‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 206 sur 353 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SÉDULIUS

Los Évangiles eux-mêmes reçurent de nouveau, à cette époque (1), un traitement poétique et sous une forme plus libre que ne l'était celle de Juvencus. C'est ce qui eut lieu dans le Carmen paschale de Sédulius (2) : l'auteur, ainsi qu'il le dit lui-même dans la dédicace, y chante « les miracles divins » du Christ, « qui est sacrifié comme notre Pàque. » Ce poème repose sur les quatre Evangiles et comprend quatre livres (3), précédés d'un cinquième livre qui lui sert d'introdution. L'ouvrage est dédié au prêtre Macédonius.

Cette dédicace en prose est la seule donnée positive que nous ayons non seulement sur les intentions du poète, mais

1. Pour placer la composition du Carmen à la fin du v° siècle, on a pris comme base la subscription du consul Astérius, qui reçut le consulat en 494, et une épigramme du même consul qui s'y rattache ; cette subscription pourrait faire supposer qu'Astérius aurait le premier édité les vers de Sédulius, et l'on admettait (ce qui est faux) que l'épigramme est adressée à Macédonius : la dédicace de V Opus paschale (v. plus loin) montre clairement que le Carmen avait été publié auparavant par le poète lui-même, ce qui est également insinué par la dédicace du Carmen. La donnée d'Astérius ne peut donc s'expliquer qu'en admettant déjà la disparition, à son époque, du Carmen, peut-être à la suite de l'édition de YOpus ; on doit supposer un plus long espace de temps entre l'édition d'Astérius et la composition de l'ouvrage. La date que j'adopte concorde avec la place occupée par Sédulius, dans la série des auteurs cités par saint Isidore. {De vir. ilhistr.); il y est parmi les premiers, il occupe le septième rang, et Possidius vient après lui, tandis qu'Avitus et Dracontius n'ont que les places vingt-trois et vingt-quatre. Il compte donc parmi les auteurs que saint Isidore entreprit de traiter pour suppléer l'ouvrage de Gennade. V., au sujet de la subscription, Jahn, Berichte der K. s. Gec. d. Wiss., III, et cf. Arévalo, Prolegg., Nr, 139.

2. « Coelii Sedulii opéra omnia ad mss. codd. Vaticanos aliosque et ad veteres editiones recognita a Faust. » Arévalo. Rome, 1794, in-4 {Prolegg.).

3. « Quattuor ergo mirabilium divinorum libellos quos ex pluribus pauca complexus usque ad passionem et resurrectionem ascensionemque domini nostri Jesu Christi, quattuor evangelistarum dicta congregans ordinari. »

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encore sur sa personne même. Nous] apprenons que Sédu. lins s'était primitivcmenl occupé d'études profanes, el que son génie poétique avail sacrifié « aux jeux infertiles •< de la poésie du siècle, lorsque la miséricorde de Dieu s'abaissa jusqu'à lui el qu'il lui « consacra le culte «le son cœur illuminé. » Il se tourne donc du côté de la poésie religieuse, car il ne doil pas enfouir son talent; il veut montrer les progrès rapides qu'il a faits dans la doctrine chrétienne, ^vùcf surtout à Macédonius. Il a encore un autre motif qui l'engage à composer Bon ouvrage : il veut exhorter les autres à la vérité el en même temps s'affermir dans le bien. Il choisit donc la forme métrique el poétique, parce qu'il y en a plusieurs qui se laissent entraîner principalemenl par le charme de la poésie à la discipline des éludes profanes; ils lisenl la prose avec négligence tandis qu'ils dévorent la poésie et gravent les vers dans leur memoire (1).

Après un court prologue de huit distiques, le poète débute dans le premier livre (trois cent soixante-huit hexamètres), en disant qu'ilne voit pas pourquoi il tairait les miracles éclatants et mauifestes du Christ, tandis que les poètes païens embouchent la trompette pour chanter, sous toutes les formes de la poésie, les mythes qui ne sont que mensonge. On voit que, pour le poète chrétien, ces miracles doivent remplacer le mythe. Le Christ, voie du salut, voilà celui que le poète veut chanter ; c'est vers lui que tout sens doit se porter ; c'estauprès de lui surtout que ceux qui sont encore esclaves de l'éducation païenne doivent chercher un refuge. Le poète s'adresse ensuite au Dieu tout-puissant, en le suppliant de lui montrer le chemin qui conduit à sa cité, la céleste Jérusalem. Sous sa conduite, ce chemin est facile à suivre; la nature tout entière obéit à ses ordres, en sorte que, s'il le voulait, la moisson mûrirait au milieu de la glace et le vin dès le printemps. Parmi les signes que Dieu a montrés de sa domination sur la nature et de sa puissance

I. < VA nnilti sunt, quos studiorum seculariuni disciplina per poeticas magis delicias et carmin um voluptates obloctat. Hi quidquid rhetoricae l'acundiae perlegunt, negligenthis assequuntur, quoniam illud haud diligunt : quod autem versuum viderint blandimento mefiitum, tante cordis aviditete suscipiunt, ut in alla memoria saepius hoc ilerando constituant et roponant. »

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merveilleuse, l'auteur veut se contenter d'en rappeler quelques-uns. Là-dessus, il cite à grands traits les miracles suivants de l'Ancien Testament : l'enlèvement d'Enoch dans le ciel, la grossesse de Sara, le sacrifice d'Abraham — entant que le bélier s'avance de lui-même vers l'autel (1) — , la femme de Loth, le buisson ardent, la verge de Moïse, le passage de la mer Rouge (type du baptême, v. 142), la manne du désert, l'eau jaillissant du rocher sur l'ordre de Moïse, l'ànesse de Balaam, l'arrêt du soleil, le corbeau nourrissant Elie et le char de feu qui l'emporte dans le ciel, un autre Hélios, Ezéchias, Jonas, les trois jeunes gens dans la fournaise, Nabuchodonosor changé en bête, Daniel dans la fosse aux lions. Après avoir encore une fois récapitulé ces miracles et montré que la nature doit obéir à la volonté de son créateur, le poète tourne ses armes contre les païens qui adorent des statues, des animaux et les éléments; il poursuit ensuite sa route (2). Il vient d'énumérer les merveilles de l'ancienne Loi, accomplies parle Père, le Fils et le Saint-Esprit ; il veut maintenant passer à celles de la Loi nouvelle, opérées également par le Père réuni au Fils et au Saint-Esprit. La Trinité, voilà la vraie Foi; il va la défendre contre les doctrines d'Arius et de Sabellius. 11 voit déjà la forteresse du Christ, et il prie Dieu de l'y admettre en qualité de soldat chrétien. Il espère recevoir la vie éternelle comme récompense des sentiments chrétiens qu'il manifeste par ses vers (3). C'est ainsi que le premier livre n'est qu'une introduction à l'ouvrage (4).

Le début du deuxième livre (trois cents hexamètres) nous offre une peinture vivante du péché de nos premiers parents dont le poète rejette notamment la faute sur Eve : cette faute d'Eve est réparée par « Marie, la Sainte, » qui, semblable à une

i . Cf. v. 223 s .

3. C'est exactement ce que fait Juvencus lui-même, v. plus haut, p. 128.

4. Si, à l'origine, il n'avait eu que quatre livres (ainsi qu'on pourrait l'admettre d'après le passage de la dédicace cité plus haut, p. 398, remarque 3), il faut alors que le premier et le deuxième n'en aient formé qu'un seul, qui, dans ce cas, aurait eu le double du volume des autres. En renvoyant à Adam, la fin du premier livre établit une connexion étroite entre celui-ci et le début du deuxième.

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rose pleine de douceur, Burgil des buissons couverts d'épines. Là-dessus, il raconte d'abord en abrégé les événements les plus remarquables de la vie du Sauveur jusqu'au premier des miracles qu'il opère, el il base son récil sur les Evangiles et principalement sur celui de sainl Matthieu : ce sont : la conception, la naissance il en prend occasion pour célébrer la beauté du Christ, en se basant sur le fiancé du Cantique des cantiqu v. 50 sq.), l'adoration <lcs bergers el des mages, le massacre des saints Innocents, l'apparition du Christ au Temple à l'âge de douze ans. smi baptême, la tentation de la part «lu démon, la vocation des Apôtres. Ce récit nous conduit jusqu'au vers 2'\(K Cette partie es! peut-être la meilleure de tout l'ouvrage, car elle se distingue par une grande \ ivacité et par le mouvement ilu récit qui ne cesse de séduire le lecteur. Le poète y rattache encore une explication de l'Oraison dominicale. — Le livre troisième trois cent trente-neuf hexamètres) fait le refit des miracles du Sauveur et débute par le premier, celui qui eut lieu aux noces de Cana; viennent ensuite ceux que relate saint .Matthieu, depuis le eh. 8 jusqu'au ch. 17; enfin, chose étonnante, le tout se termine par la question que les disciples adressent au Sauveur, afin de savoir lequel d'entre eux sera le premier dans le royaume céleste, et par la réponse que Jésus- Christ fait à cette question. (5. Mdttli.. c. 18, init.) — Le quatrième livre { Inds cent huit hexamètres débute avec le retour du Christ de la Galilée en Judée, a travers le Jourdain (S. Mat th. y c. 19, v. 1 s.), après quoi, le poète, dans son exposé des miracles, suit encore le récit de saint Matthieu jusqu'au ch. '2\ en omettant toutefois l'entrée triomphale à Jérusalem; : làdessus, il emprunte les miracles qui ne se trouvent pas dans saint Matthieu, aux autres Évangélistes, à saint Luc .d'abord et ensuite à saint Jean. Il arrive ainsi à l'entrée dans la ville de Jérusalem, qu'il raconte à la lin du livre après avoir fait le récit de la résurrection de Lazare. — Le cinquième livre quatre cent trente-sepl hexamètres), pour lequel le poète suit d'abord spécialement le récit de saint Jean (e. \'2 s.), nous ollre le tableau de la passion, de la mort, de la résurrection, des apparitions et de l'ascension de Jésus-Christ, et l'ouvrage se ter-

402 si î.ij.ii s [361-3.1

inino par une paraphrase des deux derniers versets de l'Evangile de saint Jean.

Le but seul que se proposait le poète par ce travail sur des sujets bibliques donne à son poème une allure plus libre que

ne l'offre XHktoria evanyclica ; aussi, il ne se borne pas, corn

nous l'avons vu, aux récits des seuls miracles, mais — abstraction faite naturellement du premier livre, — il raconte, dans le deuxième et surtout dans le dernier, et çà et là dans les deux autres, différents traits de la vie du Sauveur : telles sont, dans le quatrième livre (v. 222 sq.), les rencontres de Jésus- Christ avec la Samaritaine et avec la femme adultère. Sédulius suppose, chez le lecteur, coque ne fait pas Juvencus, à savoir, une connaissance au moins générale de l'histoire évangélique : c'est ainsi que, la plupart du temps, il ne relie qu'imparfaitement, d'une manière extérieure, oumême pas du tout, les faits qu'il emprunte au récit biblique, en sorte que, souvent, ils semblent être une simple énumération ; ajoutons à cela qu'il les reproduit d'une manière plus libre, plus subjective,, en se contentant d'indiquer le fait pour exprimer plutôt les sentiments qu'il lui inspire et les méditations qu'il y rattache. Par là, il donne à son ouvrage un caractère bien autrement original et même souvent une allure toute dramatique dans ses meilleures parties : en traduisant la Bible, il n'avait pas du tout l'intention de rendre la fidélité de l'expression. Il va sans dire que cette originalité n'empêche pas de voir que Sédulius avait été à l'école de Virgile; il ne se fait pas scrupule de lui emprunter un vers tout entier de l'Enéide. Quant au pittoresque et au brillant de ses descriptions (III, v. 90 sq., ou bien IV, v. 175 sq.), et à l'art de peindre et de décrire à l'aide de la versification (v. III, v. 52 sq.), il se révèle comme un élève habile du poète latin. Mais, çà et là, par contre, on trouve chez lui devrais jeux de rhétorique (1). Dans quelques parties, j'ai été frappé par l'apparition fréquente de la rime léonine, notamment dans le deuxième livre, à partir du vers 82.

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