‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 13 sur 353 · De carn Christi c · texte numérisé non relu

De carn Christi c

46 TEBTULL1EN j.r{.'i.j

Plein de cette sorte d'esprit, nous devons avouer qu'il franchit souvent les limites du bon goût : d'autre part, dans des mots isolés, des phrases hachées et des constructions concises reposant sur des participes, il s'abandonne, trop souvent, hélas! aux dépens delà clarté, à la violence de sa nature passionnée et à l'irritation si prompte de ses sentiments, et frappe son adversaire dans une langue serrée et énergique. La hâte de produire un ouvrage, qui souvent est le fruit d'une inspiration plutôt que d'une réflexion calme, lui fait aussi négliger la liaison des phrases. Il laisse au lecteur le soin de réfléchir sur l'enchaînement des idées, ou bien, s'il se résout à les enchaîner lui-même, c'est à l'aide d'une particule sans signification précise sinon parfois tout à fait impropre. C'est dans le choix des expressions que le style de Tertullien s'affirme avec toute son originalité. C'est là, il est vrai, qu'éclatent au grand jour cette indifférence pour la valeuret l'importance de la forme en tant que forme et ce manque d'égards pour toutes les considérations conventionnelles et esthétiques de la langue; mais, c'est là aussi que l'on voit tout le génie de ce réaliste qui sait choisir l'expression la plus caractéristique, quand il en choisit une, et qui sait aussi la créer avec hardiesse lorsque le riche vocabulaire qu'il a à son service ne peut cependant la lui fournir (1). En considérant la latinité de Tertullien et celle de ses successeurs, on a eu vite fait d'adopter, pour la qualifier ordinairement, l'épilhète d' « africaine» ; sous ce mot, on comprend tout ce qu'elle ad'irrégulier etde saillant : mais c'est bien à tort. On doit plutôt y distinguer des points tout à fait différents, en sorte qu'il restera ensuite très peu de détails spéciaux à l'Afrique. Avant tout, Tertullien prend ses expressions dans le domaine entier de la langue de la conversation, lequel confinait immédiatement à celui 'de la langue populaire romaine; cet auteur de génie ne dédaigne pas çà et là d'y faire de larges emprunts. Or, c'est là seulement que se trouvent les africanismes véritables, et ils sont très difficiles à distinguer. Ceux qu'on appelle de ce nom ne sont

1. Hauschild, Principes et moyens de formation des mots, dans 'iertullien, Leipzig, 1876-1881.

;.'!(). apoloi;i nci M il

presque toujours <]ue des particularités de la langue de la conversation, et de celle du peuple romain en général, ainsi que le montrent suffisamment les langues romanes, qui onl préci« sèment conservé ces particularités; sans cela, on serait fou-.

de tirer la conclusion absurde el ridicule que ces dernières se sont toutes développées en Afrique ! Le christianisme peut aussi renvendiquer une pari dans son style, c'est d'avoir émancipé, par son esprit démocratique el cosmopolite, >■<■ qui s'y trouvai! de populaire el de provincial en général. De plus, Tertullien puisa à la langue des Pères de l'Église grecque, et à celle de la science, j'entends de la science juridique : ces deux sources ont exercé sur sa forme une certaine influence. Enlin le christianisme a même directement agi sur l'expression, et cette influence directe s'accuse surtout dans l'emploi fréquent de termes abstraits, dont la langue latine était elle-même si pauvre: dans la manière d'exprimer, non à l'aide d'un adjectif OU un vérité, mais par un substantif même (1), des'actions, des états nu des qualités, qui sont attributs d'un substantif: enlin, dans je ne sais quelle propension à tout personnifier. Il subissait en cela les influences de l'élocution d'Orient, telle qu'elle se trouve dans l'Ancien Testament ainsi que dans le Nouveau, écrit s,,us son inspiration. Cette influence biblique cadrait a sec la nature punique de Tertullien el avec son imagination vive et colorée : c'est alors surtout que son style de\ ienl souverainement original etsa langue souverainement créatrice : car, s'il n'était pas capable d'idéaliser la matière, il s'entendait étonnamment a matérialiser l'idéal.

On peut répartir en trois classes, d'après la division adoptée par Méandre (2), les écrits de Tertullien ; les voici :

4° Ceux qui traitent des rapports entre le christianisme et le paganisme et qui ont leur source dans ces rapports euxmêmes-, ce sont principalement des écrits apologétiques et

1. Parexemple : «Quam sapiens argumentatrixsibi videtur ignorantia humana,» De spect c. 2; a Tragrediœ et comœdiaî acelerum et libidiaura auctrices cruenlae et lasciva? », Ibid., c. 17 : • Adeo quid simile pliilusoptius et chnsiianus, G'aeoae discipulus et cœli.famœ negoeiutoret vitic, wrboruin et factorum Operator, etc., » Apolog , e. 47.

Page 1