‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 70 sur 382 · JUVENCUS · texte numérisé non relu

JUVENCUS

Un prologue remarquable par le fond et d'un style élevé sert d'introduction au poème (4). Rien d'ici-bas ne resle, dit le poète, et le monde sera lui-même un jour la proic des flammes ; néanmoins pendant de longs siècles, des légions d'hommes scront célèbres pour leurs vertus ct lcurs hauts faits. Les poètes augmentent la gloire et le prix de ces actions; et la gloire de Virgile comme celle d'Homère restera éternelle, tandis que les siècles s'écoulent avec rapidité. Mais si des poèmes où le mensonge so mèle aux actions héroïques des ancêtres méritent celte gloire durable, la vérité immuable, (certa fides) nous donnera unc auréole immortelle de louange pour tous les temps et récompensera nos mérites. Mes vers racouteront les actions terrestres du Christ, le présent fait aux peuples (l'Évangile) sans que le mensonge criminel y trouve place. Le poète ne craint pas que l'embrasement du monde consume son livre ; il va au contraire jusqu à espérer que ce livre le sauvera lui-même du feu. Il termine par une prière à l'Esprit-Saint, dont il implore l'assistance.

Ce court prologue n'est pas de médiocre importance : c’est la raison pour laquelle nous l'avons reproduit en détail. Il nous fait connaître le point de vue de l'auteur comme un vrai représentant de celte époque de la littérature chrétienne. Quoique prêtre de l’Église chrétienne, l’auteur nous y apparaît tellement pénétré de la culture hellénique que, non seulement il accorde à Virgile et à Homère l’immortalité jusqu’à la fin du monde, mais qu'encorc il est lui-même rempli de cette soif de gloire antichrélienne et païcnne; ainsi faisaient les humanistes qui, plusieurs siècles plus tard, préparèrent la renaissance de l'art antique. En même temps, cependant, il laisse voir ce que les chrétiens letirés doivent rejcter de cette antique poésie et surtout de ces épopées nationales, ce qui ne doit pas nous sembler étrange pour ce temps. Ils doivent rejeter ce mélange énorme de la mythologie antique qui devait former un élément constitutif de ces épopées classiques, et que les

1. Cette préface est encore, dans beaucoup de manuscrits, précédée d’une autre de 8 hexamètres qui doit caractériser les évangélistes ; mais il m'est difficile de croire à l'authenticité de celte soi-disant première préface.

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chrétiens de cette époque ne pouvaient pas prendre pour un ornement purement esthétique, comme le faisaient alors les païens. C'estprécisémentl'importance de cet élément religieux, dans l'antique épopée nationale, qui devait engager un poète chrétien comme Juvencus à composer son ouvrage. Mais il laisse remarquer, même dans ce prologue, combien son point de vue relatif au sujet devait différer de celui des poètes païens. Son sujet n'avait d'autre ornement que la vérité. La reproduire fidèlement devait être son premier soin, car il pouvait attendre d’elle quelque chose de plus que l'immortahté de la terre. Par là donc — et Juvencus l’avoue dans un court épilogue (1)— sa muse se voit réduite à produire la forme extérieure du vers et de l’expression. Le poète s'efforce, en conséquence, de suivre le récit biblique aussi fidèlement que possible, c’est-à-dire dans la mesure où le lui permettent l’hexamètre et le style poétique pour lequel Virgile est son principal modèle. On ne saurait donc nier que maintes expressions, inconvenantes ou blessantes pour les idées chrétiennes, ne se glissent dans son récit (2). Mais, à tout prendre, la diction poétique, grâce aux aspirations de l’auteur et à l'influence de la narration biblique, montre une simplicité relative qui contraste agréablement avec le style ampoulé de la poésie païenne d'alors : celte poésié dégénérée cherchait à remplacer le vide du contenu par le faste présomptueux des mots. Cette qualité jointe à des vers coulants et faciles, relevée d'ailleurs par des réminiscences nombreuses des poètes classiques, fait pardonner à l'auteur des incorrections qu’il faut moins lui imputer : qu'à son époque, et donne à son ouvrage une célébrité qui le fit accueillir avec honneur à l’époque de la renaissance, tant de la première, sous Charlemagne, que de celle qu'inaugura Pétrarque et qui est la Renaissance proprement dite.

On ne saurait refuser à Juvencus le talent de la forme ; mais ses aptitudes poétiques n’allaient pas plus loin. On le remar-

1. Le puissance de la foi et la grâce du Christ avaient produit en lui cet . effet :

Versibus ut nostris divinæ gloria legis Ornamenta libens caperet terrestria linguæ, IV, v. 805 et s. 2. C'est ainsi que Deus est rendu généralement par « summus tonans. » 1 9

130 JUVENCUS [112-3.| que déjà dans l’absence complète de composition d’après les règles de l’art, absence qui se manisfeste dans la division de l'ouvrage en quatre livres. Elle a si peu de raison d’être, au point de vue esthétique, que, si saint Jérome ne la mentionnait d'une manière expresse, on la mettrait plutôt au compte des copistes postérieurs qu'au compte du poète. De la façon dont elle est faite, c'est à peine si l’on trouverait un autre moyen de la justifier qu’en disant que le poète a voulu faire un livre aussi volumineux que l’autre : on serait tenté de croire qu'elle a été faite après coup, peut ètre en considération du nombre des Évangiles. Il est vrai de dire cependant que le grand principe qui dirigeait le poète, à savoir la reproduction fidèle du texte sacré, devait offrir, pour une disposition artistique de la matière, des difficultés très grandes et peut-être insurmontables. Aussi Juvencus n’a-t-il rien osé y ajouter; il ne fait qu'user çà et là d’une périphrase, soit qu'il s’y trouve contraint (1) par le vers, ou par la diction, soit qu'il cède aussi au besoin d'expliquer (2) et d’orner son récit. Quand ce besoin est plus impérieux, il procède généralement d'une manière descriptive ; il peint surtout la nature et par là il arrive à envelopper la narration d’un vêtement poétique, sans courir l2 risque de porter préjudice à la fidélité du texte. Néanmoins on ne le voit jamais se perdre prosaïquement dans la prolixité des détails. C'est un signe irrécusable de bon goût, dans un temps surtout où la poésie épique devint complètement descriptive. Il sait, au contraire, garder toujours un juste milieu, et se rappeler que Île récit biblique devait être pour lui la chose capitale. Le manteau poétique dont il le revêt est sans doute tissé d’après le modèle et avec les fils même du style épique latin, de celui de Virgile surtout dont il aimité les Géorgiques et l'Enéide ; mais Juvencus n’est pas un copiste ou un imitateur, qui suit craintivement l'original; il se crée plutôt, inspiré lui-même, son expression, et si ce n’est, la plupart du temps,

4. Pour comprendre combien, aux endroits les plus importants, la force si simple de l'expression biblique a eu à souffrir, v, IV, v. 491 ets. et v. oi.

2. Parex. I, v. 202 et s., et ce passage montre que Juvencus avait l'original grec sous les yeux.

(114. GENESIS, EXODUS, ETC.

que sur des matériaux d'emprunt qu'il travaille, il faut € qu’il sait agrandir ces matériaux (1). Ce résultat ne pour être obtenu que par un esprit complètement pénétré de culture classique et c'est ici, pour ta première fois, qu'elle montre unie au génie chrétien dans la poésie latine, quoic cependant elle ne lui soit pas encore vraiment assimilée. Ve pourquoi nous y trouvons des passages où la narration a élan vraiment poétique, lequel a sa source dans l’inspi tion pure d’un esprit dont l'éducation esthétique ne laisser à désirer (2).

On attribue au mème poète les livres de Moïse et de Jos traités également en hexamètres. On n'en connaissait au] ravant que la Genèse, en grande partie du moins, et on l' tribua d’abord à Tertullien ou à saint Cyprien ; de nos joi seulement on a retrouvé les autres livres (3). Mais jusq quel point Juvencus doit-il être considéré comme l'auteur ces poèmes, c'est ce qu'il reste encore à démontrer, et ce question ne pourra être définitivement résolue que par v étude monographique très approfondie. Pour moi, il n’y a certains que les points qui suivent. A partir de l'Exode, l’c vrage appartient à un seul et même auteur ; dans la Genè au contraire, la narration a un caractère un peu différent celui des livres suivants, et, dans la Genèse mème, la secor partie semble avoir une moindre valeur que la première narration, de plus en plus abrégée, n'y paraît plus être qu'i

1. Par des formations nouvelles de mots composés, comme flammi maus IV, v. 201, flammipes II, v. 548, flammivomus I, v. 31.

2. Par ex. Il, v. 25 et s. (Le Christ apaisant la tempête sur la m ainsi que plusieurs passages du dernier livre,

3. On ne connaissait de la Genèse que les premiers 465 vers qu'on at buait aux deux Pères nommés ci-dessus, quand Martini et Durand pub rent, en 1733, le texte complet, d'après un manuscrit de Corbie. Il y m quait seulement une cinquantaine de vers qui terminent les chapitres t 9. Pitra les découvrit le premier, ainsi que les livres de Moïse et Jos dans un manuscrit de Cambridge et dans deux manuscrits de Laon (w provenant d'une même copie antérieure) et il les publia, en 4852, dan Spicileg. Solesm., 1, de même que l'Exode (1392 v.) et Josué (586 v. des fragments des 3 derniers livres de Moïse. — La Genèse est publiée entier dans l’éd. de Juveneus par Arevalo, el les premiers 165 vers d l'éd. de saint Cyprien, par Hartel, Pars IN, p. 288 et s.

132 JUVENCUS [1145.| versification purement mécanique (1), tandis que, dans la première partie, elle se rapproche beaucoup du coloris de l’Historia evangelica. Il est certain du moins que l'auteur de l'Exode et des livressuivants s’est formé à l'école de Juvencus ; on y trouve non seulément plusieurs tournures et expressions qui lui étaient favorites, mais encore une égale mise à profit des Anciens et surtout de Virgile. Tous ces livres appartiennent incontestablement à cette période, attendu qu'ils ne prennent pas le texte de la Vulgate déjà revisée par saint Jérôme, mais qu'ils remontent à des versions antérieures. C'est principalement ce dernier point qui semble constituer une différence essentielle entrela Genèse et les livres suivants.

Quant au traitement poétique du texte biblique, il ne se rattache pas, tant s'en faut, d'une manière immédiate à l'original, et il ne le suit pas d'une manière si constante que dans l'Historia evangelica : l'on ne voit, dans la Genèse, qu'une propension à abréger, laquelle dégénère mème, dans la deuxième partie, en un compendium plein de sécheresse. L'Exode, par contre, nous montre des développements de la matière, même des discours intercalés (comme dès le début) ; l'abréviation consiste ici plutôt dans l’omission des passages de moindre importance, tandis que le poète, par contre, développe avec toute sorte de détails quelques descriptions et quelques discours. On voit souvent ici des mouvements plus libres, un certain élan et une ampleur oratoires ; bien plus le cantique de Moïse, après le passage de lamer Rouge, est rendu, dans un mètre lyrique, eu vers phaleuces. Il en est de même des cantiques des livres suivants qui se rattachent, par le style, à l’'Exode. Ce dernier, de mème que la Genèse, offre, en beaucoup d’endroits (2), des passages vraiment poétiques, en sorte que ces prémices de la Muse chrétienne s'élèvent à la fois avantageusement au-dessus de la sécheresse des anna-

4. Qu'on voie seulement la manière dont est traité le sacrifice d'Abraham, par exemple, et pourtant ce sujet comporte très bien un développement poétique.

2. Par ex., la ruine de Pharaon, comme aussi les cantiques dont nous parlerons ailleurs.

EE D né + .

(115-6.] GENESIS, EXODUS, ETC. 133

listes versificateurs, et au-dessus du pathos des panégyristes de cette époque (1).

2. Le card. Pitra s’est hâlé (Prolegg. p. XXXVI) d'attribuer à Juvencus l'ouvrage tout entier qui, d’après lui, doit comprendre plus de 7,000 vers, et il l'a fait d'après la seule concordance de plusieurs termes pris à part et d'une comparaison, comme si cette concordance ne pouvait pas se trouver aussi bien dans un successeur de Juvencus. Bien plus, il pense même que Juvencus est l’auteur des « metra super libros Regum, Esther, Judith et Maccabeorum » qui, à part le « metrum super Heptateuchum » se trouveraient dans un Codex de Lorsch, d'après un vieux catalogue, qui les attribue lui-même à saint Cyprien ; mais le critique ne semble pas avoir remar: qué que d’autres que Juvencus pouvaient fort bien continuer cette série d'outrages. Si le poète célèbre de l'Histoire évangélique avait composé cet ouvrage colossal, comment expliquer qu'il ait été inconnu à saint Jérome et qu'il l'ait passé sous silence, lui qui faisait la révision du texte latin de la Bible et qui devait avoir, par conséquent, un intérèt tout particulier à ces travaux (ainsi que le montre l'intérêt qu'il prenait à l’Histoire évangélique, dont il parle deux fois dans ses écrits). Nul des anciens écrivains latins qui parlent de Juvencus ne mentionne,en le nommant, ni même par allusion, un tel ouvrage. On ne saurait mettre en ligne de compte le fait que le Codex de Corbie attribue la Genèse à Juvencus, d'autant moins que d'autres Codices l’attribuent à saint Cyprien, hypothèse qui est bien plus facile à expliquer. Il faut remarquer que, dans ce manuscrit. la finale « Incipit Exodus » se rapporte au livre suivant, lequel manque ici. Ce qui a même plus d'importance, c’est que la suite du commencement de la Genèse a été d'abord trouvée dans ce Codex, qu’eile se rattache immédiatement aux 165 premiers vers, les seuls connus jusque-là, et qu'elle provient, du moins au commencement, du même auteur. L'auteur, en effet, reprend son récit an milieu d’une phrase où il l'avait arrêté et en prenant pour base une antique version latine de la Bible qui, en ce passage. diffère compiètement de la Vulgate. Cette phrase est celle du vers. 12, chap. 4, où il est dit de Caïn, dans la Vulgate : « vagus et profugus eris super terram; » mais, dans l’Itala, il y a : « gemens et tremens eris in terra. » Or, le 465° vers de la Genèse versifiée répond à ce dernier texte et dit: « Torpidus ut multo collidens membra éremore, » et le vers 166 (le premier de l'ouvrage découvert plus tard) continue par : « Funere ceu juncto semper suspiria ducas. » — ]l ne serait pas impossible que la première partie de la Genèse, qui est la moindre et qui comprend à peu près six cents vers, ait seule Juvencus pour auteur et que, pour cela, on lui ait attribué tout l'ouvrage. En tout cas, la Genèse, que Juvencus en soit ou non l’auteur, est postérieure à l'Histoire évangélique, comme on le peut voir d’après le prologue de cette dernière. On pourrait opposer à la paternité de Juvencus, relativement aux autres livres de Moïse, le fait que les cantiques des Évangiles ne sont pas écrits en vers lyriques dans l'Historia erangelica comme dans ces livres, mais simplement en hexamètres ; on pourrait ajouter (ce que personne, que je sache, n'a encore fait remarquer) que Bède, dans son traité De arte metrica, 8 17, donne comme exemples du mètre phaleuce les 15 premiers vers du Cantique de l'Exode attribué à Juvencus (Spicil. Solesm., I, p. 187)

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