DEPUIS LA MORT DE SAINT AUGUSTIN JUSQU'A L'ÉPOQI DE CHARLEMAGNE
Nous avons vu, dans la période précédente, que l: rature chrétienne-latine développa en prose et en des formes spéciales pour exprimer les pensées et le: ments chrétiens: c'est que le christianisme s'était assi culture esthétique de l'antiquité. Développées aussi, il « sous l'influence de la littérature chrétienne grecque, ces servirent de modèle aux temps à venir. L'histoire bi racontée en hexamètres, vint se dresser en face de 1 nationale romaine, de l'épopée mythologique et his d'un Virgile et d’un Lucain, et devint l'épopée chrétie
. poésie didactique de Prudence aborda les questions tiques les-plus importantes et fit un pendant à la poési: sophique de Lucrèce. Les œuvres de saint Paulin en l’h de saint Félix sont un produit de la poésie narrative et « tive. On s'adonne à l’épigramme, sous toutes ses f l'épitre n'est pas non plus délaissée; la satire même est « et quitte sa forme apologétique. La poésie lyrique chr apparaît, avec un caractère varié, dans la poésie des h soit qu’elle revête la forme populaire de la chanson, soit s'élève à la forme de l’ode horatienne et emprunte le ments d'un mètre artistique; on la voit même marier L’€ lyrique à l’élément épique et fournir ainsi le modèl romance nouvelle. Cette époque offre donc à notre
ration une grande richesse de genres, en poésie. Parmi eux, plusieurs ont même un haut degré d'originalité ; tel est le genre épico-lyrique, et telle est encore l'allégorie didactique, arrivée, dans la Psychomachie de Prudence, à son plus haut développement. Dans la prose elle-même, où s’affirmèrent assurément de plus nombreux ouvriers, nous avons vu tous les domaines cultivés avec plus où moins de succès. L’éloquence de la chaire, qui remplace ici l'éloquence du forum, se développa sous les formes les plus diverses : elle expliqua la Bible, le dogme, la morale et s’empara de l’enseignement général ; l’oraison funèbre entra dans ses attributions, et, avec elle, le sermon comminatoire, ou mercuriale, qui empiète sur le terrain pblitique. Nous y trouvons, de plus, les recherches spéculatives sous forme de traité ou de dialogue, ainsi que les écrits didactiques consacrés à exposer la morale et la philosophie populaire ; la polémique appliquée à la défense comme à l'accusation ; le genre épistolaire sous tous ses aspects; la chronique et l'histoire universelle, l'histoire ecclésiastique, l'histoire littéraire, la biographie et l’autobiographie, auxquels confine la légende qui grandit dans le domaine de la poésie. Les considérations les plus importantes sur la philosophie de l’histoire y trouvèrent elles-mêmes place.
C'est seulement sous l'influence de la culture gréco-romaine et de l’Orient que la littérature chrétienne-latine avait pu parvenir à cet apogée de grandeur : l’Empire romain les embrassait toutes deux ; elles contribuèrent à développer dans la . société chrétienne une foule d'idées nouvelles. Et, en même temps, le combat qui avait lieu entre des éléments incompatibles dans l'éducation, et le danger moral qui résultait de cette lutte, avaient amené un rehaussement extraordinaire dans la vie de l'âme. Il faut signaler une autre cause de cet essor littéraire ; c'était le souvenir, si vivace encore et si puissant dans les esprits, de l'antiquité, dont la forme littéraire s'imposa non seulement à la reconnaissance, mais encore à limitation des chrétiens. Toutefois, après la mort de saint Augustin, ces éléments qui avaient fait la grandeur des lettres chrétiennes, disparurent peu à peu. Aussi, pouvons-nous distinguer deux époques dans la littérature de cette période. Dans
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la première, qui embrasse environ un siècle, se manifeste encore un assez grand mouvement littéraire. Nous ne voyons pas, il est vrai, se produire des idées nouvelles importantes (d'autant moins que la force de l'autorité et la tendance hiérarchique deviennent de plus en plus puissantes dans l'Église), mais les idées de l’époque précédente, celles de saint Augustin surtout, qui pénètrent maintenant la société chrétienne aux prises avec le pélagianisme, continuent à alimenter ce siècle des Épigones et à lui donner une impulsion vers des créations nouvelles. On voit en même temps la dispute sur les deux natures du Christ, qui a révolutionné l'Orient, faire sentir jusqu'en Occident ses contre-coups ; le sentiment romanoantique Îui-même, dont la forme esthétique de la culture grecque était devenue une partie intégrante, se maintient toujours encore dans un certain degré, quels que soient les coups qu'on lui porte ; mais les cercles de la société dans lesquels il se trouva se resserrent de plus en plus. Déjà les Germains inondent l'Empire tout entier ; ils s’y établissent, soit d'une manière paisible et conforme aux traités, comme les Goths, soit d’une manière violente et en conquérants, comme les Vandales. Ces derniers portent un coup mortel à la culture romaiñe, en Afrique; ses représentants en effet, le clergé et la noblesse romaine, se voient atteints par une persécution cruelle ; dépouillés de leurs richesses, ils sont décimés par le supplice, la fuite ou l'exil. Dans les contrées soumises aux Goths, une guerre sourde continue à régner entre la population germaine et la population romane, et cet état de choses est non seulement l’œuvre de la barbarie, mais aussi celui de l’arianisme qui avait creusé, entre les deux populations, un abime infranchissable.
Ce manque de sécurité dans les rapports de la vie publique, la pression matérielle et morale qu'exerçait déjà toute seule la présence de cet élément étranger de population, devait forcément entraver les progrès de la culture et ceux surtout de la littérature des populations romanes. Mais, d'autre part, même après la déposition du dernier Auguste de l'Empire romain d'Occident, l’idée de l’Empire romain universel était toujours vivace en Italie, en Gaule et en Espagne: rien ne paraissait
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changé, si ce n’est qu’on s'imaginait maintenant le pouvoir concentré entre les mains des empereurs byzantins. Le peuple roman se regardait toujours comme le peuple dominateur. L'idée de l’éternelle domination de Rome, jusqu'au retour du Christ, avait été adoptée et consacrée par l’Église et par ses docteurs. La fierté des Romans des classes élevées était encore complète en face des Barbares hérétiques et plus ou moins étrangers à la civilisation ; dans le domaine social du moins, c’étaient les vaincus qui étaient les vainqueurs. Les Germains le reconnaissaient sans peine, et c'était là un signe de leur propre civilisation : ils montraient (les Goths notamment) le plus grand respect pour la culture antique dont l'État romain en décrépitude était le représentant; et celui-ci, malgré tout, leur en imposait encore autant que cette culture. C’est ainsi que les Goths laissèrent, autant que possible, subsister dans leurs royaume la constitution romaine : les Romans conservèrent leurs droits et, à peu de changements près, leur constitution et Icur administration municipales. Le même royaume réunissait en même temps deux États et deux peuples, les Goths et les Romans, et le seul vrai souverain de ce royaume était le roi allemand, tandis que longtemps encore l’empereur romain en fut uniquement le souverain idéal. Les lois, la langue, la foi et les mœurs des Germains formaient comme une barrière entre eux et les Romans; ces derniers trouvaient mème, dans leur coutume et dans leur loi, une défense encore expresse de contracter avec eux des unions matrimoniales. Parmi les conseillers les plus influents du roi lui-même, on voyait des Romans. Dans cette première époque de notre période, laquelle s'étend jusqu'à l'an 530 environ, les antiques écoles traditionnelles subsistaient toujours; on les trouvait dans l'empire des Ostrogoths et dans celui def Visigoths, c’est-à-dire en Italie, dans le midi de la Gaule et en Espagne, et, par conséquent, dans ces contrées de l'Occident où, ab straction faite de l'Afrique, la culture antique avait trouvé son meilleur asile et où la nouvelle littérature chrétienne-latine était en même temps cultivée ; bien plus, elles avaient encore, du moins en Italie, la protection de l’État. Les rois goths, qui se romanisèrent plus ou moins, professè-
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rent une grande estime pour l'éloquence romaine ; rhéteurs et grammairiens furent encore l'objet de plus d’une faveur; aussi ne dédaignèrent-ils pas non plus de flatter tous les souverains, même quand ils étaient barbares.
Mais, au commencement de la deuxième époque, cet état des choses changea complètement de face et cette modification devint funeste à la culture antique. Des Alpes à la Sicile, l'Italie, qui était sa patrie en Occident, est bientôt désolée par une guerre pleine de vicissitudes qui dura près d’un quart de siècle (535-554) et qui éclata, peu après la mort de Théodoric le Grand, entre la Rome orientale (Byzance) et les Goths. L'Italie eut d'autant plus à souffrir que la population romane avait, soit en secret, soit publiquement, pris parti pour Byzance et provoqué ainsi la vengeance des Goths ; d'autre part, Byzance soumit même cette contrée, arrachée auxGoths, à des impôts plus écrasants que ne l'avaient fait ces derniers. L'Italie descendit au rang d’une simple province de l'Empire romain d Ürient pour devenir en grande partie, quinze ans plus tard, la proie d’une autre tribu germaine plus inculte encore, celle des Langobards. C’est à cette heure seulement que les anciens dominateurs du monde deviennent les esclaves des Barbares; ceux-ci traitèrent ce pays comme des conquérants Impitoyables, quoique Rome elle-même, Ravenne et les Villes maritimes les plus importantes restassent encore sous l'autorité de Byzance. Les pertes matérielles qui affligèrent ce pays furent d'autant plus grandes, que la guerre entre les Langobards et Byzance était continuelle. La papauté seule fit survivre le souvenir de l'antique grandeur de l'Italie et de Rome (1).
Depuis 535, la Gaule se trouvait presque tout entière entre les mains des Francs; après avoir déjà, en 486, mis fin à la domination romaine au nord de la Loire, ils avaient, depuis les dix premières années du vr siècle, arraché le pays du sud
1. Déjà, en 430, saint Prosper d'Aquitaine annonce ce changement des choses dans les vers remarquables de son poème De ingratis (v. 51 sq.) : Sedes Rome Petri, quae pastoralis honoris Facta caput mundo, quidquid non possidet armis Religione tenet.
de Ja Loire aux Visigoths et celui du sud-est aux Burgondes; en 534, ils réunirent au leur ces empires, et, deux ans plus tard, Byzance elle-même reconnut leur souveraineté sur la Gaule. Quoique ce changement de la domination germaine dans le sud de la Gaule atteignit peu les institutions politiques et les laissät subsister telles qu'elles étaient auparavant; quoique les Romains n’en éprouvassent aucun dommage matériel, cependant, le sentiment antique et romain devait enfin complètement disparaître et chercher un asile dans l’Église catholique. Les rapports de ces conquérants Francs, en effet, étaient tout autres vis-à-vis des Romans que ne l’avaient été ceux des Visigoths; ces derniers ne s'étaient emparés du pays qu'à litre d'alliés de Rome, et il leur avait été même cédé par elle en partie volontairement. Ce fut avec le plus grand succès que l'Église catholique accorda sa protection à la nationalité romane ; c'était elle qui avait facilité la victoire des Francs; dès Je début, ceux-ci élaient devenus ses fils; elle avait, depuis longtemps déjà, fait avec cux une alliance secrète contre les Visigoths et les Burgondes, qui étaient ariens; les Francs jouaient donc, vis-à-vis des autres nations germaines de la Gaule, presque le même rôle que Byzance avail joué pour l'Italie et l'Afrique. Au point de vue religieux et chrétien, ils furent salués comme des libérateurs par les Romans du sud de la Gaule, tandis qu’au point de vue national, ils ne faisaient que consolider la domination des Barbares, en la rendant même plus humiliante et plus manifeste. Sur le terrain neutre de l'Église catholique, qui s'élevait au-dessus des contrastes nationaux, mais qui, en fait, appartenait tout spécialement au romanisme par suite de l'assimilation des éléments de la culture gréco-romaine, la nation romane put conserver la suprématie et exercer mème sur la vie politique la plus grande influence. Et c'est ainsi que nous voyons, comme à l'époque de la domination des Visigoths en Gaule, des Romans de qualité quitter la vie politique pour occuper des sièges épiscopaux, qui, sous les Francs, deviennent en partie l'apanage de certaines familles sénatoriales. — En Espagne, les rapports de l'époque précédente subsistent encore, et quoique le catholicisme y éprouve de violentes persécutions passagères, comme
sous le roi Léovigilde, le romanisme trouve pourta son principal appui; bien plus, avec la conversion Reccarède, fils de Léovigilde, à l'Église orthodoxe qui fut suivi par les Goths), l’influence du clergé c: sur l’État devint très considérable, de sorte que la rom des Visigoths s’accomplit bien plus rapidement que autres peuplades germaines.
Sous l'influence de l'Église catholique, la fusion d nalités d’où devaient sortir les nouveaux peuples € dent, achève de faire disparaître l'antique sentime pationalité romaine; les Germains l'avaient déjà point de vue politique, et le christianisme, qui pénètre plus profondément les peuples, le détruisit de fond er au point de vue moral. Politique et morale marchent pair et leur action est réciproque. Alors s'élèvent et : les écoles ecclésiastiques, surtout les écoles des mo elles prennent de plus en plus la place des ancienn profanes, lesquelles disparaissent, à quelques rares e: près, dans cette deuxième époque. La culture an obligée de se retirer complètement sous l'aile de l'É, lui accorde un asile protecteur et parvient à la sauve ment dans plusieurs cloîtres. C’est là aussi que la li de l'antiquité se réfugie, en grande partie; les œ1 multiplient même, au moyen de copies nouvelles: science antique ne pénètre toutefois dans de plus gr: cles, que sous une forme modifiée par l'Église, soit à l’école, soit au moyen d'ouvrages encyclopédiques. S forme seulement, elle était alors compréhensible cercles et leur offrait quelque attrait; et c’est seulenr qu’elle fut conservée aux siècles à venir. Ainsi se ge fruits, à l'aide seulement d’une mixture hétérogène, vérité, en change essentiellement le got.
La littérature n’a, dans cette époque, et spécialemt ür du vu siècle, que très peu de représentants. Il es que nombre de ses produits se soient perdus ; mai est pas moins certain qu'ils méritaient ce sort. Non s l'éducation nationale avait en général baissé considér dans les pays qui jusque-là avaient cultivé la littérat
tienne-latine, mais il n'y avait plus les influences favorables du dehors; bien plus, celles qui se faisaient sentir étaient toutes pernicieuses. Au point de vue dogmatique, l'Église catholique était parvenue à son but; il n’y avait plus que les intérêts pratiques qui la poussaient à maintenir sa position extérieure en face des puissances ennemies, — comme l'arianisme des Visigoths, celui des Longobards et enfin Byzance, — ou bien à étendre sa domination sur les Barbares encore päiens. Sous le rapport politique, il y avait les combats et les luttes intérieures qui ne prenaient jamais fin en Îtalie et en Gaule; à cela vint s'ajouter, pour l'Espagne, au commencement du vin siècle, l'invasion des Arabes, qui arracha presque entièrement ce pays au christianisme. La littérature de cette époque serait encore plus pauvre, et la continuité de son développement même aurait semblé interrompue, si le christianisme n'avait conquis de nouveaux territoires, d'où surgirent bientôt des apôtres inspirés, qui, emportés par “un enthousiasme plein de fraicheur et de jeunesse, s'emparèrent de la culture antique transmise par l’Église et se sentirent entraînés à la remanier et à la répandre à leur tour : je parle des Irlandais et des Anglo-Saxons. Après que saint Patrice eut, vers 430, introduit le christianisme en Irlande, le pays se couvrit rapidement de cloîtres où les plus hautes classes, la noblesse etles Druides, se livrèrent en même temps avec enthousiasme à l’ascétisme et à la sagesse de la nouvelle religion : la vocation des Druides embrassait aussi la culture de la science nationale et celle du culte. Ces moines irlandais rapportèrent alors, surtout à partir de la fin du vi siècle, l'amour de l’ascétisme et la culture littéraire sur le continent, en Gaule, en Germanie et même dans l'Italie supérieure. Ils y fondèrent des cloîtres comme Luxeuil, Saint-Galles, Bobbio, etc., qui devinrent, pour les siècles suivants, les sanctuaires les plus importants de la culture intellectuelle. Vers la même époque, des Bénédictins de l'Italie, envoyés directement par le Pape, commencèrent la conversion des Anglo-Saxons : les Irlandais y participèrent, ct leur transmirent, à eux aussi, leur amoür de l'ascétisme et de la science. La jeune Église
anglo-säxohhie resta en telation suivie avec l'Italie : c’est a
(348.] AU LIVRE TROISIÈME ce qui la protégea contre la partialité de l’Église ü Ainsi, à partir des trente dernières années du vie « moines anglo-saxons, suivant l'exemple de leurs les moines irlandais, se consacrèrent comme eux aux et dépassèrent bientôt la gloire de ces maîtres. L ecclésiastique elle-même, qu'ils avaient reçue d'eux € partie, produisit chez les Anglo-Saxons des fruits riches : ce sont les Anglo-Saxons qui, dans les temp sombres, continuent d'une manière remarquable la 1 chrétienne-latine et lui conservent la vie pour la tre plus tard au siècle des Carlovingiens; ce sont eux temps qui, les premiers parmi les nouveaux peuples dent romano-germain, héritiers et représentants de universelle, produisent une littérature nationale. On peut voir clairement par là comment cette pér: littérature chrétienne-latine est une période de transi l’histoire de la littérature universelle; considérée à c: vue, la deuxième époque surtout offre un grand inté rique. Un trait nouveau et qui lui est particulier, un se rattache immédiatement à son caractère général e! feste déjà vers la fin de la première époque de cette consiste dans l'influence qu'exerce sur la littératt tienne-latine l'élément populaire germanique et celtit influence doit être attribuée soit aux matières de ouvrages, soit aux auteurs qui appartiennent à ces ne ou qui, du moins, écrivent sous leur inspiration. Pi littérature des Épigones acquit les éléments d’une vie et pleine de fraîcheur. Il y a dans cette deuxième € notre période, une particularité qui ne se rattache pa son caractère général, c'est, pour m'exprimer brièv vulgarisation de la littérature chrétienne-latine, c'est -cerlaines de ses branches qui seules pouvaient être sées en se prêtant à la transmission orale, comme l'! sermon et la légende (1).
1. Ozanam, La civilisation au vinquième siècle. — La chrétienne chez les Francs. OEuvres, 2° éd., Paris, 4855. Tom — Dahn, Die Künige der Germanen. Vol, I-VI. Munich, 1861
Nous passons maintenant à l'étude des productions littéraires de cette période et, en premier lieu, à l'étude de celles de sa première époque. Nous pouvons, du moins, en général, séparer la poésie de la prose, car il arrive rarement de rencontrer un auteur qui ait acquis, dans les deux domaines à la fois, une célébrité littéraire. Nous commençons par la poésie, qui, à la vérité, ne se meut pas en dehors de la sphère ouverte dans la période précédente, mais qui offre néanmoins quelques ouvrages assez originaux. À la tète des poètes se présénte, duns l'ordre chronologique, un auteur qui a plus écrit en prose qu'en vers, mais dont les ouvrages en prose, à l'exception d'un seul, n’ont ici aucun intérêt pour nous. Quelque prosaïque que fût sa nature, ce n’est pourtant que dans ses productions poétiques qu'il a réussi à montrer une certaine originalité. C’est S. PaosPer d'Aquitaine (1). Par lui, cette période se rattache vraiment à la période précédente. Zélé partisan et élève de saint Auguslin, c'est-à-dire instruit par ses écrits (2), 11 poursuivit avec passion la lutte de ce Père de l'Église contre le pélagianisme. Il chercha à découvrir cette erreur dans l'opinion intermédiaire qui prévalait alors dans le sud de la Gaule sur les rapports entre la grâce et le libre arbitre; 1l tourna ses armes contre un homme donc l'influence était fort considé-
1. Sancti Prosperi Aquitani opera omnia ad mss. codd., nec non ad edit. antiquiores et castigatiores emendata, etc. Paris, 1711. In-fol (édité par Le Brun et Mangeaut). — Prosperi Aquitani de gratia Dei et libero arbitrio hominis et praedestinalione sanctorum opera omnia. Editio emendaltiss. et variis lectiontbus praecipue ex codd. mss. Vatican. curavit P. F. F. (Petrus Franciscus Fogginius). Rome, 1758; ensuite Venise, 1786. — Wiggers, Op., cit. (V. plus haut p. 340. Rem. I).
2. Il ne le connaissait pas personnellement. V. le début de sa lettre ad Augustinum.
rable en Gaule, Cassien, qui, dans une de ses Collations, avait développé cette opinion, ainsi que nous l'avons fait remarquer précédemment. Nous avons très peu de dates certaines sur la vie de saint Prosper ; heureusement, celles que nous avons se rapportent immédiatement à son action comme littérateur. C'était un laïque savant qui avait étudié avec beaucoup de succès dans les écoles de sa patrie, toujours florissantes et à la tête du mouvement littéraire (4). S'étant fixé dans la Provence, apparemment à Marseille, c'est vers l'an 428 qu'il apprend d’abord, par un écrit de saint Augustin, à connaître le semi-pélagianisme, qui s’étendait dans le sud de la Gaule. Cette circonstance le détermina à écrire deux ouvrages qui avaient pour but de faire connaître sa doctrine : De praedestinatione sanctorum et De dono perseverantiae. Peu de temps après, Prosper se met lui-même en campagne contre les adversaires de l’augustinisme dans une série d’écrits” dont l'un des premiers, sinon le premier même, est son poème De ingratis, composé entre 429 et 430, avant la mort de saint Augustin. Parmi ses écrits polémiques en prose, le plus remarquable est celui qu’il écrivit deux ans plus tard contre Cassien : De gratia Dei et libero arbitrio, et qui porta ensuite un sous-titre, contra Collatorem, d'après lequel seul il est souvent cité. Nous devons encore noter, parmi ses ouvrages dignes deremarque, les suivants : d’abord, un recueil de presque quatre cents sentences des œuvres de son maître (Sententiarum ex operibus Augustini delibatarum lber) ; c'est, en même temps, comme une Somme de la théologie de ce Père ; le livre est remarquable, même au point de vue de l’histoire littéraire, parce qu'il est,en Occident, le premier dans un genre qui devait provoquer, au moyen âge, des ouvrages importants comme ceux de Pierre Lombard. Ce
recueil engagea saint Prosper à écrire ensuite un livre d’Epi-.
grammes. Enfin il composa également une chronique universelle, se rattachant à celle de saint Jérôme et dont nous pärlerons plus loin. 1] mourut, selon toute apparence, en l'an 463 (2).
4. C'est ainsi que Gennade l'appelle : (De nir ill,, c. 84) « Sermone scholsticus. »
2. La Chronique dans sa dernière édition (v. plus loin) se terminant à
Le poème De ingratis, qui comprend un peu plus de mille hexamètres, est écrit, ainsi que le poète l'annonce lui-même dans une courte préface de cinq distiques, contre les semi-pélagiens de la Gaule méridionale; il voyait revivre en eux le Pélagianisme ; de là, le titre : Ingrati, qui a un double sens et ne signifie pas ici seulement les ingrats, mais les contempteurs de la grâce (1). Le poème est divisé en quatre parties, dont la première fait rapidement l'historique du pélagianisme et montre sa condamnation par l'Église d'Occident et sa nouvelle réapparition. A l'aide d'une insinuation qui semble perfide, le poète identifie ensuite le semi-pélagianisme avec le pélagianisme, en prètant la parole aux partisans de ce dernier et en leur faisant réclamer, comme un acte de justice, la condamnation des semi-pélagiens ou leur propre admission dans le giron de l’Église. Dans les trois autres parties du poème, l'auteur expose la doctrine semi-pélagienne, ses différences comme aussi ses liens de parenté avec le pélagianisme, et il cherche ensuite à la réfuter. Le contenu de l'ouvrage étant purement dogmatique, je renonce à en donner une analyse plus détaillée, et cela, avec d'autant plus de plaisir, que l'esprit d'intolérance religieuse qu'on est porté à y voir, nous est antipathique de nos jours. Ici, comme toujours, cet esprit, est intimement uni à une soumission passive de l'autorité (2): il se montre dans une polémique écrite en partie contre le sens commun. En général, les détails sont aussi peu poétiques que le fonds de l'ouvrage : le tout n’est qu'une versification, habile pour cette époque, d'une querelle théologique ; c’est écrit, on
l’année 455, on peut bien conclure que l'auteur ne vécut pas longtemps après, sans quoi il l'aurait certainement continuée. De plus, Marcellinus Comes, dans sa Chronique; parle de saint Prosper à la date de 463 (v. Ronc., p, 295), d’où l’on semble en droit de conclure que ce fut là l'année de sa mort.
1. Dans les éditions, à cause des manuscrits, le titre est souvent : Ilept ayapiotwv, id est, de ingratis. Peut-être saint Prosper n'avait donné originairement à son ouvrage que le titre grec, d'après le procédé de Prudence (Peristephanon) ; mais, dans la préface (v. 3), il montre déjà la traduction de l'expression grecque ; on y lit, en effet « Adversum ingratos... centenis decies versibus excolui. »
2. Il la met elle-même en avant dans la première partie, où l'on trouve également un éloge enthousiaste de saint Augustin. V. 103 sq.