VIE DE sums
seulement des malades de tous [es pays, mais encore des partisans enthousiastes de la \ ic ascétique coururenl se réunir autour do lui. Peu à peu la vie érémitique de notre sainl devint donc très mouvementée. Etait-ce la Buite seule de ce mouvement? ou l>i«'u Èilarion prévoyait-il réellemenl la persécution de l'Église qui, sons Julien, devait éclater en Palestine, ainsi qu'il l'aurait prophétisé avanl smi dépari 30 .' toujours est-il qu'il quitta la Palestine cl se mit à voyager. Il visita l'Egypte el la Sicile et finit par se fixer définitivement dans un pays solitaire el montagneux de Chypre, où il mourut à un âge très avancé. Dans relie Vie, qui mérite le litre de biographie, le style prouve beaucoup d'habileté ; la narration elle-même, différente de celle des nécrologes, a un caractère plus objectif.
Nous venons de voir dans saint Jérôme l'historien qui exercora une si grande influence sur ce genre de littérature en Occident; nous allons voir également, quelque imparfait que soit son ouvrage De viris illustrions ( I) composé en 392 2), que c'est lui qui a posé les premiers jalons dans le domaine de l'histoire littéraire. La préface vient à poinl pour nous donner des renseignements sur l'origine de cet ouvrage et sur le bul que L'auteur s'y estjproposé. Un Mécène puissant, Dexlcr, préfet dn Prétoire, à qui l'ouvrage est dédié, l'avait engagé • à faire un catalogue »les ailleurs ecclésiastiques, en prenant Suétone pour modele. ■> Ce que ce dernier avait fait en passant en revue les hommes illuslres de la littérature païenne, il devait l'essayer lui-même pour les auteurs chrétiens, c'ost-à-dire qu'il devait faire un rapide historique [breviter exponeré] de tous ceux qui, depuis la Passion du Christ jusqu'à l'an 14 du règne de Théodose (jusqu'à 'V)2, par conséquent), avaient publié
1. Tel élaH bien le litre de l'ouvrage', ainsi que nous le montrent certains passages <l«'s œuvres de saint Jérôme, par exemple Ep. 17, AdDesiderium "u il le eile sous ce litre. Bien plus, il dit lui-môme Ep. 112, .!</ Augu&tinum) que c'est li le titre de son ouvrage, quoiqu'il ajoute néanmoins qu'il aurait dû l'appeler l>c Scriptoriùus ecclesiasticis.
2. C'est la date donnée par l'auteur lui-même, dans le dernier chapitre : « usquo in praesentem annum, id est, Theodosii principis decimum quartana »
quelques travaux remarquables sur l'Écriture sainte. » N'oublions pas de remarquer que, dans celle phrase, la Littérature chrétienne «-si complètement identifiée avec la littérature ecclésiastique; qu'il n'y a plus de différence entre les littératures grecque et latine, et que l'Eicriture sainte devient en quelque sorte le sujet de toute la littérature chrétienne (1). C'est ainsi que la notion de littérature chrétienne se montre encore resserrée dans les plus étroites limites. Saint Jérôme compare encore son travail avec le catalogue des orateurs lalins composé par Gicérûn dans le Brutus. On voit donc que saint Jérôme a en vue, avant tout, la littérature ecclésiastique, celle de la prose ; aussi ne cilcra-t-il qu'un seul auteur (Juvencus), lequel ne fut que poète: il faut assurément mellrc cette restriction sur le compte de l'exclusivisme de ce développement littéraire lui-même jusqu'à l'époque de la composition du livre. Saint Jérôme n'a pas pris le Brutus de Cicéron pour modèle, en composant son catalogue des écrivains chrétiens; il s'est appuyé de l'ouvrage identique de Suétone, en ce sens qu'à chaque écrivain est consacré un article spécial, sans qu'un lien quelconque réunisse les articles entre eux.
Saint Jérôme nous présente, dans cent trente-cinq chapitres, un nombre égal d'auteurs dont le premier est l'apôtre saint Pierre et le dernier l'auteur même du travail. Leur vie et leurs ouvrages donnent lieu à des notices plus ou moins développées, écrites dans le genre anecdotique à la façon de Suétone, proportionnellement au nombre plus ou moins considérable de matériaux dont saint Jérôme a, du reste, à déplorer la pénurie (2), ou encore, selon qu'il jugeait digne ou nécessaire de transmettre à la postérité ce qu'il savait. A ce dernier point de vue, son procédé est très subjectif. Quand un auteur a beaucoup écrit et que saint Jérôme a lieu de supposer qu'on
1. Avec cela concorde le second titre, encore plus exact: De 'Scriptoribus ecclcsiasticis qu'on pourrait, d'après saint Jérôme, donner à cet ouvrage ; v. p. 221, remarque 1.
2. Il n'avaitpas de' prédécesseurs, dit-il :1' Histoire ecclésiastique d'Eusôbe lui a seule rendu de grands services (v. la Préface). Il l'a aussi largement mise à profit, et souvent même il l'a traduite mot à mol. — 11 serait à désirer qu'on entreprit, une étude sur les sources de cet écrit remarquable, ainsi que sur le genre de sa composition.
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i Miiii.ni suffisamment ses ou> rages, il ne prend pas la peine do 1rs signaler. Vinsi procède-l il pour saint Cyprion; c'esl encore ce qui a lieu pour Tertullien : il n'en cite que* quelquesuns, obéissanl en cela a des égards déterminés; ou bien encore il renvoie le lecteur à quelque autre de ses propres écrits, dans lequel il traite des ouvrages en question : c'esl le cas pour Origène. Celte hâte, ce laisser-aller el cel arbitraire ne se montrent pas avec moins d'évidence dans le classement des auteurs. Comme Suétone, dans son ouvrage, sainl Jérôme a bien eu en vue l'ordre chronologique ; mais il ae l'observe que d'une manière toul à fait générale el il ne craint pas de classer saint Athanasc avanl sainl Antoine, dont il a été le biographe. L'oubli qu'il a commis envers un apologiste comme Athénagore ne peut pas s'expliquer autrement.
D'autres auteurs qu'il ne mentionne pas lui auront sans doute été inconnus; en lin c'esl pour un même motif que nous le voyons admettre, d'autre part, lejuifPhilon >< Philo Judaeus» et Lucius Anna'iis Seneca, le premier, à cause d'un écrit qu'une erreur seule a fait appliquer aux chrétiens, le second, à cause de sa correspondance falsifiée avec saint Paul. La crédulité de saint Jérôme en ce qui regarde ce dernier cas est bien pardonnable pour son siècle : nous devons lui être reconnaissants de la critique historique et littéraire qu'il a su déployer dans les autres parties de son ouvrage, S'appuyant par exemple surle style de Minucius Félix, il se refuse ;i reconnaître en lui l'auteur du livre De fato, qu'on lui attribuait jusque-là ; ou bien encore, en parlant de saint llilaire, il fait cette remarque : « on dit qu'il a fait un commentaire sur le Cantique des cantiques; mais je ne connais pas cel ouvrage ». En général l'auteur ne porte de jugementni sur les écrits ni sur les écrivains (1), quelque autorisé qu'il y soit par son talent, surtout en ce qui regarde le style, ainsi que le montrent la plupart de ses lettres (2).
1. C'est à dessein qu'il s'ubslient déjuger les auteurs vivants, v. c. 124 où il dit: «Ambrosius, Mediolanensis Episcopus usque in prœsenlem diem scribit, de quo, quia superest, meum Judicium sublrahatn, ne in allerutratn partem aut adulatio in mi' reprebcndalur, aul venta-, a
~. Y. notamment, outre la lettre déjà citée à Magnus (Ep. 70), celle qu'il adresse à Paulin (Ep. 58 et dont je parlerai encore plus loin.
Ce défaut donne au livre une sécheresse et une aridité qui le font ressembler parfois à un vrai catalogue; niais, d'un autre côté, il rehausse lo caractère objectif de la narration, lequel se montre en ce qui concerne les écrivains hérétiques, qu'il n'exclut ni ne maltraite. Là est même la raison de l'importance de cet ouvrage fondamental : il sert de base aux écrivains postérieurs, et, quelque imparfait qu'il soit, il n'en demeure pas moins comme un témoignage de l'immense érudition de l'auteur et comme une source, unique pour nous, sous beaucoup de rapports, de l'histoire et de la littérature (1). Un autre ouvrage historique de saint Jérôme, beaucoup moins original, il est vrai, eut néanmoins une tout autre signification au point de vue de la littérature et de la civilisation du moyen âge : je veux parler du remaniement et continuation de la chronique d'Eusèbe : il le composa en 388, et il ne comprend à proprement parler qu'une partie de la Chronique universelle, les tables chronologiques (2). Ce sont des tables où, à partir de la naissance d'Abraham, l'auteur enregistre d'une manière synchronique les années des dynasties qui font successivement leur apparition dans l'histoire : des Assyriens à partir de Ninus, et Abraham naquit, selon tëusèbe, dans la quarante-troisième année de son règne ; des Grecs (où l'on voit apparaître en même temps plusieurs dynasties, après les différents règnes) ; des Egyptiens, des Juifs, des Mèdes, des Perses, des Macédoniens, des Latins aussi à partir d'Enée, des Romains en commençant par Romulus et une deuxième fois par Octavien. Les Olympiades y sont également indiquées. A côté des dates correspondantes se trouvent très brièvement cités les événements les plus mémorables. Telle est à peu près la nature de l'ouvrage; à s'en tenir à la préface d'Eusèbe qui le démontre suffisamment, il a pour tendance de com-
1. On reconnut bienlùt l'importance de cet ouvrage, ainsi que le montre entre autres choses la traduction en langue grecque laite par un contemporain, Saphronias qui avait déjà traduit en cette langue d'autres écrits de saint Jérôme. (Voy. Le vir. ill., c. 134.)
2. Euscbii Chronicorvm Canonian (po) svpersunt, éd. A Schœne, Rerlin, 1806, in- i ; A. Schœne, Questionym Hieron ymianarum capita selecta, Leipzig, 1861; v. Gulschmid, Compte rendu de V éd. de Schœne dans le Jahrbuch für Piniol , vol. XCV, 1867.
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parer ensemble l'histoire profane ei l'histoire sainte el de déterminer les rapports chronologiques de l'une avec l'autre. Le Itui principal «lu livre esl * I * ■ faire voir que Moïse, i lepremier de tous les prophètes avant la venue du Messie, »promulgua la loi divine, avant que le culte païen, dans !<• sens strict du terme, c'est-à-dire le culte des Grecs, ne prît [naissance. D'après les résultats obtenus par Eusèbe, Moïse serait le contemporain de Cécrops « qui, !«• premier de tous, donna un nom à Jupiter, imagina les statues des dieux, érigea des autels el offril des sacrifices, - La religion el la sagesse du peuple choisi sont donc antérieures à la mythologie et à la eulture classique. Eusèbe n'était pas le premier à marcher sur cette voie; il avaiteu des prédécesseurs, notamment dans la personne de Julius Africanus el dans celle d'Hippolyte, évèque de Portus, qui avaient écril aussi leurs ouvrages en grec. Celui d'Eusèbe toutefois -les distançait de beaucoup, quant à la disposition et à l'exécution : la première comprenait l'histoire universelle el la seconde embrassait plus de détails. L'ouvrage d'Eusèbe, dont l'original est aujourd'hui perdu, se divisait en cinq parties : la première s'étendait jusqu'à la guerre de Troie, la seconde jusqu'à la première Olympiade, la troisième jusqu'à la deuxième année du règne de Darius, la quatrième jusqu'à la mort du Christ et la cinquième jusqu'à la lin. c'est-à-dire jusqu'à la vingtième année du règne de Constantin. Saint Jérôme y a joint une sixième partie : c'est la continuation de cet ouvrage jusqu'à l'époque où il vivait, c'est-à-dire jusqu'à la inori de Valens, en '{"8. Il a donc travaillé ici avec une entière indépendance. Il dit lui-même dans la préface, qu'il s'en est tenu, pour le reste, à une traduction pure et simple, seulement dans la première partie. Pour les quatre autres il ne s'est pas seulement contenté d'y faire des additions; il a do plus modilie l'ordre chronologique I . Les additions ont surtout rapporta
l. Par exemple, en ce qui a trait à la durée du règne des empereurs; i . Mommsen, sur les sources chronologiques de la < Ibronique de saint Jéronle, dans les Dissertations de l'A aal. roy. de Saxe pour les sciences, Cla de philo! . histor.,I,p. 671. Par rapport à la chronologie »les Papes, où saint Jérôme, au lieu de suivre la synchronie des empereurs de la chronique d'Eu* i 15
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l'histoire romaine lanl politique que littéraire; la source où
il a puisé pour celle-ci esl !<• livre de Suétone Dé viris illustribust tandis que le Breviarium d'Eutrope lui a fourni les matériaux pour la première. Il a de plus mis à profit, pour l'histoire romaine, deux autres ouvrages historiques écrits en latin, une Histoire de l'origine du peuple, romain, et une Chronique de la ville de {{orne, conservée dans un recueil fait au milieu du iv9 siècle (1). Les additions empruntées à ces sources ne sont, pour la plupart, que des extraits, souvent faits à la hâte, en sorte que saint Jérôme omet des points essentiels et qu'on a de la peine à ressaisir le sens. Danslapréface que le saint docteur adresse à deux amis, il dit lui-même que son ouvrage est né dans le tumulte, et il fait appel à leur indulgence, attendu qu'il l'a dicté très rapidement au'copiste. Il est donc très probable que les omissions qui rendent le sens incompréhensible doivent, en bonne partie, être mises sur le compte de ce dernier, de même qu'il est facile d'expliquer les quelques autres erreurs comme résultant d'un mot mal entendu (2). Le choix même de ces additions est assez arbitraire et l'ordre chronologique y est fréquemment inexact.
Dans ce livre, de même que dans son ouvrage sur l'histoire de la littérature, notre Père de l'Eglise encourt donc plusieurs reproches : il n'a d'abord ni la solidité d'érudition ni le soin nécessaires; il manque ensuite du sentiment vraiment historique. Non seulement, en effet, il a trop peu de respect pour la chronologie; mais encore il ne sait pas discerner les détails qui ont une importance pour tous les temps d'avec ceux qui n'en ont que pour le moment actuel; tout au] moins ne sait-il pas les montrer sous leur vrai jour. Ce défaut éclate en particulier dans le dernier chapitre : c'est celui qu'il a ajouté et c'est celui-là même qu'ont pris pour modèle les écrivains
sèbe, a suivi celle de son histoire ecclésiastique, voy.Lipsius, Catalogue des Papes par Eusèbe, p. 13 et sq. — On peut contrôler les rapports qui existent entre le travail de saint Jérôme et celui cTEusèbe, à l'aide d'une traduction arménienne qui nous reste de l'œuvre de ce dernier.