De carn Christi, c
Plein de cette sorte d'esprit, nous devons avouer qu'ilfranchit souvent les limites du bon goût : d’autre part, dans des mots isolés, des phrases hachées et des constructions concises reposant sur des participes, il s'abandonne, trop souvent, hélas ! aux dépens dela clarté, à la violence de sa nature passionnée et à l'irritation si prompte de ses sentiments, et frappe son adversaire dans une langue serrée et énergique. La hâte de produire un ouvrage, qui souvent cst le fruit d'une inspiration plutôt que d’une réflexion calme, lui fait aussi négliger la liaison des phrases. Il laisse au lecteur le soin de
‘réfléchir sur l’enchaînement des idées, ou bien, s'il se résout
à les enchaîner lui-même, c'est à l'aide d’une particule sans signification précise sinon parfois tout à fait impropre. C'est dans le choix des expressions que le style de Tertullien s'affirme avec toute son originalité. C’est là, il est vrai, qu'éclatent au grand jour cette indifférence pour la valeuret l'importance de la forme en tant que forme et ce manque d'égards pour toutes les considérations conventionnelles et esthétiques de la langue; mais, c'est là aussi que l’on voit tout le génie de ce réaliste qui sait choisir l'expression la plus caractéristique, quand il en choisit une, et qui sait aussi la créer avec hardiesse lorsque le riche vocabulaire qu'il a à son service ne peut cependant la lui fournir (1). En considérant la latinité de Tertullien et celle de ses successeurs, on a eu vite fait d'adopter, pour la qualifier ordinairement, l'épithète d’« africaine» ; sous ce mot, on comprend tout ce qu’elle a d'irrégulier etde saillant : mais c'est bien à tort. On doit plutôt y distinguer des points tout à fait différents, en sorte qu'il restera ensuite très peu de détails spéciaux à l’Afrique. Avant tout, Tertullien prend ses expressions dans le domaine entier de la langue de la conversation, lequel confinait immédiatement à celui {de la langue populaire romaine; cet auteur de génie ne dédaigne pas çà et là d’y faire de larges emprunts. Or, c’est là seulement que se trouvent les africanismes véritables, et ils sont très difficiles à distinguer. Ceux qu'on] appelle de ce nom ne sont
1. Hauschild, Principes et moyens de formation des mots, dans Îertullien, Leipzig, 1876-1881.