LETTRES
recueils ! . indépendamment do celles qu'il publia séparément, sont, an point <!«■ vue du tond et de la forme, ce qu'il \ a de plus attrayant parmi les ouvrages que nous venons de citer. Le nombre en était considérable et nous n'en possédons pas moins de cent seize, dont L'authenticité est constatée. Elles occupent, chez lui, au point de vue de la production littéraire, la même place distinguée que les Sermons chez sainl Ambroise. Do même que L'évêque de Milan était surtout orateur, ainsi sainl Jérôme était écrivain, au sons du mot le plus élevé. <>n pourrait dire qu'il vécutla plume à la main. Correspondre était, pour lui. le moyen Le plus naturel et le plus commode pour développer ses pensées, tout comme lo sermon l'était pour saint Ambroise. L'un lit entrer des ouvrages dans le cadre du sermon ; L'autre, dans celui de la lettré. Saint Jérôme a le premier donné le vrai modèle du genre épistolaire moderne; nulle part, mieux que dans sa correspondance, no se montre son individualité sous un jour si remarquable et si varié. La collection de ses Lettres Taisait les délices du moyen âge; elle lit aussi le bonheur de la Renaissance. Le fond et la forme en sont extrêmement variés. Si, parmi elles, nous passons sous silence celles qui, n'ayant de commun avec une lettre que la forme extérieure, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, nous offrent un contenu tout à fait général el sans rien do personnel, ou, pour mieux dire, sans rapport intime soit avec le destinataire soit avec l'écrivain (2), nous pouvons dire que ses lettres forment, en principe, un contraste frappant avec celles de saint Ambroise. Ce contraste est même manifeste dans celles qui. destinées en même temps au public, sont do vraies missives. Elles sont néanmoins des lettres dans la force du terme, et nous laissent voir les relations personnelles
1. C'est ainsi qu'il rlil lui-même [De vir. illustribvs, c. 135) OÙ il cite ses ouvrages jusqu'à l'an 392 : « Epistolarum ad diversos librum unum » et •• Ail Marcellam epistolarum librum unum ».
2, Telles sont, par exemple, la lettre 1 dont j'aurai occasion île parler plus loin, et la lettre 78 sur les quarante-ileux stations des Juifs dan- le désert. La dernière lettre, éditée comme appendice à f Epitaphium de Fabiola, ne s'adresse pas moins à cette Romaine, quoique ''il'' ail été composée après sa mort. Saint Jérôme lui avait, en effet, promis cette étude. Voy.
entre L'écrivain et le destinataire. Ce qui distingue les Lettres
de saint Jérôme, c'est le caractère subjectif qui se montre un [»eu plus dans les unes, un peu moins dans les autres. C'est tantôt L'individualité de l'auteur, tantôt celle du destinataire
qui inline sur la narration; celle-ci devient des plus animées lorsque ces influencés se font ensemble également sentir; c'est bien alors aussi que les relations d'écrivain à destinataire se dévoilent dans toute leur intimité. Nous voyons, dans cette correspondance, comment le coloris du style épistolaire peut à l'infini se varier. Si nous considérons, en effet, d'un côté, la longue période d'années remplie par cette correspondance (depuis 370 environ jusqu'à 419, c'est-à-dire un demi-siècle), et, de l'autre, la diversité des destinataires: hommes, jeunes gens, femmes, jeunes filles, ecclésiastiques et laïques, chacun avec un caractère différent, nous trouvons dans ces lettres une galerie de portraits des plus intéressantes et un tableau des plus riches au point de vue de L'histoire de la civilisation de cette époque. Les sujets traités dans ces lettres sont aussi des plus variés et la correspondance de saint Jérôme représente ce genre de prose à le prendre depuis son acception la plus restreinte jusqu'à sa signification la plus large. Afin de bien pouvoir rendre manifeste cette vérité et de pouvoir aussi embrasser d'un coup d'œil le contenu de cette collection, nous allons diviser cette correspondance en sept classes.
En premier lieu, viennent les lettres adressées à des amis particuliers auxquels l'auteur fait part à la fois des événements qui ont trait à sa vie soit intérieure, soit extérieure, et des faits qui se rapportent à des amis communs. Cette classe comprend aussi les lettres où l'auteur adresse au destinataire des remerciements, des prières, des demandes, etc. Ce sont par conséquent, des lettres dans l'acception ordinaire du terme : c'est simplement un entretien, une communication entre absents. Telle est, par exemple, la lettre 3, datée d'Antioche et adressée à liulin. Avant de se rendre au désert, saint Jérôme lui fait part de son prochain voyage et lui donne des nouvelles sur la vie ascétique de leur ami Bonose ; ou bien encore la lettre 38, adressée à Marcella, et où saint Jérôme fournit des détails sur la maladie de Blésilla. Telle est encore la lettre 45, écrite sur
[186. i.i.iiius 2\\
le vaisseau qui le conduit en < trient '\H'.\> el adressée a Asella .1 qui il présente encore une luis ses amitiés respectueuses. Il s'i justifie 1 ■ 11 outre des calomnies qui l'uni engagé à quitter Rome.
La deuxième classe forme, dans cette correspondance amicale, une espèce à part ; saint Jérôme lui-même lui «Imme un litre particulier: Lettres de consolations [Epistolœ consolatoriœ) (1). Elle comprend donc des lettres de condoléances où il console l'ami ou l'amie de la perle d'un proche parent avec qui sainl Jérôme a eu souvent des rapports intimes: telle esl la lettre .'{!> à Paula, sur la mort de Blésilla, ou bien encore la lettre 66, à Paminachius, gendre de Paula, sur la morl de s;i femme Pauline. Bien que confidentielles, ces lettres étaient destinées cependanl pour la plupart à une certaine publicité immédiate, et saint Jérôme les « édita » séparément (2).
Cette classe sert de transition à la troisième, laquelle comprend des nécrologes ou Épitaphes, ainsi que les appelle sainl Jérôme (3). Ces nécrologes de personnes amies sont adressés à d'autres amis qui ont connu le défunt ; ce n'est même qu'à leur prière que saint Jérôme les a composés. Comme les préecdinies, ces lettres étaient également destinées au public. Elles se rattachent aux lettres de condoléance d'une manière si directe qu'elles semblent en découler. Plus d'une, parmi les premières, raconte en effet les traits les plus importants et les plus célèbres de la vie du défunt : ce sont donc de petites épitaphes (i) ; d'autres, parmi les secondes, sont en même temps des lettres de condoléances. Telle esl par exemple la lettre 60, (( le nécrologe de Népotien ». que saint Jérôme a désignée lui-même sous le nom d'épilaphe. Elle esl adressée à Hélïodore, oncle paternel du défunt et ami intime de saint Jérôme.
1. Y. De vir. i!l., c. 135 où il dit lui-môme <> Consolatoriam (epistolam) de morte Blîœ ad Paulam. »
2. Voir pour la première de ces lettres, la remarque précédente; pour la deuxième, Ep. 108 Ad Eustochium, c. ï: « Paulinam, quœ... l'ammachiurn reliquit horedem, ad quem super bbitu ejus pdrvuluin übellum ediditnus ». La lettre comprend quinze chapitres.
'A. V.pai ex., Ep. 77 init. : « ex quo ad Heliodorum Episcopum NepoLiani scribens Epitaphium; » v. également Ep. 60. c. I. i. l'ar ex. Ep. 75 Ad. Theodoram ; voir surtout c. 5.
Dans une longue introduction, railleur cherche à 1»; consoler et à se consoler aussi lui-même de cette perle douloureuse parla pensée de L'immortalité chrétienne : lui aussi, en effet, avait beaucoup perdu en perdant Népotien. Ces nécrologes forment en partie une source précieuse pour la vie même de saint Jérôme, surtout le nécrologe de Paula (Ep. 108), plus encore de Marcella (Ep. 127) : ce sont des Eloges, des Panégyriques, en l'honneur du défunt dont ils esquissent la vie et le caractère avec plus ou moins de détails. Tantôt c'est le style oraloire, et lantôl le style de la narration qui domine, en sorte que L'auteur sait affirmer, ici même, ses qualités d'orateur et d'historien.
Nous pouvons ranger dans une quatrième classe les lettres où saint Jérôme exhorte à la vie ascétique et qui servent comme d'introduction à celte vie. Nous les appellerons EpistoLv exhortatoriœ pour nous servir de l'expression de l'auteur lui-même, dans sa lettre à Héliodore (1). Les plus importantes sont sans doute composées dans l'intérètdu destinataire, mais elles ne laissent pas de viser aussi le public (2), et saint Jérôme les édita à part (3). Telle est la lettre à Euslochium sur la conservation de la virginité, lettre qui fit tant de bruit ; telle est encore la lettre à Népotien (Ep. 52), qui est en quelque sorte le pendant et la continuation de la lettre à Héliodore (4). A la prière de Népotien, saint Jérôme y donne les règles de la vie ascétique soit pour les moines, soit pour les prêtres séculiers, mais pour les derniers surtout (5), et il l'intitule De vita cleri-
\. De vir. ill., c. 135.
2. Ainsi que le dit saint Jérôme clans la lettre 52 Ad. Nepot. c. 4.
3. Dans le catalogue de ses publications {De vir. ill., 1. c.) il désigne comme éditées à part la lettre à Héliodore et celle à Eustochium Si cela n'a pas lieu pour les autres, que nous allons mentionner, la raison en est qu'elles ont été- écrites après le livre De vir. ill.
4. C'est ce que dit saint Jérôme lui-même, Ep. 52, c 4 : « Scio quidem ab avunculo tuo beato Heliodoro te et didicisse, qusc sancta sunt, et quoliclie discere. — Sed et nostra qualiacumque sunt suscipe et libellum bunc, libello iilius copulato, ut quum ille te monacbum erudierit, hic clericum doceat esse perfeclum. » Par « libello Heliodori » on ne peut entendre ici que la lettre « ad Heliodorum. »
ii. Il dit, il est vrai, dès le début de la lettre : « Petis a me Nepotianc .. ut tibi brevi voluminedigeram prœcepta vivendi, et qua rationeis qui, sseculi militia derelicta, vel monacbus cœperit esse, vel clericus, rectum Christi
[188-9.] in im s 213
torum et monachorum. Elle exerça sur le moyen âge une aussj grande influence que la lettre a Eustochinm ; comme cette dernière, elle contient une polémique acerbe, en particulier contre la fausse dévotion. A cette classe appartient encore la lettre mit, à Lœta, intitulée De institutione /ili.v. Sur la prière de cette illustre Romaine, belle-fille de Paula, qui avail consacré à Dieu sa petite-fille, même avant de lui donner le jour, saint Jérôme trace les règles à suivre pour celte éducation religieuse 1). 11 en es! de même de la lettre "'.'. a Sal\ ina, (laine d'une naissance plus illustre encore, et .iille de Gildo, roi de la Mauritanie. Elle avail perdu de bonne heure son époux, neveu de l'empereur Théodose, el saint Jérôme l'exhorte à vivre uniquement pour ses entants et Q rester dans le veuvage. Il lui fait en même temps le panégyrique de son époux, ci par là celle classe de lettres s,, rattache à la précédente (2).
Ces quatre premières classes appartiennent tout spécialement au domaine de la littérature générale : la glorification de la vie religieuse en est le lien commun. Les trois classes suivantes n'appartiennent pas sans réserve à ce même domaine. Nous pouvons, en effet, distinguer, en cinquième lieu, les lettres polémico-apologé tiques. Dans ce nombre est la petite lettre à Mareella (Ép. 40) où l'auteur poursuit Omise de ses sarcasmes mordants; la longue lettre à Pammachius (Ép. 48), consacrée à la défense des livres de saint Jérôme m contre Jovinien ; » ou bien encore, la lettre 50, pleine d'aigreur et d'ironie contre un jeune moine qui avait également attaqué cet écrit.
La sixième classe se rattache à la précédente, parfois même d'une manière immédiate. Les lettres qui la composent ont un
tramilem teneat. » Mais il faut voir, par contre, la remarque précédente. Il en est ainsi, en effet, vu que Népotien était clerc. Saint Jérôme a écrit d'autres lettres spéciales pour les moines, comme par ex. celle qui est adressée à Rustique, Ep. 125.
1. Il est bon île remarquer, c. 4, que saint Jérôme met à profil les Institutions île Quintilien. Comme pendant à cette lettre il laut citer la lettre ù Gaudentius, Ep. 128, où se trouve traité le même sujet.
2. Elle se rattache aussi à la 2e classe par la lettre .1'/ Julianum, Ep. lis.
caractère didactique ei général et traitent dos sujets déterminés quoiqu'elles doivent le jour a des circonstance« personnelles. Ces lettres peuvent aussi avoir par conséquent une tendance apologétique, niais avec cette réserve que le côté personnel et subjectif de la composition est placé tout à fait au second plan, quand il ne s'efface pas entièrement. Dans celte classe il convient de ranger la lettre à Paulin sur l'élude de l'Ecriture sainte (Ép. 53) ; la lettre si intéressante à l'orateur Magnus (Ep. 70), qui est une justification des citations empruntées par saint Jérôme aux auteurs païens de la littérature classique. Il s'étend longuement sur ces emprunts, sur ces imitations et montre, dans un coup d'u-il qu'il jette sur l'histoire littéraire, que les plus illustres parmi ses prédécesseurs ont employé aussi ce moyen. Il s'agit ici de l'assimilation, par le christianisme, de la culture philosophique et esthétique de l'antiquité ; saint Jérôme la reconnaît, mais avec les réserves qu'imposent et le christianisme et l'époque actuelle, réserves qui ont déterminé l'originalité de la culture du moyen âge. Les Juifs, dit-il, pouvaient — d'après le Deuteron., c. 21 — épouser les femmes païennes et captives après leur avoir rasé la tète, coupé les cils, les poils et les ongles du corps. Ainsi doit-il en être pour les auteurs chrétiens : ils doivent pouvoir s'approprier la sagesse profane, à cause de la beauté de l'éloquence et de la proportion des membres, on coupant ou rasant seulement ce qu'il y a de mort en elle, l'idolâtrie, la luxure, l'erreur et la sensualité. On peut également, à cause de son contenu, ranger dans cette même classe la lettre 57, à Pammachius, sur la meilleure manière de traduire (De optirno génère interpre lundi), quoique saint Jérôme cherche à y justifier sa manière personnelle de traduire. La meilleure, pense-t-il, est de rendre le sens et non les mots, excepté pour les Livres saints ; et il défend son point de vue, non seulement d'une manière générale, mais encore pour se justifier d'une accusation particulière, en sorte que le côté personnel tient ici la première place. Ce n'est qu'à titre de particularité dans cette classe, que nous en distinguons une septième comprenant les lettres exégetiques : le nombre en est considérable. Pour répondre au désir de ses amis et de ses