, pour la première ‘fois et d’une manière complète, dans la poésie chrétienne de l'Occident. C’est également, si nous mettons peut-être à part les hymnes, parmi tous les ouvragesde notre poète, celui qui exerça la plus grande et la plus directe influence sur le moyen âge, non seulement par son exposition et par son style artistique et spécial, par le plus ancien et le plus grand modèle

Page 1