DIALOGUES
ver un ami de jeunesse, son diacre Pierre. Il lui ouvre son cœur : combien il a perdu, en renonçant forcément à la vie du cloître, à la vie contemplative ! Et ce qui augmente sa douleur, c'est de voir le degré de perfection auquel sont arrivés quelques-uns de ceux qui se sont complètement retirés du monde. Pierre donne la réplique au pontife, et ici commence le dialogue. C'est à peine, dit le diacre, s’il connaît, en Italie, des hommes tels que ceux dont parle saint Grégoire, et dont la vie ait brillé par l'éclat des vertus, c’est-à-dire par les miracles. — Saint Grégoire pourrait lui en nommer un grand nombre, soit d’après le récit de témoins sérieux et amis de la vérité, soit d’après sa connaissance personnelle. — Pierre le supplie de le faire ; ce ne sera pas du temps perdu que de surseoir un peu à l'étude de la Bible, car de tels récits édifient, et saisissent même certaines personnes plus que ne le font des sermons. — Saint Grégoire fait encore remarquer que, s’il ne se fait pas scrupule de rapporter plusieurs traits d'après le témoignage d'autrui, il ne fait que suivre en cela l'exemple de saint Marc et de saint Luc; néanmoins, pour couper court à tout doute, 1l nommera ses autorités, ce qu'il fait effectivement en plusieurs cas particuliers; toutefois, dans une partie de ces témoignages, il n’a fait que reproduire le sens et non les paroles des témoins, à cause de la «rusticité » des expressions (1). On voit par là que saint Grégoire tient, en partie du moins, ses récits de la bouche du peuple. Il entre donc aussitôt en matière, et la conversation avec ce diacre tout à fait inconnu prend de plus en plus un rôle secondaire : elle sert, en partie, à faire des applications pratiques et morales du récit, en partie à fournir simplement un moyen de transi- tion d'une histoire à l’autre.
Quant à la division de l'ouvrage, il faut remarquer que le deuxième livre est entièrement consacré aux miracles de saint Benoît de Nursie, tandis que le premier et le troisième sont occupés par le récit de quelques miracles de différentes personnes pieuses qui toutes, à l'exception de saint Paulin de Nole
4. « Quia si de personis omnibus ipsa specialiter verba tenere voluissem, haec rusticano usu prolata stylus scribentis non apte susciperet. »
(1. HIT, c. 1), sont peu connues ou pas du tout, ainsi que cela résulte déjà de la précédente remarque de Pierre. Ce sont généralement des histoires triviales et même futiles (4), qui ne servent qu’à montrer jusqu'à quel point les ténèbres de l'ignorance commençaient déjà à se répandre sur le monde, vu surtout qu’un homme comme saint Grégoire les enregistre comme dignes de foi et de louanges. Le quatrième livre a, par contre, un caractère tout particulier. C’est le dernier récit du troisième livre qui donne lieu au livre quatrième, ou qui, du moins, le rattache aux précédents. Dans ce récit, saint Grégoire nous dit qu'un évêque s'était couché auprès du tombeau du martyr Eutychius, pour y attendre le sommeil. Le saint martyr lui apparut pour lui prédire la fin du monde; des signes terribles s'étaient déjà manifestés dans le ciel; des lances et des glaives de feu s'étaient montrés vers le nord. Peu après, parurent les Lombards, ravageant tout sur leur passage et réduisant le pays en un désert (2). On doit donc, dit saint Grégoire, assurer son salut avec d'autant plus d'empressement que les choses de la terre sont plus fugitives. Pierre se permet ici une demande : puisque parmi ceux qui ont été reçus dans le giron de l'Église, il y en a beaucoup qui doutent de la vie de l'âme après la mort, saint Grégoire devrait raconter, pour l’édification de beaucoup de personnes, soit ce que la raison nous apprend à ce sujet, soit quelques exemples de l'apparition des âmes, tels qu'ils lui reviennent à la mémoire (3). C'est ainsi que le sujet du dernier livre se compose principalement de visions, car, de la raison, il en appelle peu après à la foi. Ces visions sont, en grande partie, celles qu'ont les mourants relative-
1. Quelques-unes ont cependant un intérêt historique spécial, celles surtout où les Ostrogoths et les Lombards jouent un rôle. Par rapport au pagauisme des derniers, v. 1. III, c. 27. Faisons remarquer ici, par anticipation, le récit contenu dans le c. 30 ; l’auteur nous y montre l'âme de Théodoric plongée dans le volcan de Liparis. Le c. 31 du L. III est aussi important par rapport à la conversion des Visigoths au catholicisme.
2. La courte description de ces ravages est pleine de vie et assurément d'une réalité effrayante.
3. Ce passage est également un exemple de l'obscurité d'expression, telle qu'on la rencontre ici assez fréquemment ; le voici : « Vel quae ex ratione suppetunt, vel si qua animarum exempla animo occurrunt, pro multorum aedificatione dicere. »
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