‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 267 sur 382 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

FULGENTIUS. MARTIUS CAPELLA.

Nous abordons maintenant une variété littéraire, mélange curieux où les écrivains s'occupent de spéculations mystiques pleines de bizarreries ; on dirait une plante grandie sur le sol païen et qui vient prendre racine sur le sol chrétien. Ce genre littéraire fait son apparition, à cette époque, dans deux ouvrages de Fasrus PLaxcranEes FuLGEnTIus (2) et exerce une grande :in-

4. Voici l'aveu de Sidoine (Æpp. 1. IV. ep. 3) : « Denique et quondam, nec injuria, haec principalis facundia computabatur, cui paucis multa cohibenti curae fuit causam potius implere,. quam paginam. » Il avait déjà dit auparavant : « Nova ibi verba, quia vetusta; quibusque collatus merito etiam antiquarun literarum stylus antiquaretur ; quodque pretiosius, tota illa dictio sic caesuratim succincta quod profluens : quam rebus amplam strictamque sententiis senties plus docere, quam dicere. »

2. Mythographorum latinorum tomus II, complectens Fabii Planciadis Fulgentii Mythologias, Continentiam Virgilianam et libellum de prisco sermone etc. (Ed. Muncker). Amsterdam, 1681 ; Liber absque litteris de aetatibus mundi et hominis auct. F. Cl. Gord. Fulgentio eruit a mss. codd. J, Hommevet not. illustr. Paris, 1694: Zink, der Mytholog Fulgentius,

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fluence dans le domaine de l’histoire littéraire. C'est l’explication allégorique de la mythologie antique, soit générale, soit particulière, dans les mythes des épopées nationales. Elle prit naissance chezles philosophes grecs, notamment lesstoïciens, qui cherchaiïent par ce moyen à concilier leur système scientifique avec la croyance du peuple en s’efforçant de découvrir dans les dieux et dans les récits qu’on faisait sur leur compte des idées physico-philosophiques et morales (le xyos ousrnès, la physica ratio) que recouvrait une enveloppe figurée (1). Cette explication reposait surtout sur les poèmes d'Homère et d'Hésiode. Ce genre d'explication allégorique passa dans la littérature romaine avec le stoïcisme lui-même. Verron l’adopta. Les apologistes chrétiens, nous l’avons vu, le combattirent comme un moyen de défense de la religion païenne, mais ils l’acceptèrent encore en partie pour appuyer leur explication evhéméristique des mythes. Fulgence va l'employer à son tour pour le faire servir à l'éducation grammaticale des chrétiens ; la base de ce système ne formait-elle pas, dans Rome chrétienne elle-même, un des éléments pour l'étude des poètes classiques et en particulier de Virgile ? Fulgence était, sans contredit, un grammairien de profession ; d'après les conjectures les plus probables, 1l exerça sa profession à Carthage et écrivit dans les vingt dernières années du v° siècle (2). Parmi ses ouvrages, deux rentrent dans le cadre de

ein Beitrag. sur rôm. Literaturgesch. u. zur Grammatik des afrikan Lateins. Wurzbourg, 1867, in-4; Reiïfferscheid, Müittheilungen aus Handschr. II im Rhein. Museum. N. F. Vol. 23. 1868; Jungmanà, Quaestionum Fulgentiarum capita II in Ritschls Acta soc. philol. Lips , t. I, Leipzig, 1870.

4. Zeller, Philos, der Griechen, I, 1, p. 301. L'auteur y montre en détail ce procédé des stoïciens.

2. Bien des circonstances plaident en faveur de son origine africaine. V., en général, là-dessus, Zincke, p. 419, Ce qui pourrait donner quelque poids à cette opinion, c'est que nous connaissons deux autres écrivains qui por taient le même nom et qui écrivirent des ouvrages théologiques : l’un était même contemporain de notre Fulgence, d’après notre calcul, et l’autre vécut peu de temps après lui : or, tous deux étaient Africains, ainsi que Marcianus Capella, dont la tournure d'esprit a tant de traits de parenté avec celle de Fulgence. On peut dire également en faveur de son origine africaine que l'auteur du « Liber absque litteris » (v. la rem. suivante) se fait connaître comme africain, dans la préface. Quant à ce qui concerne l’époque de la

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cette étude : les trois livres de mythologie (Mythologiarum), et celui qui a pour titre Vérgt/iana Continentia (1).

La mythologie, adresség à un prêtre, Catus, débute par un songe ; l’auteur rappelle en cela le Somnium Scinionis de Cicéron. Par suite d'invasions fréquentes de la part des ennemis, il resta longtemps enfermé dans sa maison de campagne ; lorsque enfin l'apparition du roi ramena la sécurité si désirée, il quitta sa villa, pour courir la campagne. Étendu à l’ombre d’un arbre et invité par le concert des oiseaux à composer des vers, 1] invoque les Muses dans un chant. Elles s’empressent d'accourir (2); Calliope, qui l'aime, le salue tendrement et il

composition des Mythologies, Zinck adopte le règne de Hunéric et spécialepment la dernière année de ce règne, car si la famine dont il parle d'après un passage de Victor Vitensis arriva sous Hunéric, on ne saurait, d'après le récit de cet auteur, la placer avant l'année 484 (v. plus haut p.485). On pourrait également reporter cette composition au règne de Gonthamond (484-49%6", successeur de Hunéric. Le premier orage de la persécution contre les catholiques était assurément passé, lorsque Fulgence écrivit ses livres ; quant au danger qu'il courait alors de la part des barbares, à cause de son activité littéraire et dont il est question dans plusieurs passages de ses œuvres (v. Zinck, p. 10), on peut prétendre que ce qu'il en dit s'applique à merveille au règne de Gonthamond; celui-ci fit essuyer à Dracontius (v. plus haut, p. 409) une de ces persécutions à laquelle Fulgence fait peut-être ici allusion. La glose d'un vieux mss. elle-même à l'endroit de l'empereur Zénon montre bien qu’une tradition a fait remonter à cette époque les œuvres de Fulgence. — Jungmann (Die Zeit des Fulgentius dans Rhein. Museum, neue Folge XXXIT, p. 564 sq.) adopte. au contraire, comme date de composition, le commencement du règne de Hilderic et appuie sa manière de voir sur des arguments qui ne manquent pas de valeur.

1. Nous avons encore de lui un écrit sur la grammaire : Z’xposiéio sermonum antiquorum. Danssonlivre Virg.Contin., Fulgence parle aussi d'un liber physiologus ( « quem nuper edidimus de medicinalibus causis et septenart ac de novenario numero, omnem arithmeticne artis digessimus rationem ») dans lequel, entre autres choses, il aurait expliqué lesens mystique du nombre sept. Dans sa mythologie, il fait allusion à la composition de poèmes et de satires. Nous avons de lui encore, si les apparences ne sont pas mensongères (c’est Reifferscbeid et Jungmann qui l'ont prouvé), un ouvrage intitulé : Liber absque litteris de aetatibus mundi et hominis, jeu de grammaire dans lequel dans chaque section marque, d'après l’ordre naturel, une lettre de l'alphabet : il ne nous en reste plus que quatorze. Le contenu en est emprunté à l'histoire universelle, à l’histoire biblique d’abord eten second lieu à celle des païens. Vu que le fond était tout à fait secondaire pour l’auteur, le livre n'offre aucun intérêt pour l’histoire de la littérature.

2. Il faut apparemment lire dans ce passage « fer ternae virgines », selon la correction de Barth.

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entame avec elle une conversation dans laquelle il lui explique la tendance de l'ouvrage mythologique qu'il est occupé à écrire. Ce ne sont point les mythes, en tant que mythes, qu'il veut exposer ; c'est la vérité qui se cache sous leur vaine enveloppe qu'il cherche à révéler, c'est leur sigmification mystique qu'il prétend connaître (1). Calliope remarque qu'il ne s'agit pas ici du jeu de la poésie, c'est la Philosophie, c'est Uranie qui doivent aider l’auteur dans la composition de cet ouvrage. Puisse néanmoins sa Satire venir charmer ses loisirs. Ici la scène change. L’auteur repose dans sa chambre à cou. cher : voilà qu’il a une nouvelle vision. Calliope apparaît de rechef, précédée d’une jeune vierge folâtre et espiègle, la Satire apparemment, avec deux auxiliaires qu'elle lui a promis, à ses côtés : l’une, vêtueavec pompe, est Uranie ; l’autre, unc femme aux cheveux blancs et au visage ridé, est la Philosophie. Tu n'as qu’à ouvrir l'esprit et les oreilles pour recevoir leurs ordres, dit Calliope à l’auteur. « C’est maintenant, continue-t-elle, que nous voulons révéler d’abord la nature des dieux et dire d’où provient, pour les esprits faibles, ce fléau de méchante crédulité. » Là-dessus, suit une petite histoire, racontée à coup sûr par Calliope elle-même, et empruntée au Lacédémonien Diophante, histoire qui doit montrer l'origine du culte des images en général: la religion païenne n’est aussi pour Fulgence qu’une idolâtrie. On parle ensuite de Saturne, dont les versa coupés et jetés à la mer donnèrent naissance à Vénus. « Voyons, yest-il dit, ce que la Philosophie pense de cette histoire. » Provoquée, la Philosophie donne l'explication désirée.

A partir de là, il n’est plus question, dans tout le corps de l'ouvrage, de ces personnages mythologiques ; même en terminant, l’auteur ne leur consacrera pas le moindre souvenir. Il est done manifeste qu'il continue de parler en son nom. Ce procédé irréfléchi et arbitraire, qui se manifeste ici, se montre encore dans le désordre de la disposition des matières (2) après

4. « Mutatas itaque vanitates manifeslare cupimus, non manifesté mutando fuscamus... quid mysticum in his sapere debeat cerebrum, agnoscamus. »

2, Quoique cependant on remarque en plusieurs cas, ainsi que le dit Zinck p. 23, une certaine association d'idées qui explique les transitions; mais ce procédé est complètement arbitraire.

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que l’auteur a traité des quatre fils de Saturne, Jupiter, Junon, Neptune et Pluton, dans lesquels il voit les quatre éléments.

Pour son récit, voilà de quelle manière procède ordinairement Fulgence : il commence par rappeler brièvement les divinités et leurs attributs, ou bien encore les récits mythologiques, et il leur donne seulement ua souvenir; il fournit ensuite l'explication des mythes, ce qui est tout pour lui. Ici, il suit la méthode des stoïciens, et celle des néo-platoniciens, leurs successeurs et imitateurs : comme ces derniers, il trouve généralement cette explication, à l'aide d’une étymologie (1) ; mais, la plupart du temps, cette étymologie est absurde, et, en règle générale, elle est tirée des œuvres des philosophes mentionnés.

Il suit de là que, dans son entier, l'ouvrage paraît n’être qu'une compilation abrégée, et sans ordre, de l'explication stoïco-néo-platonicienne des mythes, puisée dans les écrits des scoliastes grecs et romains de toute nuance. Il n'y a, propres à Fulgence, que quelques explications dans le sens chrétien. C’est ainsi que cèet là, par exemple, il citedes passages de la Bible à côté des sentences des philosophes de l'antiquité; la moralité de l’allégorie reçoit ainsi une teinte chrétienne par rapport au temps présent. Témoin ce qu'il voit dans le jugement de Paris (1. IE, c. 1) : les trois déesses représentent, Minerve, la vie contemplative ; Junon, la vie active; Vénus, la vie des sens; or, la vie contemplative est celle des ecclésiastiques et des moines, comme elle était autrefois celle des philosophes ; David l'annonce déjà en ces'termes (Ps. E, v. 4) : Beatus vir qui non abtit in consiho impiorum, et in via peccatorum non stetit, et in cathedra pestilentiae non sedit. C'est ainsi également que, dans l'explication du mythe d'Hercule et d'Omphale (1. IL, c: 5), il dit quela femme est la plus grande tentation du monde et qu’elle ne signifie que péché. Omphale est la sensualité, car, en grec, tusxhès veut dire nombril; or,

4. C'est ainsi que ’Alrvr égale abavaros xapôévog « immortalis virgo; » “Hpaxdrc est npowv xXËos. » « Alcaei nepos dicitur » : äkxn «enim graece praesumptio interpretatur; nam et Alcmenam matrem habet, quasi Almera, quod graece salsum dicitur, » et il fait rapporter cela au sel de sa sagesse.

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our la femme, c’est dansle nombril qu'est la sensualité, ainsi que le dit la Bible » (1).

Le deuxième ouvrage de Fulgence est moins considérable que celui dont nous venons de parler; il lui est postérieur et ne forme en quelque sorte qu’un appendice. C’est un essai d'explication allégorique de l’Enéide de Virgile, semblable à celui que les stoïciens avaient donné sur les poésies d'Homère. Cet ouvrage est adressé au même ecclésiastique que la Hythologie (2). Après avoir expliqué brièvement la signification mystique de chaque Églogue et des livres des Géorgiques, explication qui, longuement développée, offrirait des dangers pour son époque, Fulgence compose cinq hexamètres pour invoquer les muses de Virgile. Mais voilà que le vieux poète lui-même lui apparaît, afin de lui expliquer le sens caché de son épopée. Fulgence ne veut connaître que ce qui est nécessaire pour enseigner la grammaire (3). Virgile lui dit donc que, dans ses douze livres de l’Énéide, il a montré l’état complet de la vie humaine. C’est ce qu’il prouve ensuite, en passant en revue son ouvrage. Son élève l'écoute avec une attention anxieuse et l’interrompt de temps à autre par des remarques qu'il lui soumet, et des questions qu'il lui adresse. Virgile s'appesantit plus longuement sur le premier et sur le sixième livres (descente aux Enfers); il ne fait, que donner le

‘contenu des autres, se contentant même, pour les derniers,

de les traiter en bloc. Ici, comme dans le premier ouvrage, nous chercherions en vain une conclusion proprement dite. Le premier vers fait pressentir déjà dans les mots arma, vir, primus, la signification mystique de tout l’ouvrage, comme le poète annonce lui-même le sujet de son poème dans les premiers vers. Ces trois mots indiquent les trois degrés de la vie humainc : posséder, gouverner, orner, ou bien nature, doc-

1. « Non est praecisus umbilicus tuus (Ezech., XVI, 4) quasi diceret (lex divina) non est peccatum tuum amputatum. Nam et matrix illic catenata constringitur : unde et epomphalia eodem loco firmandis foetibus opponuntur. » |

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