DIALOGUES
ment à leur fin ou à la béatitude céleste; quelques-unes sont aussi attribuées à des personnes dont les âmes ont été trans-
portées dans l’autre monde, dans l'enfer même, et qui après
avoir vu, pour leur avantage, les tourments qu'on y souffre, sont revenues à la vie et ont repris possession de leur corps. Ce sont précisément ces visions qui ont exercé une influence toute spéciale sur la poésie du moyen âge, et cette influence s'étend jusqu’à l’ouvrage de Dante; ce sont elles, en effet, qui saisissaient le plus fortement l'imagination.
Saint Grégoire rapporte (1. IV, c. 36) trois de ces histoires, mais seule la dernière est traitée avec de longs détails, comme ayant eu lieu même de son temps. Le héros en est un soldat, mort de la grande peste. Revenu à la vie, 1l racontait avoir vu un pont sur un fleuve noir et dégoùtant, c’est-à-dire, apparemment, l'enfer. De l’autre côté du pont, il vit des prairies splendides et ornées de fleurs dont le parfum seul rassassiait l’âme; dans ses prairies allaient et venaient une multitude de personnes habillées de blanc. Là, il y avait différentes demeures resplendissantes ; 1l y vit justement bâtir une maison de briques d'or. Mais les justes seuls pouvaient traverser le pont; les méchants étaient tous précipités dans le fleuve. Dans ce noir marais, il y avait aussi une de ses connaissances; c'est un pécheur, lequel y a été précipité la tête la première. Sur le pont lui-même, il a vu les bons et les mauvais esprits se disputer une âme. Il ne put pas voir l'issue du combat. — Il n'y a presque pas, dans ce récit, d'éléments que nous ne retrouvions mis à profit plus tard par la poésie didactico-satirique du moyen âge, et notamment par les fabliaux français. Ce quatrième livre des dialogues a encore cela de remarquable que nous ÿ voyons saint Grégoire développer et affirmer, aux ch. 37 et 57, la doctrine sur le purgatoire, qu'il formula le premier.
Malgré la tendance morale, annoncée dès le début et poursuivie par l'auteur dans les conversations qui se rattachent au récit, ce recueil d’anecdotes empruntées aux saints ne produit pas une impression sérieuse et grave ; d’une part, en effet, les personnages qui, pour la plupart du temps, nenoussont connus que par une seule de ces histoires, excepté le deuxième livre,
sont lrès insignifiants; de l'autre, nous n’y trouvons pas, comme dans la vie des Pères, de Rufin, cette inspiration pour l’ascétisme, qui vivifie et rehausse l’ensemble de l'ouvrage. Il ne resle donc plus que l’intérèt qu'offre la matière elle-même, et quand l’auteur produit de l'effet, c’est plutôt sur l’imagination que sur l'âme qu'il agit. Cette circonstance contribua à donner aux Dialogues une diffusion d'autant plus grande ; ils furent tradaitsen grec, en arabe et en anglo-saxon, c'est-à-dire dans la langue des peuples les plus éloignés les uns des autres. Le style dut contribuer beaucoup à cette propagation; il est incorrect et ordinaire, il est vrai, mais simple et sans cette enflure qui déparait la prose de l'époque.
Un autre ouvrage de saint Grégoire fut non moins célèbre et ne jouit pas au moyen âge d'une moindre considération ; d'une nature moins populaire, il fut pourtant traduit de bonne heure en plusieurs langues. C’est l'explication du livre de Job, appelée généralement Moralia, ouvrage très volumineux,
comprenant trente-cinq livres, répartis en six codices par saint
Grégoire lui-même. Une lettre de l’auteur adressée à Léandre, évèque de Séville, pour lui annoncer l'envoi de l'ouvrage, nous donne des renseignements sur le point de départ de ce livre et sur son caractère. Saint Grégoire le composa à Constantinople, aux instances de ses « frères, » les moines de son couvent, qui, par amour pour lui, l'avaient accompagné jusque dans cette ville. Les premiers livres furent d’abord le sujet de discours improvisés qu'il fit à ces moines; mais le manque de temps lui fit dicter les derniers; ce ne fut que plus tard, qu'il rédigea le tout et le publia, en qualité de souverain Pontife (4). Il voulait, disait-il, ouvrir aux moines, le mieux qu'il lui serait possible, les « secrets » si profonds du livre de Job et non seulement en rechercher la signification allégorique, mais encore, ainsi qu'ils le désiraient, mettre tout de suile cette signification au service de la morale. Il cherche donc à justifier ses longues digressions sur la contemplation et sur la morale. Dans l’épître dédicatoire, il s'étend encore plus longuement sur les trois genres que comporte l'explication de la
1, Ainsi que le montre la fin de la lettre.
[524-5.] MORALIA 587
Bible; aucune ne saurait suffire seule, et parfois, cependant, iln'y en à qu'une seule parmi elles qui puisse être suivie. Ces trois genres sont : l'explication littérale, qui pose les fondements; l'explication mystique, qui élève l'édifice; l’explication morale, qu'il compare au revêtement de cet édifice. Après un prologue dans lequel Job est présenté comme le type du rédempteur, tandis que sa femme figure la vie charnelle, et ses amis, les hérétiques, saint Grégoire commence par le début du premier livre et explique le récit biblique verset par verset, mot par mot, avec une telle profusion de détails que le premier livre (cinquante-six chapitres) ne traite que des cinq premiers versets du premier chapitre du livre de Job; il recommence, en effet, trois fois de suite son explication d’après le triple genre d’exégèse qu'il a précédemment admis. Les sept fils de Job, par exemple, signitient, une fois, les douze apôtres d'après l'interprétation allégorique, et, une deuxième fois, ils sont le symbole des vertus, d'après l'inter- ‘ prétation morale. Tous les artifices de la scholastique des temps ultérieurs s’y montrent déjà pour rendre possible l’impossible lui-même, pour prouver, par exemple, que sept pout égaler douze (1). Mais le côté important de cet ouvrage n'est pas, il est vrai, dans cette explication typique ; il faut le chercher plutôt, ainsi que l’exprime le titre et ainsi que le désiraient les élèves de saint Grégoire, dans les explications morales, dans les exhortations qui prennent souvent les proportions de longs épisodes et qui s'étendent presque à toutes les situations de la vie. Puisant ici à la source de sa riche expérience, saint Grégoire se laisse aller au courant d'une éloquence très simple, il est vrai, mais entraînante, qui témoigne de ses grandes aspirations morales : aussi, le style et la langue ont-ils plus de correction que dans les Dialogues. La nature sobre de saint Grégoire n'avait pas assurément à sa disposition l'élan inspiré de la narration; mais, comme il le dit dans sa lettre à Léandre, c'est à dessein qu'il dédaignait
4. Écoutons-le parler : « A septenario quippe numero in duodenarium surgitur. Nam septenarius suis in se partibus multiplicatus ad duodenarium tenditur. Sive enim quatuor per tria, sive per quatuor tria ducantur, septem in duodecim vertuntur. » L. I, c. 19
les fleurs de la rhétorique profane, car 1lles considérait comme un verbiage stérile; on ne peut que lui donner raison, si l’on songe à l'enflure sans limites qui régnait alors dans l’éloquence. Quant à ce qu'il ajoute ensuite, lorsque, passant d'un extrème à l’autre, il dit qu’en considération de la Bible latine il n'évite . même pas les barbarismes et qu'il méprise d'observer les règles des prépositions, etc. (1), 1l y faut voir simplement une exagération assez inexplicable. Si l'on rapproche avec soin ce passage surtout de quelques autres empruntés à différents écrits de l’auteur (2), on n’en saurait déduire quele fait suivant : Saint Grégoire y laisse percer des sentiments qui s'éloignent beaucoup de la culture classique et qui font bien connaître la vicissitude des temps; mais on exagère néanmoins leur influence funeste (3).
Cet ouvrage était destiné tout d'abord à l'instruction du clergé. Mais saint Grégoire en composa un autre, plus petit, qui a absolument ce but tout pratique et qui cut, au moyen âge, une diffusion énorme et une influence durable : je veux parler de la règle des pasteurs, Regula pastoralis, sorte de manuel pour la direction des âmes. Encore au 1x° siècle, les conciles, ceux surtout qu'on tint dans le royaume des