STYLE
sur generis (1). Or, cette phrase, il l’applique non seulement à l'âme mais à Dieu lui-même, tandis que le docétisme gnostique ne voulait accorder même au Christ crucifié qu’un corps imaginaire. De là la compréhension corporelle de la propagation des âmes au moyen du provignement, et celle du péché originel se transmettant comme une maladie ! — Avec une telle absence d'idéalisme, avec ces instincts violents d’une nature africaine passionnée, fougueuse et pleine d'imagination, tout ce qui tombe sous les sens semble à Tertullien dépouillé d’idéal et par suite à repousser comme une faute : delà, comme montaniste et en prévision de la destruction prochaine du monde qu’admettait celte secte, il exige non seulement l'ascétisme le’plus rigoureux, mais il s’égare lui-même jusqu'à ne plus placer l'essence du mariage que dans la commixtio carnis. Que dis je ! parti de ce point de vue, il arrive à l'opinion étrange, mais typique, que le Christ était un homme laid (2) !
Nul écrivain, mieux que Tertullien, ne justifie le mot de Buffon: le style, c’est l’homme. Or, le charme de son style, quelque défectueux qu'il soit d’ailleurs, consiste précisément dans le relief que lui imprime sa remarquable individualité : pour l’auteur en effel la forme n’est rien en elle-même; elle n’est que l'expression de la pensée, point de vue nouveau, et propre au christianisme, si nous le comparons avec l’antiquité classique. Cette absence de sentiment pour la.beauté de la forme est du reste une conséquence évidente de son manque d’idéalisme. Par suite, ses ouvrages sont entièrement dépourvus de composition artistique, même aux endroits où l'on s’attendrait à la rencontrer. La disposition logique elle-même est fréquemment en défaut. Ainsi s'explique, même dans ceux de ses ouvrages où l’éloquence brille de tout son éclat, l'absence de rythme dans la construction des périodes; à vrai dire, il ne s’en préoccupe jamais. Sa nature était réfractaire à l'harmonie; par contre, nous trouvons en lui un « esprit de contradiction » qui nous attache par la richesse des antithèses et par l'abondance des pointes et des jeux de mots.